Par Aimé LEBON: Errance.

Un paradis perdu

Page 32 : Un paradis perdu

 

Photo : Le cirque de Mafate.

Robert revient de son pèlerinage à Mafate, un lieu à la confluence du Bras Sainte-Suzanne et de la Rivière des Galets, par où pendant longtemps passaient tous ceux qui venaient du littoral ouest et qui voulaient s’enfoncer dans le cirque le plus sauvage de la Réunion. Aujourd’hui l’approche par le cirque de Salazie, au Col des bœufs est bien facile ; et puis, il y a aussi l’hélicoptère. Il revient de l’îlet de son grand-père, une terre résistance et de liberté tant vantée à July, le refuge idéal pour se ressourcer auprès d’une nature qu’il voyait toujours taillée pour accompagner l’homme dans sa lutte face aux difficultés de la vie et au bouleversement du monde.

Robert avait tout fait pour que July n’y allât pas ; la voir déçue l’aurait encore plus plongé dans la peine, après que Phil lui eut dit qu’il ne restait pratiquement plus rien de ce qu’il avait connu. Il ne tenait plus à associer sa femme à cette quête de son passé qui se révèle de plus en plus décevante depuis son arrivée. Aussi, bien que la plus grande partie du parcours se fait aujourd’hui en 4X4, il avait prétexté qu’une une fois sur place la difficulté de la dernière montée à faire à pied, du lit de la rivière à l’îlet, était conséquente, pour faire lui comprendre qu’il était préférable qu’elle s’abstînt de faire le déplacement. C’était tout simplement son affaire. July l’avait accepté sans se poser de question, comprenant bien que son mari voulait se retrouver seul avec son frère dans cette redécouverte qui ne s’annonçait pas brillante depuis le départ. D’ailleurs, elle reçut une aide de Pauline qui avait sauté sur l’occasion pour lui proposer d’aller faire des achats à Saint-Denis, question que les deux femmes se retrouvent aussi un peu entre elles. Eût-elle été poussée par Phil, son mari, que July l’aurait bien accepté malgré tout, en toute compréhension.

Aussi, à l’arrivée du 4x4 de Phil dans la cour à Bois de Nèfles Saint-Paul, sans se montrer trop impatiente, alors que sur la terrasse on pouvait respirer un peu d’air frais en fin de journée d’un été qui n’arrivait pas à partir complètement, July lança aux deux arrivants qui descendaient du véhicule tout couvert de poussière :

- Alors, cette journée ? Venez boire un jus de fruits bien frais !

Robert, qui ne trouvait pas ses mots, s’essuya en plusieurs fois le visage, le temps de trouver une phrase bien tournée qui pourrait résumer ses impressions et surtout lui éviter d’entrer dans de longues et pénibles explications. Après quelques hésitations, il finit par lâcher :

- Il n’y a plus rien ; ce que j’ai vu aujourd’hui est bien loin des films que j’ai toujours passés dans ma tête.

            July, sur un air un peu détaché, mais très réaliste quand même, pour le mettre à l’aise, préparée qu’elle était à la situation :

- Rien n’est plus normal : c’est un peu la même chose dans tout ce que tu cherches à redécouvrir depuis ton arrivée ; une évolution classique et vérifiable dans toutes les contrées de la planète, sauf peut-être dans quelques îles infréquentables de l’archipel d’Indonésie, du moins d’après ce que rapporte la presse – elle voulait parler de l’insécurité qui y règne.

            Phil sentant que Robert devait accoucher de sa déception auprès de sa femme décida de l’aider parce qu’il éprouvait lui aussi un sentiment de gâchis, de perte irrémédiable de ce qu’il considérait aussi comme une richesse, intervint aussitôt :

- C’est notre îlet à nous plus que le cirque de Mafate dans son ensemble qui nous impressionnait et nous enchantait en même temps. La montagne est belle, et parce que l’homme s’y accroche, elle est encore plus attachante, d’autant plus attachante que nos parents – et notre mère aussi y a vécu jusqu’à son mariage – nous ont parlé d’une vie simple et digne qui se déroulait autour du travail de la terre. Notre îlet, elle était tout simplement mystérieuse. Cette terre, dans la famille, après que notre mère et ses frères l’eurent quittée pour descendre dans les bas comme ils le disaient, tous les enfants y allaient toujours avec bonheur pendant les vacances scolaires avant que l’héritage ne fût abandonné complètement.

            Phil n’avait fait que relancer la mémoire de Robert. Parler aujourd’hui des hommes qui ont vécu des parcours extraordinaires au point qu’aujourd’hui il paraît invraisemblable qu’il fût possible de s’accrocher à tel endroit, dans de telles conditions, même si le cadre a été totalement chamboulé par les évolutions de la société, ne peut qu’être enrichissant. Ce dernier aimait répéter l’histoire de son grand-père, qu’il n’a jamais connu, et dont il ne subsiste aucune photo, comme de sa grand-mère d’ailleurs. Aussi Robert décida d’entrer dans la conversation, heureux que les autres fussent attentifs à ses paroles :

- Quand tu penses que cet homme dont les parents ont fui la débandade économique de l’époque pour se réfugier dans les hauts de l’île – à la fin de l’esclavage, les petits blancs ne pouvant plus vivre sur la côte se retirèrent sur les terres des hauts, dans des régions parfois très difficiles d’accès mais où ils entendaient sortir eux aussi de la dépendance indirecte des gros propriétaires blancs de la côte – a été capable de réaliser un exploit dans le temps et dans l’espace…

Phil l’interrompit gentiment :

- Je te croyais très fatigué, et pourtant je vois que tu t’élances dans des envolées sur les grands-parents.

- Je vais peut-être t’apprendre des choses. Je poursuis donc – c’est le jus de fruits de July qui me redonne un peu d’énergie : notre mère n’aimait pas tellement s’étendre là-dessus et ce n’est qu’au cours de petites fêtes familiales que je l’ai entendue raconter à peu près toute l’histoire.

- Tu crois qu’il y avait beaucoup de romantisme à l’époque de notre grand-père ? Tout l’instinct était tourné vers la survie, vers la simple continuation de la famille, dit Phil.

- Eh bien, tu te trompes lourdement. Quelles que soient les conditions d’existence, les grands sentiments agitent toujours les hommes, une part de hasard et sans doute le coup de foudre créent ainsi l’extraordinaire. Dans ce que l’on peut appeler l’aventure. Oui, ça a été pour lui une véritable aventure.

- Je sais que notre mère nous disait tout le temps qu’elle n’avait jamais mis les pieds dans une école, et pourtant elle lisait et écrivait parfaitement. Tous nous le savons bien puisqu’elle nous suivait de près quand nous étions nous-même en classe.

- Notre grand-père habitait donc à Mafate, et il est allé chercher une fille à Saint-Denis, chez des religieuses, et qui avait déjà son Brevet élémentaire. Je te rappelle que nous sommes à la fin des années 1 890 ; elle faisait pratiquement partie d’une certaine élite pour l’époque, et elle a quitté Saint-Denis pour suivre un petit jardinier à Mafate. Il est vrai qu’elle est devenue une reine au creux de ces montagnes puisqu’elle représentait dans ces contrées perdues le savoir.

            July ne pouvait s’empêcher d’entrer dans la conversation :

- Si avec ça elle était belle, c’est assurément une merveilleuse histoire, à une époque où la Réunion n’était qu’une lointaine colonie de la France, et surtout que ton grand-père ne faisait pas du tout partie des gros propriétaires fonciers.

- C’est peut-être aussi pour ça que dans notre famille, les femmes ont toujours eu de grands pouvoirs. Notre grand-mère donc est restée à Mafate une grande partie de sa vie, mais le mouvement de dépeuplement de ces régions se faisant elle a fini par accepter elle aussi de descendre dans les bas. Mais la famille a continué à exploiter l’îlet pendant encore longtemps. Ce qui fait que notre génération a eu encore des contacts avec notre petit paradis.

Phil s’employa à préciser le contexte :

- Il n’y avait pas de vacances scolaires sans que nous nous y rendions, Robert et moi, grâce à un oncle qui y allait régulièrement faire son jardin, mais en grand, et s’occuper de cet îlet familial avec amour, comme l’avait fait son père, et où il avait grandi. Toute la semaine, il était dans ses plantations, dormant dans une petite cabane. Il regagnait notre village, le Bois de Nèfles Saint-Paul, dans les bas, en fin de semaine, et remontait dans le cirque le lundi « grand matin », ce qui lui faisait un aller-retour de 8 heures de marche. Le travail occupait toute sa vie, et finalement pour pas grand-chose comme revenu. Mais pour lui un rien avait de la valeur, parce qu’il n’y avait pas de rien sans effort. S’encombrer de nous deux, pour quelques jours, lui faisait plaisir. Et nous donc ! À nous gaver de fruits et de racines cuites ou simplement grillées sur un simple feu de bois, à attraper des oiseaux, à pêcher dans la rivière, à découvrir les coins et recoins de cet îlet, voilà comment étaient remplies nos journées dans cette nature d’une richesse éternelle à nos yeux.

Robert, s’adressant directement à July :

- Aujourd’hui il n’y a pratiquement plus d’eau dans la partie basse de cette rivière, et l’on est bien loin de ce qu’il en était dans la partie haute de notre temps. Le paysage est moins vivant : c’est la sécheresse qui prédomine sauf pendant l’été bien sûr ; le paysage semble bouleversé par les passages incessants des 4X4 et autres engins tout terrain. Et aujourd’hui ceux qui s’obstinent à refaire le parcours à pied ne connaissent que la poussière et l’odeur du gasoil. Oui, aujourd’hui on monte aux Deux-Bras en 4X4.

Phil enchaîna :

- Le temps est fini où l’on trottait sur des petites terrasses ou dans ses sous-bois bien frais remplis de silence que venaient troubler des merles qui se répondaient d’un bouquet d’arbres à l’autre, chacun défendant en fait son territoire, avant que le sentier ne replonge dans l’eau pour remonter sur d’autres petits plateaux et filer à travers d’autres sous-bois. Et cela presque dix fois avant d’arriver au Bras Sainte-Suzanne où le cirque s’élargit d’un coup pour montrer aussitôt plusieurs îlets qui étaient habités et sur lesquels, même de loin, on devinait les plantations de haricots et autres légumes. Des petits jardins suspendus dans la falaise et qui se repéraient de loin par les marques verdoyantes dans la montagne que traçaient des sources, indispensables ici à la mise en valeur de la moindre parcelle de terre qui s’y accrochait.

Et il en vint à la raison majeure de la transformation de cette nature :

- En général, beaucoup d’habitants de Mafate, du côté de la commune de Saint-Paul, sont descendus vivre dans les bas, pour avoir une vie plus confortable et une scolarisation complète de leurs enfants. Mais, pour ce qui est du Bras de Sainte-Suzanne lui-même, c’est particulièrement le chantier du basculement des eaux d’est en ouest, et plus précisément de la tranche qui concerne le cirque, qui a tout bousculé. Dans le lit de la rivière, une piste a été aménagée pour construire les équipements d’une prise d’eau qui aujourd’hui emprunte un tunnel creusé sous la montagne pour amener le précieux liquide sur le littoral ouest. Un tunnel qui a bousculé la source qui alimentait justement l’îlet, une raison de plus qui fait qu’aujourd’hui tout est en friches, au point que le visiteur a de la peine à croire qu’un immense jardin recouvrait ces pentes et ces plateaux. D’ailleurs, les randonneurs du cirque commencent à marcher à partir de cet endroit. Et pour nous, à l’époque, c’était un point d’arrivée. Un monde à atteindre et à redécouvrir à chaque fois.

Et Robert de dire :

- Cet endroit qu’on appelait simplement « La Rivière », où notre famille s’était accrochée pour vivre librement et dignement n’existe plus. Inutile de le rechercher, le retour au passé n’est plus possible ; inutile de rêver à en faire un présent éternel.

July comprit que son mari commençait à bien intégrer une réalité, aussi elle enchaîna :

- Ton recours à la nature n’est plus possible ici, mais quelle importance ? Sans doute pas mal de gens qui ont trimé sur cet îlet sont contents aujourd’hui d’être installés avec leurs descendants ailleurs que dans ces montagnes, et dans de meilleures conditions de vie.

Robert, se sentant dans l’obligation de se justifier :

- J’ai toujours eu la certitude que je pouvais, de temps à autre, et c’est vrai pour mon plaisir, recoller ici à une existence qui aurait gardé l’essentiel de la vie d’autrefois tout en intégrant quelques éléments du progrès.

Je comprends très bien ce que tu veux dire, dit Phil, je le ressens moi-même.

Et Robert de continuer, en parlant de son oncle qu’il avait vu suivre la tradition familiale :

- Faire du jardinage en un tel lieu ; cultiver des haricots, des oignons et autres légumes ; avoir un petit élevage de cabris nourris exclusivement à l’herbe pour le fumier – une production biologique à 100 % ; dormir dans une petite maison couverte de paille de vétyver à deux pièces : une pour la cuisine, où le foyer et la réserve de bois sec occupaient une grande place ; une autre pour la chambre à coucher où deux lits de bois étaient arrimés à la charpente sur lesquels étaient placées des paillasses de toile de jute remplies de paille de maïs voilà dans quoi j’aurais aimé me replonger un peu. En toute simplicité ! Quel bonheur de s’endormir le soir à la chaleur d’un feu de bois – il fait froid à Mafate – et de sentir avant de se réveiller la morsure du « dernier froid de la nuit » !

Phil apporta sa touche au tableau présenté à July :

- C’est sûr que nous ne pourrons plus partir à la pêche aux anguilles. Dans le peu d’eau qui reste en hiver à ce niveau du cours d’eau, les prélèvements pour l’irrigation des bas et l’alimentation des villes de la côte ouest étant importants, il n’y a plus beaucoup de vie. Dommage, car nous avions été bien initiés à la pêche par notre oncle ! Et à chaque fois, c’était une découverte et un plaisir assurés. Vers les 20 heures, et il faisait quelquefois une nuit d’encre noire entre ces montagnes, nous descendions alors de notre îlet vers le lit de la rivière avec une petite loupiote. Nos lignes de pêche étaient prêtes et placées dans une « bertelle », un sac à dos fait de feuilles de vacoa tressées. Et nos appâts, péchés rapidement l’après-midi, de tout petits poissons (des bouches rondes), étaient gardés bien vivants dans une moque, une vieille boîte de conserve servant généralement de récipient à tout faire. L’expédition devait être des plus discrètes, pour ne pas se faire repérer, cette pêche est interdite. On ne rencontrait jamais personne, mais le « danger » pouvait venir d’un garde forestier qui même à cette heure tardive remontait parfois vers d’autres îlets perchés plus haut et plus loin dans le cirque en empruntant le sentier qui longeait la rivière juste à l’endroit intéressant. Les hameçons appâtés – et nous prenions notre part dans ce petit travail –, notre oncle les plaçait le plus souvent à des endroits qu’il choisissait après quelques hésitations, mais me semble-t-il toujours près d’une grosse roche qui cassait le courant près de la rive en faisant un petit bassin où l’eau était plus calme et sans doute plus oxygénée. Les lignes étaient repérées sur la berge par des petits cailloux que l’on disposait d’une certaine façon : il fallait bien les retrouver le lendemain matin, sans pour autant faire en sorte qu’elles fussent facilement détectées par quelques petits malins qui passant par hasard n’auraient pas hésité à les lever des fois qu’il y aurait du poisson au bout. Puis on remontait vers notre îlet, pour retrouver notre cabane ; et à peine la tête sur la paillasse, le sommeil nous enveloppait. Bien sûr, avant le lever du jour nous redescendions à toute vitesse vers la rivière, impatients de voir le résultat de notre pêche. Elle n’a jamais été miraculeuse, mais le plus souvent le carri d’anguille était assuré pour le midi. La chaire de l’anguille est très fine ; et le poisson de rivière, d’une qualité reconnue, est très recherché, ce qui fait que le braconnage était très fort. Notre oncle préparait excellemment ce carri d’anguille, une vieille recette familiale, et il était accompagné de riz, bien sûr, de haricots jaunes cueillis peu de temps avant la cuisson et d’une belle laitue du jardin toute croquante. J’ai un de ces souvenirs de laitue à la vinaigrette où l’oignon et le poivre donnaient une saveur que je n’ai jamais plus retrouvée après.

Phil qui avait ramené des mangues de l’îlet les brandissait comme un trophée : Qu’est-ce que je me suis écorché les bras pour les cueillir ? je me souviens de les avoir portées pendant des heures sur ma tête pour les ramener à la maison, et d’avoir été obligé une fois de jeter quelques-unes pour alléger ma charge tellement j’étais fatigué. La route est toujours longue pour le retour, mais en 4X4 on peut ramener la quantité de fruits que l’on veut.

 

 

 



Article ajouté le 2008-09-14 , consulté 69 fois

Commentaires


RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 16/09/2008 à 21:38:13
Mafate, c'était il y a cinquante ans. Je me souviens de l'accueil chaleureux que nous avaient réservé les habitants de cet ilet qui surplombe le lit de la Riviere des Galets. En dépit des misérables conditions dans lesquelles ils vivaient, ces braves gens s'étaient démenés pour nous offrir l'hospitalité. Aujourd'hui, et c'est tant mieux, les conditions de vie se sont bien améliorées mais la mentalité, dans les cirques,a bien changé elle aussi.La faute à l'hélico?

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