La plage des Roches Noires
Page 31 : La plage des Roches Noires

Photo : La plage des Roches Noires.
July et Robert étaient sur la plage des « Roches Noires », à Saint-Gilles les Bains. En temps normal, Robert n'aurait pas choisi cette plage, car elle a toujours passé à ses yeux pour un coin fréquenté par une jeunesse dorée et fêtarde ; sa préférence allait à celle de l'Hermitage les Bains, plus populaire, sur laquelle pendant les vacances d'août il lui arrivait de rejoindre des camarades du lycée qui avaient l'habitude de poser leurs tentes sous les filaos qui bordent l'eau.
En effet, dans les deux premières semaines qui ont suivi le passage du cyclone, la baignade y était interdite en raison de la pollution des eaux du lagon par les ravines en crue. À celle des Roches Noires, bien qu'y débouche la ravine de Saint-Gilles, qui d'ailleurs a emporté une partie de la plage lors des intempéries, les courants y entrent facilement par une passe dans la barrière de coraux et entretiennent une circulation d'eau quasi permanente entre la zone de baignade et le large.
Pendant tout le temps qu'ils y ont été, il y avait un monde fou. De toutes les catégories sociales ! C'est devenu un coin très bien surveillé par des maîtres nageurs. Encore une évolution que Robert a du mal à intégrer ; sans compter qu'aujourd'hui il mesure concrètement que les gens vont à la mer en toutes saisons, alors qu'autrefois la période de juillet à août était fortement privilégiée.
Cette plage offrait encore deux avantages que July mettait en avant à chaque fois que son mari faisait part de son intention d'en changer : la proximité de la petite ville de Saint-Gilles les Bains et de ses nombreuses boutiques de produits pour touristes qu'elle visitait régulièrement – elle a toujours ramené quelque chose à la maison à chaque retour de la plage –, et la possibilité de se restaurer facilement à midi. En effet, on y trouvait de tout : des camions bars où l'on pouvait s'acheter des sandwichs et même des barquettes contenant du riz et un carri, des petits restaurant sympathiques et pas chers présentant des menus intéressants, et, bien entendu, des restaurants d'un bon rang où l'on pouvait manger de tout et particulièrement du bon poisson frais.
C'est ainsi que pendant plus d'un mois July et Robert avaient quitté très tôt le matin Pauline et Phil pour ne revenir à leur maison qu'en fin d'après-midi. Ils avaient tenu à ce que le temps de leurs vacances après le passage du cyclone ne vienne pas troubler, si peu que ce fût, le temps de travail de leurs hôtes.
Au début, Robert s'ennuyait à la plage ; il n'a jamais vraiment aimé la mer, contrairement à July qui dès son arrivée s'y jetait immédiatement et passait des heures à nager. Il a toujours aimé l'ambiance qui y régnait mais sans vraiment goûter au plaisir de la baignade, un peu comme au ski où pour faire plaisir à ses enfants il acceptait d'y aller, mais sans apprécier les activités liées à la neige elle-même ; il préférait l'ambiance de la nuit dans la station, parce qu'il se sentait plongé dans un univers particulier. La plage, c'est aussi un monde à part, mais contrairement à la station de ski, on peut y passer des heures sans échanger le moindre mot avec ses voisins. Et puis, il n'aimait pas le soleil et avait refusé de s'y exposer moindrement, quel que soit le mal que sa femme se donnât à appliquer toutes sortes de protections sur sa peau. Dans cette foule où malgré le passage de temps à autre de jeunes qui faisaient un peu de bruit, il pouvait se lancer dans ses rêveries, lire des journaux et admirer des belles métisses qui venaient s'y montrer, la Réunion est un lieu de tous les métissages. Il a fini même par trouver un peu de plaisir à suivre July dans les boutiques où il y avait beaucoup de curiosités artisanales, fussent-elles proposées à des prix vraiment excessifs à ses yeux. Le seul inconvénient majeur, et il pestait tous les jours dans la voiture, c'étaient les embouteillages qu'il fallait subir pour rentrer le soir chez Phil. Pratiquement une heure pour faire le trajet. Son impression était que tout le calme, tout le bien intérieur qu'il avait emmagasiné à la mer était balayé. Il rentrait fatigué, énervé, à moins qu'il eût gagné quelques dizaines d'euros au quinté, la première chose qu'il faisait en arrivant était d'aller voir les résultats des courses sur Internet. Heureux ceux qui habitent au bord de l'eau et tout près d'un PMU, aimait-il à répéter.
July avait quand même enregistré un point positif dans le comportement de son mari pendant cette période où toute la journée était consacrée à la plage et à ses environs. En effet, Robert, bien qu'il s'obstinât au départ à ne pas vouloir lier conversation avec des voisins, que ce soit à la plage ou au repas ou encore dans les boutiques, fit la connaissance d'un couple de retraités bretons. Le hasard avait voulu, après quelques échanges avec un amateur de quinté dans la file d'attente pour la validation des tickets au PMU du coin sur l'engouement de nombreux touristes à tenter leurs chances à ce jeu, qu'il découvrit que cet amateur de course de chevaux n'avait fait que suivre son fils à la Réunion. Au fil des échanges, il s'avéra qu'il avait affaire au père de deux jeunes Bretons rencontrés à Salazie lors de la marche au Piton d'Anchaing. Les jeunes, eux, étaient rentrés, et c'étaient leurs parents qui avaient en quelque sorte pris le relais dans l'île. En peu de temps, les deux couples se sont retrouvés sur l'essentiel des activités pour meubler les journées à la plage. Les Bretons étaient logés chez une famille d'agriculteurs de la Saline, une agglomération des Hauts de Saint-Paul située juste au-dessus de la zone balnéaire. Il n'a pas fallu longtemps pour que le courant passe entre eux. Non seulement ils se sont entendus pour visiter ensemble pendant plus d'une semaine quelques coins de cette région balnéaire, mais ils se sont promis de se revoir à leur retour en France hexagonale : Robert avait invité Ronan à descendre à Marseille, et Morgane, la compagne de ce dernier, avait clairement signifié à July, une enseignante à la retraite comme elle, que c'est avec plaisir qu'elle la recevra dans son département des Côtes-du-Nord.
July était enchantée de cette nouvelle relation qui lui paraissait très prometteuse ; elle connaissait un peu la Bretagne, mais uniquement le sud de cette région, plus exactement le Morbihan, où elle avait de la famille, et elle y avait traîné son mari à plusieurs reprise. Mais, elle n'avait jamais vu la côte de granit rose dans la partie plus au nord ; elle n'attendait que l'occasion de s'y rendre et elle se disait en elle-même que cette découverte avait toutes les chances de se réaliser dans pas longtemps. Cependant, elle constatait que l'état de Robert n'avait changé en rien, et il était fatal qu'il retombât dans cette faiblesse : il se précipitait toujours sur tout ce qui était nouveau ; il n'était jamais satisfait de la réalité qu'il tenait présentement entre les mains. Et c'est en écoutant, mine de rien, les conversations entre les deux hommes qu'elle comprit que la situation était figée. Le Breton soutenait que la Réunion, bien qu'il y ait encore des zones de son territoire et des secteurs d'activité à développer, et encore pas mal de précarité, avait un bel avenir et qu'il se serait bien établi dans cette île, les deux atouts étant l'esprit d'ouverture des gens et le formidable climat ; le Réunionnais soulignait les points négatifs, préférant l'île bien plus avantageuse à son sentiment qu'il avait connue dans sa jeunesse. July devinait alors que cette idée de réinstallation à la Réunion qu'il avait au départ n'occupait plus une grande place dans son esprit. D'ailleurs, ces derniers temps, une formule revenait souvent chez lui : à notre retour, nous ferons….
L'obsession de Robert tournait maintenant autour du lieu où ses grands parents maternelles avaient vécu, un « ilet » dans le cirque de Mafate, pour un retour aux sources en quelque sorte ; naturellement, il comptait sur Phil pour organiser la ballade, mais il ne se faisait plus aucune illusion : les belles images qu'il avait gardées dans sa tête, à supposer qu'elles pussent rester inaltérables au fil du temps, ne faisaient plus partie d'aucune réalité. Mais, cette fois-ci, il se devait de revivre ces souvenirs d'enfance qu'il prenait plaisir jusqu'ici à faire remonter en surface, pour en quelque sorte trancher un lien avec ce passé qui finalement ne lui faisait pas du bien.

Commentaires
RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 19/08/2008 à 16:00:07A Saint-Gilles, la vie tournait auusi autour de la "Boutique de Loulou". Son propriétaire, aujoud'hui disparu, était un personnage quasiment mythique.A l'époque où se situe ton récit, les choses, il est vrai, ont beaucoup changé et,ceux qui vont à la plage des "Roches Noires",sont beaucoup moins attirés par la boutique entièrement reconstruite après un incendie.