Par Aimé LEBON: Errance.

Sous le souffle du cyclone

 

Page 30 : Sous le souffle du cyclone.

Photo : Cyclone dans le sud du Canal de Mozambique, près des côtes malgaches.

Après le repas, alors qu’il n’était plus possible de mettre le nez dehors tellement le temps s’était dégradé, sauf en cas de grande nécessité, chacun se sentit libre d’organiser son temps à sa guise, une façon aussi de montrer une certaine indifférence devant la violence des éléments dehors. Mais l’inquiétude était toujours présente chez les uns et les autres quant à la suite des événements, à des degrés divers, bien entendu.

Pauline et July annoncèrent à haute voix, pour faire comprendre qu’il ne fallait pas les déranger, qu’elles avaient à visionner une cassette à l’étage, un aménagement que Phil avait entrepris pour ses deux enfants de façon à leur donner un espace de liberté. Elles voulaient voir un film, mais plus pour papoter sur tout et n’importe quoi. Phil, sur pied depuis le petit jour, au four et au moulin dans les intempéries, choisit de faire une petite sieste pour récupérer de ses fatigues. Robert, comme prévu, installa un fauteuil près de la baie vitrée, il tenait à vivre de près ce cyclone. L’envie aussi de se replonger dans le passé sans être dérangé.

Une question taraudait Robert, mais il préféra ne pas la poser à son frère : Et si cette maison qui avait un bon confort était moins résistante que ne laissait prévoir son apparence ? Le toit à quatre pentes des vieilles cases créoles répartissait bien la pression de l’air sous les bourrasques. Il pouvait perdre une ou deux feuilles de tôle, mais protégeait ces petites bâtisses qui tenaient le coup si elles n’étaient pas trop exposées au vent. Le relief dans une région montagneuse est en effet pour beaucoup dans le degré d’impact de la force des vents ; il peut dans certains cas les accélérer, dans les couloirs des ravines, par exemple, ce qui fait qu’après coup on est surpris que telle partie d’une agglomération ait été nettement plus endommagée que telle autre. Aussi pendant qu’il regardait particulièrement un palmiste au bout de la propriété de son frère se courber régulièrement sous les rafales, au point qu’il en avait fait un petit système d’évaluation de l’aggravation de la situation à partir de l’angle de courbure qu’il appréciait à distance, Robert restait pourtant attentif aux bruits de la maison : un volet qui claque dans la cuisine ou bien un craquement dans la charpente du toit l’obligeait à se lever pour mieux être à l’écoute de son abri. Malgré tous ces éléments qui le tenaient éveillé, y compris les feuilles et les petites branches qui venaient se plaquer contre la baie vitrée, il finit par s’endormir dans son fauteuil, non sans qu’avant une idée ne vînt traverser son esprit : tout compte fait, se dit-il, je n’ai jamais été vraiment au cœur de la tourmente, si ce n’est que lorsque la mère racontait : Tout petit encore sur le dos du père, alors que son frère était dans les bras de la mère, les parents avaient décidé de quitter la maison de peur qu’une petite ravine ne quittât son lit – elle a été depuis correctement endiguée plus haut par de gros enrochements – et ne vînt les menacer chez eux, pour arriver complètement mouillés chez un voisin dont la maison, qui n’existe plus aujourd’hui, était naturellement un peu plus à l’abri. Et ce qui avait impressionné sa mère, c’était que sur tout le parcours pour se sauver dans la nuit, la lampe électrique n’était d’aucune utilité, tellement les éclairs balisaient à merveille le chemin. Il suffisait d’attendre quelques secondes pour que les flashs intervinssent, à intervalles réguliers, facilitant ainsi le contournement des arbres abattus.

Mais il fut réveillé par des bruits et des chuchotements, et à peine les yeux ouverts, frappé par la fréquence élevée et la grande luminosité des éclairs, et ce n’était pas un nouveau saut dans le passé. Il se leva d’un coup comme s’il voulait s’excuser de s’être endormi. Il était 18 heures passées, les femmes s’affairaient dans la cuisine et Phil était dans le séjour devant son baromètre. S’adressant à Robert qui s’approchait :

- Si tu observes l’aiguille un moment, tu la verras « descendre » très lentement ; elle vient de franchir la barre des 940 millibars (hectopascals). Nous entrons en plein dans la tempête tropicale !

            Robert n’avait connu autrefois que des mesures exprimées en millimètres de mercure ; pour autant qu’il s’en souvienne, dans les communiquées à la radio on donnait la pression atmosphérique avec cette unité ; et, à Marseille, il ne s’intéressait qu’aux pictogrammes sur la carte météo. C’était plus que suffisant pour se faire une idée du temps. Bien sûr, il savait faire les conversions, mais cela lui aurait demandé un petit moment et un peu de concentration. Sur le coup, il se contenta de ce qu’il voyait et entendait pour tenter d’évaluer la force du phénomène qui était en train de tout bousculer. Aussi il préféra ne rien répondre à son frère à propos de cette entrée véritable dans la tempête.

Pauline venait de poser sur la table du séjour une jolie lampe à pétrole, bien décorée, au verre propre, et de loin différente de celle qui était utilisée jadis dans la maison des parents de son mari. C’est drôle, mais à partir de cet instant, Robert n’entendit plus le fracas à l’extérieur de la maison, il observait le petit remue-ménage qui se développait devant lui.

- Et qu’est-ce qu’on fait, dit-il ?

- Pauline et July nous préparent un thé avec des gâteaux, lui répondit Phil. Mais le plus important : Tu sens le mouvement de l’air dans la maison ? Les rideaux bougent presque en phase avec les rafales.

- J’entends surtout des craquements ; tu dois avoir des poutres qui travaillent drôlement en haut. Il nous faut ouvrir toutes les portes à l’intérieur et les caler avec des chaises ; enlever aussi les rideaux aux « naccos » de la cuisine, ils empêchent l’air qui a pénétré en force dans la maison d’en sortir. Et déplacer des meubles contre les penderies, les verrouiller pour celles qui ont une serrure. Bloquer aussi la porte du réfrigérateur, qu’il faudra éviter d’ouvrir de façon à ce que les aliments et les plats cuisinés qui s’y trouvent ne décongèlent pas jusqu’au retour de l’électricité sous douze heures à peu près. Si la circulation d’air n’est pas plus souple à l’intérieur, il faudra bien ouvrir ces « naccos » pour assurer une bonne évacuation de cet air qui s’accumule à l’intérieur. Nous prendrons le thé après !

- Bonne idée pour ce qui est de caler les penderies ; tu vois bien que les choses ont évolué : la mère, elle, quand le danger se précisait, mettait tout notre linge sous un matelas, au moins, disait-elle, si le toit s’en va, le matelas mouillé et donc bien lourd retiendra ces vêtements que le vent ne pourra pas disperser dans la nature.

Alors que la lumière du jour avait disparu, Pauline alla chercher des bougies, pour la cuisine et la chambre de July ; des allumettes étaient remises en même temps que les bougeoirs. Et c’est lorsque Phil remit une lampe électrique à Robert que ce dernier comprit que le pire pouvait être envisagé.

Ce qui fit dire à Robert : une éventration de la maison par le toit, par exemple, est donc possible, et sans doute l’obligation de rester sur place, au cœur des éléments, la plus proche des maisons est à au moins 500 mètres. Accomplir une telle distance complètement à découvert est plus risqué que de rester sur place.

Phil se décida à donner calmement une consigne :

- Nous allons garder nous habits et nos chaussures tant que la situation ne s’améliore pas. Et si la maison ne tient pas, je crois que nous aurons quand même un coin pour nous replier ; il suffira de faire une cinquantaine de mètres pour regagner la vieille bâtisse des parents que j’ai retapée, pour une partie du moins. Je pense même que la vieille cuisine est encore la mieux abritée ; ses vieux murs accolés à une fouille qui la protège bien intègrent parfaitement la toiture.

            Robert approuva aussitôt :

- Moi aussi je crois à la solidité de cette cuisine ; ça me fait plaisir d’y croire : Combien de fois par mauvais temps nous nous sommes mis sur les balles de maïs en épis pour les volailles, les yeux rougis par la fumée qui ne pouvait s’échapper par la porte d’entrée au travers de laquelle la mère avait tendu un « goni » pour éviter que la pluie n’y entre trop, et, écoutant le feu de bois crépiter sous les marmites, nous attendions que le temps se gâte vraiment pour aller nous boucler dans la maison. Tu les utilises toujours ces bicoques ?

- Oui, depuis pas mal de temps ! La maison me sert à entreposer des sacs d’engrais et des outils en général ; dans la cuisine, Pauline boucane toujours ses viandes de porc et de canard ; et après la récolte des oignons dans le jardin, nous accrochons toujours quelques bottes près du foyer pour les faire sécher au plus vite. Tu seras d’accord avec moi : la qualité de ces viandes préparées à la maison, fumées en utilisant des bois de pêcher ou de letchi, par exemple, est incomparable. Vous en mangerez encore, comme à chacun de vos séjours ; cette fois-ci, je profiterai de la présence un peu plus longue de Robert pour faire des andouilles, à la façon de nos parents, à partir des tripes et autres éléments que j’ai l’habitude de réserver chez mon « Chinois ».

- Il faudra en faire suffisamment, dit Robert ; ou alors en deux fois pour que je puisse en ramener à Marseille. J’en connais un qui doit attendre mon retour avec impatience pour faire un bon gueuleton. Il doit se lécher les babines rien qu’en y pensant ; j’espère qu’il fera un bon choix de vins.

Mais à un moment donné les échanges n’étaient plus possibles tellement le vacarme était assourdissant dehors. La nuit était tombée, de toute façon Phil avait verrouillé le rideau de la baie vitrée. Il ne restait plus qu’à attendre, à écouter et à espérer. Un choc répété à l’arrière avait fait déplacer tous les quatre dans une chambre d’où provenaient les bruits, mais il n’y avait rien d’alarmant. À en croire Phil, qui avait annoncé avec assurance que c’était une partie de la gouttière qui avait cédé et qui en se balançant sous l’action du vent venait taper régulièrement contre un volet, la maison résistait bien.

Pas d’électricité ; pas de radio ; pas d’eau sous pression au robinet, juste un petit filet qui venait de la citerne mais comme la pompe était en réparation, il n’était pas possible de prendre une douche. La maison était comme un voilier en pleine tempête sur l’océan avec des navigateurs enfermés dans la coque. Un seul but : s’accrocher à ce qui semblait résister, et attendre que les éléments se calment. Tout finit par reprendre sa place.

Dehors l’intensité des vents avait encore monté d’un cran. C’était un état extrême. Se retrouver pendant un temps assez long, plus de deux heures, pour ainsi dire dans une obsession à compter les minutes et à écouter les moindres bruits de son abri, n’amenait pas à se pencher sur les événements du passé ou à se projeter dans l’avenir. C’était une drôle d’atmosphère qui s’installait dans la maison. C’était vivre furieusement dans un présent immédiat. Et un tel effort sur soi-même demandait beaucoup d’énergie. L’expérience prenait encore un goût particulier quand chacun dans la pénombre que laisse une lampe à pétrole, qui presque allongé dans un fauteuil qui à-pic sur une chaise, retenait au mieux ses paroles pour ne pas laisser passer la moindre émotion. La seule expression pour traduire la situation venait parfois de regards rapidement échangés.

C’est Phil qui réveilla les trois autres qui s’étaient laissés glisser dans les fauteuils du séjour :

- J’ai comme l’impression que le vent est en train de baisser ; la pression ne descend plus. Soit nous entrons dans l’œil, soit le cyclone commence à s’éloigner de notre région. Le seul moyen de le savoir, c’est encore le baromètre.

- Très juste, dit Robert. Si la pression remonte, même légèrement, c’est que le centre de la perturbation s’éloigne. Je vais repérer à l’aide de l’aiguille externe la pression actuelle, et nous saurons à quoi nous en tenir dans peu de temps.

            Et si l’on rechauffait les restes de midi ? J’ai une petite faim, dit Pauline. Le naturel le plus ordinaire reprenait le dessus. Le moral était meilleur, bien que dehors le vent et la pluie fussent encore conséquents.

Le dîner avait fait du bien ; la pression atmosphérique remontant lentement, les deux couples regagnèrent leurs chambres, l’amélioration ne pouvait être que progressive.

Ce fut un sommeil réparateur, encore que la pluie ne cessât de marteler le toit de tôle durant toute la nuit. Et au réveil, un épais brouillard enveloppait tout le site avec encore des bourrasques pluvieuses, mais il n’y avait plus de doute, la tempête était passée. Les deux couples s’équipèrent pour une première sortie, en se demandant ce qu’ils allaient découvrir.

C’est July qui fut toute désolée de voir un tel spectacle de casse dans cette nature qui offre en toute saison tant de plaisirs aux sens, elle n’avait jamais vécu un tel événement. À voir tous ces arbres déracinés ou alors complètement débranchés, ces chemins défoncés par les eaux, tous ces bosquets sans aucune feuille au point que tout le paysage semblait complètement déshabillé, elle avait l’impression que les dégâts étaient irréversibles. Faisant part de ses impressions à Robert, elle s’entendit répondre :

- La nature répare tout ; parfois, elle met un peu plus de temps ; mais ici, en climat tropical, grâce à l’action de la chaleur et de l’humidité, tu vas voir, avant notre départ, de nouvelles pousses auront tout remis en place. Et tu veux savoir : un cyclone n’a pas que du négatif, des points positifs sont aussi à prendre en compte : il chasse les maladies, détruit des insectes nuisibles et fait une vaste taille des arbres ; bien entendu, il a un coût que supportent les collectivités quand il faut réparer au plus vite les dégâts causés aux infrastructures. Mais, d’une façon plus large, on respire un autre air après un cyclone, et puis cela remet à jour une nécessaire solidarité entre les gens du pays.

En fait, Robert voulait réconforter July, mais lui-même ne retrouvait pas cette sensation de redécouverte joyeuse de la nature qu’il avait connue dans son enfance après le passage d’un cyclone. Ainsi, il n’était pas pressé d’aller voir dans le village les destructions, les ravines en crue, ni de lire sur les visages de tous ces gens qui sortent de leurs maisons l’émotion d’avoir résisté à un désastre. Il ne percevait plus ce regain d’énergie indispensable à un nouveau départ. Il n’était plus dans l’événement du temps, il était déjà à la recherche de nouvelles sensations pour mieux se comprendre lui-même. Il savait bien que cette fuite en avant ne menait nulle part, mais il n’y pouvait rien. Il échappait à sa propre influence.

 



Article ajouté le 2008-07-27 , consulté 58 fois

Commentaires


RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 28/07/2008 à 22:35:50
Ton récit reproduit si bien la réalité qu'on s'y croirait presque. J'éprouve toujours autant de plaisir à suivre le parcours de Robert et de July. A bientôt, pour la suite de leur aventure.

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