Par Aimé LEBON: Errance.

Avant le cyclone

 

Page 29 : Avant le cyclone

 

Photo : Une ravine en crue.

À son retour du cirque de Salazie, Phil était préoccupé : la dégradation du temps annoncé se faisait attendre. Ah ! l’anxiété, une maladie de famille ! Il avait hâte d’être sur son exploitation de façon à prendre un maximum de dispositions. Un rien d’oublié peut en effet aggraver les dégâts.

Robert était dans le même état d’esprit ; il avait fait bien des séjours de vacances dans son île depuis son installation à Marseille, et pourtant il n’a pas eu l’occasion de revivre une ambiance de cyclone. Des souvenirs de jeunesse ne cessaient de remonter en surface, d’où cette impatience à voir la situation évoluer rapidement.

Phil avait compris que l’inquiétude pesait encore plus sur son frère, aussi il lui proposa de faire un point ensemble en attendant le bulletin météorologique au journal télévisé du soir, où des explications détaillées seront à coup sûr données par des ingénieurs de la station locale. Les femmes faisaient des va-et-vient entre la cuisine où elles préparaient le repas du soir et une pièce bureau où les deux frères, sur Internet, spéculaient devant la dernière photo satellite et les hypothèses de trajectoire que donnaient différents modèles sur des sites qui traitaient du sujet.

            La perturbation après s’être bien organisée non loin de Saint Brandon, à quelque 600 Km de la Réunion, et avoir fait une centaine de Km, avait ralenti sa progression sans véritablement changer sa direction et son sens de déplacement. Elle avait pénétré dans le disque de 500 Km de rayon centré sur l’île. Si elle reprenait de la vitesse tout en se maintenant sa trajectoire, la vigilance cyclonique, premier niveau du système d’alerte, serait déclenchée par la Préfecture.

La nuit arrivait, Phil décida de ressortir pour aller voir deux de ses ouvriers qui habitaient dans le village pour leur dire d’être très tôt sur place demain matin.

            L’état de vigilance était bien à la une des informations de 19H30 ; l’hypothèse la plus pessimiste était retenue : une intensification au cours de la nuit et un passage au stade de cyclone tropical était attendu, et une probabilité forte pour que demain le stade de cyclone tropical intense soit atteint, et donc des vents supérieurs à 200 Km/h en moyenne. L’île, selon les évolutions prévisibles de l’anticyclone dans le sud de l’Océan indien qui influence grandement la trajectoire des dépressions dans le nord, sera de toute façon concernée par le mauvais temps, mais de là à affirmer qu’elle sera frappée de plein fouet par le météore, il y avait un pas que les spécialistes interrogés refusaient de franchir.

            Robert avait suivi les informations à la télévision sans dire un mot et écouté ensuite les réactions de Pauline et de Phil. Il essayait de recoller à la réalité plus scientifique d’aujourd’hui, lui qui n’avait connu dans de telles circonstances que l’observation de quelques signes de la nature et de rares communiqués à la radio. La station météorologique de l’île ne disposait pas en ce temps d’outils performants comme de nos jours et de suffisamment de relevés dans cette zone. Il se décida malgré tout à livrer ses impressions :

- Le progrès a fait son chemin, le passage du cyclone est déjà dans toutes les têtes et pourtant il est encore très loin. Autrefois, tant que le temps ne s’était pas dégradé dans leurs environnements immédiats, les gens ne s’interrogeaient même pas pour savoir si le danger existait. Il n’y avait pas de satellite qui surveillait la zone.

- Sauf dans un cas particulier que toi et moi avions déjà vécu, lui répondit Phil. En effet, un cyclone avec une masse nuageuse de faible diamètre avait déboulé à plus 25 Km/h, et quand le temps a commencé à se dégrader, le mur de très forts vents au centre était déjà proche de l’île. Et en plein soleil, alors que les activités économiques n’étaient pas du tout arrêtées, seuls ceux qui avaient un baromètre, avaient su prévoir la violence qui allait se déchaîner pratiquement dans l’heure qui a suivi. Autrement, le baromètre ne commence à bouger régulièrement que lorsque le cyclone est à peu près à 200 Km. Je viens de le vérifier encore aujourd’hui : le mien ne bouge pratiquement pas.

- Ah ! le baromètre, fit Robert. Voilà un bon souvenir ! C’est vrai, la situation de mauvais temps ne commençait vraiment que lorsque le paysage était fortement remué par le vent et la pluie. Et pour avoir une idée de la suite des événements, il fallait suivre les variations de la pression atmosphérique. Et seules quelques familles d’un certain niveau social possédaient un baromètre.

- Je me souviens surtout de ce qui était aussi un prétexte, si tu veux parler du baromètre du vieux Loulou. Pour peu que ma mémoire ne me trahisse pas.

- Raconte, dit July, en regardant Robert.

- En une journée de mauvais temps, Phil et moi rendions au moins deux visites au vieil homme. Sa femme nous faisait entrer dans son séjour et nous le montrait, mais nous étions incapables de lire la pression sur l’appareil et d’interpréter les mesures, notre niveau de connaissance était insuffisant. L’essentiel pour nous était d’apprécier l’écart entre l’aiguille noire à l’intérieur de la boîte et l’autre aiguille placée à l’extérieur, sur la vitre, qui repérait la mesure précédente. Et au retour à la maison, si la pression avait continué de baisser, alors on déclenchait le branle-bas de combat, notre façon à nous de nous préparer. Ces aller et retour chez Loulou étaient aussi des parties de plaisir, à marcher dans la pluie et dans le vent, et ce d’autant plus que dans la cour du vieil homme, il y avait des mangues « josées », excellentes, que le vent avait jetées à terre et qui nous attendaient puisque les deux vieux restaient cloîtrés dans leur maison.

            La dépression s’était déplacée dans la journée à une vitesse de 15Km/h et son centre avait franchi le cercle des 300 Km. Une alerte orange, le deuxième niveau de l’alerte, était prévue pour demain matin, à 6 Heures, les premières bandes nuageuses devraient toucher toute l’île dans la nuit. La probabilité pour un passage à moins de 100 Km de l’île était forte pour demain soir.

            Robert voulait savoir ce que Phil comptait faire tout de suite. Aussi il l’interrogea :

- Quelles sont les dispositions que tu comptes prendre demain à la maison, dans ton élevage et dans tes champs ?

- Je vais attendre le bulletin météo de 6 H demain. Si la menace se précise, il y aura quelques petites choses à faire. Mais la situation peut varier encore pendant la journée. Ce n’est que dans l’après-midi que l’on commencera à aborder le gros des vents.

- Je t’accompagne, bien entendu.

- C’est comme tu veux, mais à mon avis tu seras plus utile en allant avec July et Pauline faire des courses dans la matinée, d’autant qu’il y aura du monde au super marché, et il faut prévoir de quoi tenir deux jours ; la pluie devrait commencer à bien nous arroser et le vent à forcir. En attendant, nous aurons une nuit calme, nous devrions tous saisir cette opportunité pour bien nous reposer. Demain sera un jour difficile.

            Robert ne comprenait pas comment devant une telle situation les autres laissaient le temps se dérouler comme d’habitude tandis qu’il brûlait de voir les heures passer au plus vite. Toujours se hâter pour être au pied du mur, dans le dur de l’action. Il fut le dernier à décrocher de la télé ; lui, il attendait que les choses s’accélèrent. C’est July qui vint le chercher dans le séjour pour le forcer presque à se mettre au lit.

            La fatigue d’une journée bien remplie avait fait rapidement son œuvre, Robert s’est endormi rapidement ; mais, en deuxième partie de nuit, il réveilla July pour lui annoncer ce qu’il considérait comme une nouvelle importante : les tacs d’une pluie intermittente sur le toit de tôle de la maison montraient bien que les bandes de petits nuages commençaient à arriver sur la région. Il vérifia que l’alarme de son portable était bien activé sur 5H55, il n’était pas question qu’il rate le bulletin de 6H. Phil avait laissé un poste de radio dans la cuisine.

            À 6 H pile du matin Phil ne fut pas surpris de trouver son frère prêt à l’aider à préparer un rapide petit déjeuner ; il avait compris que ce dernier était fort préoccupé par le temps de la journée. Ils écoutèrent ensemble les informations, le journaliste annonçant une mise en direct avec les services de la météo, ils comprirent tout de suite que le danger se précisait pour l’île. En effet, l’alerte orange était déclenchée depuis 6 H, et, en conséquence, le monde scolaire s’arrêtait. La perturbation avait pratiquement fait du surplace dans la nuit, pour se creuser davantage, au point qu’elle avait atteint le stade de cyclone tropical intense, et elle avait ensuite repris son déplacement en direction de la Réunion à la fin de la nuit, à une vitesse de 15 Km/h. Dans le milieu de l’après-midi les conditions météorologiques devraient se dégrader sérieusement dans toutes les régions. Le Préfet envisageait de passer en alerte rouge à partir de 13 H, ce qui signifiait l’arrêt de toutes activités économiques et de la circulation, à l’exception des véhicules de secours et de la police. Pour solennelle qu’elle fût, cette annonce ne semblait pas troubler Phil pour l’instant.

            Et c’est dans un grand calme que Phil demanda à Robert de l’accompagner, il ne pouvait pas y échapper. Ce dernier voulait à tout prix participer à la mise en sécurité de ses biens, question aussi de se replonger dans des agitations qu’il avait connues dans sa jeunesse. Il s’agissait de mettre en sécurité les bâtiments de son élevage, et de démonter quelques serres de façon à ne pas perdre les armatures métalliques essentielles. Robert aurait voulu prévenir July mais Phil préféra le retenir :

- Ne t’en fais pas, Pauline se mettra rapidement au courant de la situation aux infos de 7 heures et elle aura besoin de l’aide de July en ce qui concerne les dispositions à prendre pour garantir la maison. D’ailleurs nous y reviendrons vers les 8H30 et tu emmèneras les femmes faire des courses.

- Tu te souviens de nos courses à la boutique du Chinois du coin. Quand le cyclone était attendu, la mère nous envoyait faire quelques achats de survie : des bougies, des piles pour la lampe électrique et pour la radio, de la viande de porc boucanée, de la morue salée, du sucre, du riz. C’était toujours la même liste. Le Chinois et sa femme étaient dépassés à servir tout ce monde, sans compter que la buvette était pleine à craquer : tous les hommes qui faisaient des commissions pour leurs familles n’oubliaient pas de se rincer le gosier d’un bon rhum avant de rentrer chez eux.

- Les achats maintenant sont d’un autre ordre ; nous sommes dans une société de consommation, tu vas voir ce que Pauline va nous ramener, sans compter que July la poussera encore un peu dans ses achats. Tu connais les femmes !

- Je me souviens bien que le mauvais temps creusait l’appétit, l’explication tient peut-être à une petite angoisse qui s’installe plus ou moins selon les personnes, sans doute aussi l’effet de la baisse de la pression sur l’organisme. Cependant, je n’ai jamais lu vraiment de théorie là-dessus. Ce qui est sûr, c’est qu’on aurait mangé des roches !

- Si les enfants étaient là, tu les aurais vus se bourrer de gâteaux pendant deux jours. À l’époque, on mangeait plus de fruits, et diverses patates. On mangeait ce qu’il y avait !

            Robert mesura rapidement la différence entre les deux périodes quand il vit les ouvriers consolider les bâtiments des animaux, à partir de préfabriqués tout prêts à l’emploi. Les animaux sont peut-être aujourd’hui plus en sécurité que les hommes ne l’étaient hier, mis à part un esprit de résistance et de survie plus développé chez les humains, et leur intelligence tout simplement. Il se souvint alors du ramassage des volailles de la mère sous une pluie battante, pieds nus, avec un « goni » (une toile de jute) sur le dos pour se protéger un peu de tout ce qui tombait du ciel. Et à tous les coups, il restait cinq à six poulets rebelles qui refusaient de se faire attraper. Autant de viande du dimanche qui était perdue. Il entend encore la mère qui toute mouillée participait aussi au ramassage : elles seront toutes raides demain ; ces maudites poules, si on ne les enferme pas, quelles que soient les conditions atmosphériques, elles essaieront de monter le « sapoti » (anone de son vrai nom), parce qu’elles en ont l’habitude tous les soirs, et feront tout pour s’accrocher à une branche jusqu’à mourir et tomber sur le sol. Sans compter, en toute dernière minute, avant que toute la famille ne se barricade elle-même dans la maison, qu’une dernière tournée sous l’arbre était toujours entreprise pour essayer de récupérer encore une ou deux et de les mettre à l’abri dans la vieille bicoque de poulailler où elles avaient malgré tout plus de chance de survivre.

            À l’ouverture du super marché, il y avait déjà une foule qui attendait aux portes. Mais ce n’était pas la panique ; c’était un peu l’ambiance de la veille d’un jour de fête, Robert en fut surpris d’ailleurs. Il ne sentait pas cette angoisse dans la population qu’il avait connue à l’approche d’un tel événement. Et ça achetait ! Et ça achetait ! C’est seulement sur les packs d’eau qu’il y avait une petite ruée, la peur qu’il y eût une rupture du stock dans le magasin. Il est vrai que les maisons sont plus solides aujourd’hui ; que les communes mettent en place des centres d’hébergement dès le premier stade de l’alerte pour ceux qui ne se sentent pas en sécurité dans leurs cases ; que la solidarité nationale vient en aide aux sinistrés en cas de gros dégâts, et l’on comprend pourquoi les regards des enfants montraient une certaine sérénité. Plus le mauvais temps durait, plus les enfants étaient contents. Pour eux, l’école fermée signifiait grasse matinée, et journée sans aucune contrainte à passer le plus souvent devant la télévision. C’était aussi le cas autrefois, sans la télévision, bien entendu, mais quand le danger était imminent, les jeunes partageaient la crainte de leurs parents.

Pauline fit même remarquer à Robert que pas mal de gens, de toutes conditions sociales, faisaient provision de cassettes vidéos pour le cas où les antennes relais de la télévision dans les grands secteurs de l’île seraient touchées. Il fallait bien tenir les marmailles enfermées pendant une période assez longue. Elle fit comprendre à July qu’elle avait suffisamment enregistré de films à la maison. Elle se procura quand même quelques revues, connaissant plus ou moins les goûts des uns et des autres. Robert avait saisi le sens du comportement général : aujourd’hui on ne résiste plus pendant les jours de mauvais temps, on change seulement un peu sa façon de vivre. Et il en éprouvait même des regrets !

            Au retour à la maison le vent avait commencé à forcir et la pluie tombait de plus belle, Robert trouva Phil en plein travail près de sa cour : un petit torrent de boue débarquait chez lui, il fallait parer au plus vite à la situation pour que l’eau qui avait commencé à s’accumuler dans le jardin ne saccage pas ses plantes et ne rentre pas dans la maison. Et on n’en était qu’au début du mauvais temps ! Il expliqua cette surprise par le fait que des constructions venaient d’être entreprises un peu plus haut et que les terrassements avaient modifié la pente naturelle de l’écoulement des eaux. Heureusement qu’il avait tout le matériel nécessaire sur place : des outils, et surtout des pierres artificielles pour monter carrément un petit mur afin de remettre le courant sur son chemin habituel ; il se résolut même à faire une brèche dans le mur de sa clôture pour évacuer l’eau qui s’était accumulée un peu partout. Ce qui permit à Robert de rappeler à Phil ce que la mère disait à propos des cyclones :

- Ce n’est pas vraiment le vent qui tue ; quand le toit de la maison s’en va, on peut toujours s’abriter contre un pan qui reste debout ; le danger vient de l’eau. Et dans un cyclone, on ne sait pas comment il va s’écouler. Je l’ai aussi constaté à Marseille dans les gros orages.

- Et de nos jours, dit Phil, les gros inconvénients en été sont les envahissements de l’eau dans les maisons des cités. On construit sans faire correctement les réseaux d’écoulement, et sans les entretenir. La difficulté ici, c’est que pendant que l’eau rentre dans la maison en pleine bourrasque, il faut savoir ouvrir la bonne porte pour commencer à l’évacuer, car autrement c’est le toit qui risque de partir sous les rafales. Le plus souvent ici, les morts pendant les cyclones sont des personnes qui pour une raison ou une autre prennent de gros risques à traverser des ravines en crue. Il y a encore trop de radiers submersibles.

            Pendant que les deux frères s’activaient à terminer le mur de protection, leurs femmes avaient placé les plantes d’ornement à contrevent derrière la maison, ce qui leur a valu la réflexion de Robert : les capillaires de la mère, nous devions les rentrer dans le salon. Ce à quoi Pauline répondit :

- S’ils sont vraiment abîmés nous en aurons d’autres assez rapidement, Phil peut avoir des prix intéressants chez des amis horticulteurs.

            Robert était tout content d’avoir participé pleinement à ces petits travaux de prévention. Trempé comme un canard, malgré le ciré que son frère lui avait prêté, il estimait qu’il pouvait faire plus pour remonter encore le niveau de sécurité. Il demanda à son frère :

- Et dans tes champs, tu as fait quoi ?

- Il n’y a rien à faire pour protéger les cultures vivrières en plein champ ; la canne à sucre est très résistante, elle finit toujours par se relever. On verra bien les dégâts après, et comme partout en France les agriculteurs espèrent toujours une indemnisation convenable en vue de faire repartir leurs activités.

- Tu te souviens qu’avec notre oncle, pendant toute une après-midi, avant que le gros d’un cyclone ne débarquât, nous avions patiemment plaqué au sol des pieds de tomate avec des souches de cannes séchées encore présentes dans le champ après la préparation du terrain pour cette nouvelle culture. Et pour lui, si ses plantes n’étaient pas trop esquintées par le vent et la pluie, en les dégageant une fois le soleil revenu, elles avaient des chances de se relever assez rapidement et de donner une petite production qui en tombant dans un moment de bon prix pouvait lui faire gagner un peu d’argent.

- Aujourd’hui la filière fonctionne un peu différemment. La petite tomate, la plus recherchée pour les carris créoles, est une production bien adaptée au microclimat de l’ouest de l’île, mais elle est quand même concurrencée par la tomate sous serre cultivée dans d’autres régions. Et dans les périodes de pénurie après le mauvais temps, ce sont les importations qui couvrent les besoins. Il en est de même pour l’ail et l’oignon. Mais incontestablement, la qualité « pays » est au-dessus du lot, je ne t’apprends rien.

            Il n’était pas loin de midi quand Pauline et July prièrent leurs maris de passer à table. Mais Robert avait toujours son esprit arrimé à ce qui se passait à l’extérieur de la maison, il était toujours préoccupé par une sécurité maximale à mettre en place. Il finit par lâcher à Phil, l’appelant à la fenêtre de la cuisine où tout le monde s’était retrouvé pour manger :

- Tu vois cette branche, à considérer le sens général du vent, sous une forte rafale, elle peut mettre une grosse pression sur ta ligne électrique ; et si elle est carrément arrachée, le poids de l’eau qu’elle retient et la vitesse acquise aidant, elle peut endommager ton arrivée de courant. Il faut que l’on fasse quelque chose pendant qu’il est encore temps.

- Il a raison, répondit Pauline, si les fils électriques tombent, il faudra compter au moins une semaine sinon plus avant que des sous-traitants de l’EDF ne viennent les remettre en état, vu les nombreuses interventions qu’ils auront à faire partout.

            Il n’est pas sûr que Phil, douché depuis le début du jour, ait eu envie de sortir une fois de plus, quelle qu’en fût l’urgence, tant le vent et la pluie redoublaient d’ardeur. En lui-même, il misait sur la résistance de l’arbre, mais il savait que Robert ne supporterait pas de rester dans la maison avec cette branche qui menaçait les fils électriques, alors il se résolut à remettre ses bottes :

- Toi, lança-t-il à Robert, tu tiendras la grande échelle contre l’arbre ; et d’abord on la portera ensemble pour mieux résister au vent.

- L’opération fut plus que délicate, ils n’arrivèrent pas à la couper franchement. C’est qu’il fallait produire un effort dans une position difficile sur l’échelle, et en même temps garder son équilibre sous la force du vent. Mais l’essentiel fut fait ; la branche même en restant accrochée dans l’arbre ne menaçait plus les fils électriques.

- Très bien dit Robert, cette fois on va manger. Un sourire de satisfaction éclairait son visage : On a tout fait, du moins ce que le temps permettait que l’on fît.

            Phil était apaisé ; il savait que son frère n’aurait pas reculé devant la difficulté de la tâche, de quelle nature qu’elle fût.

            En entrant dans la cuisine, les deux hommes apprirent que l’île était en alerte rouge. Le cyclone tropical franchirait en début de soirée le cercle des 100 Km ; La Réunion allait devoir affronter le mur de vents et de pluies autour du centre du cyclone.

            En voyant les plats fumants que July et Pauline posaient sur la table, Robert ne s’empêcha pas de penser au repas traditionnel de mauvais temps que la mère préparait : du riz au curcuma, dont le jaune égayait la salle à manger qui était éclairée d’une simple lampe à pétrole posée au milieu de la table, des haricots, et un rougail de mangues vertes accompagnée de morue salée bien frite. Aujourd’hui, le menu était plus que convenable, tant mieux parce qu’il avait faim. Le mauvais temps creuse toujours l’appétit.

            Alors que les uns et les autres discutaient sur les occupations à mettre en place dans l’après midi – un film ou une revue ou tout simplement une sieste – Robert tourna son regard vers la baie vitrée du séjour, norme de sécurité cyclonique lui avait assuré Phil, en se disant :

- Enfermé dans cette maison, le temps à tuer ne me posera pas de problème, je vais regarder le vent souffler et la pluie se déverser, en feuilletant mon journal.

Autrefois, Phil et lui, en cachette de la mère qui, elle, récitait en continue ses prières, ouvraient une petite fenêtre à contrevent pour observer la nature en furie. C’était un plaisir pour eux, à voir par exemple une grosse branche de jacquier voler sur une grande distance avant de piquer vers le sol. Et l’unique pensée qui restait alors présente en eux était, une fois la tempête passée, d’aller au plus vite voir si leur école en bois sous tôle était encore debout. Toutes les petites vacances étaient bonnes à prendre.

 



Article ajouté le 2008-07-07 , consulté 74 fois

Commentaires


RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 07/07/2008 à 18:48:32
Le cyclone continue de faire peur. Les plus âgés d'entre nous se souviennent du cyclone de 1948 qui est devenu,en quelque sorte,la référence.De nos jours,le risque de "laisser sa peau" est beaucoup moins grand et je trouve que ta description correspond en tous points à la réalité.

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