Par Aimé LEBON: Errance.

La grande virée dans l'Est de l'île

Page 26 : La grande virée dans l'Est de l'île

Photo : Le Piton des Neiges, en arrière plan, vu de l'usine sucrière de Bois Rouge, à Saint-André.

            Couché à 2 heures du matin pour un réveil à 7heures, le premier jour de cette réappropriation de son île démarrait bien pour Robert. Dans ces moments de fête, anniversaire et retrouvailles, il est difficile de tenir ses engagements concernant une certaine réserve sur le boire et le manger. C'est à chaque fois un petit débat intérieur, et, pour la circonstance, il s'est souvenu d'un conseil de son psy, pour le cas où il aurait à sortir des marques qu'il s'est imposées pour son régime : Ne pas se culpabiliser, et penser plutôt à rechercher un équilibre sur la semaine, lui avait-il dit. L'important est aussi d'apprécier les bons moments de la vie. Bien sûr, au retour, s'il avait conduit la voiture et que les gendarmes lui avaient imposé un alcootest, il aurait quand même pour la circonstance laissé pas mal de points roses de son permis. Tout s'est bien passé à cet anniversaire. À la Réunion, on aime bien les fêtes familiales. C'est encore un pays où la famille est large, et où elle se mobilise pour les grands événements, sans doute parce que c'est aussi la petitesse de l'île qui le veut.

            Si ce matin Robert se sent en forme, c'est sans doute parce qu'il a bu une bonne tisane avant de se mettre au lit et fait deux bons cycles de sommeil comportant à chaque fois en plus de la phase profonde la phase du rêve, le fameux sommeil paradoxal où bien que l'activité du cerveau soit à un haut niveau le corps se repose vraiment. Avant d'aller faire la fête hier soir Phil avait recommandé à tout le monde de préparer un sac pour deux jours, y compris le matériel de marche pour une excursion dans Salazie.

            En moins d'une heure tout le monde était prêt, sauf Phil lui-même qui dans la cour continuait à donner des consignes à ses travailleurs pour les tâches à accomplir pendant son absence. Il était plus de 8 heures quand la voiture quitta la maison.

            Au moment de prendre la départementale, Robert fut surpris par l'intensité de la circulation. À cette heure, il fallait presque attendre son tour – heureusement qu'il y a toujours une connaissance qui accepte par gentillesse de laisser un trou dans le flot qui passe. Et ils ont dû subir les embouteillages jusqu'à l'échangeur de Savanna d'où ils ont pris la RN1, en « quatre voies », qui mène à Saint-Denis en empruntant la fameuse route du littoral. Mais le temps ne comptait pas, sauf peut-être pour Phil qui s'accrochait à un tempo pour réussir ce qu'il avait prévu pour cette première journée.

            Se retrouver à quatre dans la voiture dans de telles conditions de circulation créait un climat pour lancer une discussion sur un sujet autre que le beau temps. Robert en avait un qu'il avait sur le cœur depuis hier soir, mais il ne savait pas trop s'il fallait le sortir, et à quel un moment. C'est qu'il ne voulait pas non plus qu'il y ait de malentendus. Il se résolut à le faire, en élargissant un peu le problème :

- J'ai été surpris hier soir de voir que des jeunes avaient leur table à part dans la fête et où surtout l'alcool coulait à flot. Il devait même y avoir parmi eux des mineurs. Que les jeunes aient leur coin dans ces moments de réjouissance ; qu'ils mettent leur musique ; et qu'ils aient un petit espace bar réservé, ce n'est pas cela qui me gêne. Moi-même, je me rappelle du mariage d'un copain étudiant dans le Périgord, près de Sarlat. Les parents de la fille nous avaient préparé une grande pièce pour notre groupe d'étudiants. Nous ne les avons vus vraiment qu'au début de la soirée quand ils nous ont dit : c'est votre terrain ; voilà vos bouteilles ! La bouffe et les gâteaux vous seront apportés au fur et à mesure. À l'époque, il y en avait de chez nous qui picolaient sec, mais nous étions déjà assez endurcis, une moyenne d'âge de 25 ans environ. Et je me souviens même que durant la nuit, un camarade un peu éméché et excité voulait à tout prix aller dans la salle des parents et amis proches de la mariée, ce qui n'était pas du tout interdit, mais c'était une autre ambiance. Tout le groupe lui avait fait rapidement comprendre qu'il ne devait en aucun cas étaler son état à côté. Ces gens nous avaient reçus et nous avaient donné la liberté de nous éclater à notre goût, le minimum qu'ils en attendaient était sans doute qu'il fallait que l'on respectât leur intention de rester un peu entre eux au cours de cette soirée. En aucun cas, il n'y avait l'intention d'exclure des jeunes qui venaient d'ailleurs. Les mariés avaient donné leur accord pour cette organisation, et d'ailleurs ils ont passé le plus clair de leur temps dans notre salle.

            Et Robert enchaîna, non sans que July lui glissât à l'oreille en se penchant sur le siège avant :

- Dis donc, tu es bien décidé ce matin !

            Ce qui n'empêcha pas Robert de continuer sur sa lancée :

- Il est vrai que la société a évolué depuis, mais quand même ! Les bouteilles de whisky se vidaient à cette table, et ils en disposaient me semble-t-il à leur guise. Le plus surprenant à mes yeux, c'est qu'ils affichaient clairement et très tôt comme une performance leur état d'ébriété, sous les regards indifférents des adultes qui sans doute trouvaient leur comportement tout à fait normal. Quand j'étais jeune, les performances de cet ordre, nous avions une certaine pudeur à les montrer aux adultes. Et ne me dites pas que je fais dans l'antijeune !

            Les autres avaient écouté le discours dans le plus grand silence, tellement Robert avait pris des accents empreints d'une certaine gravité. Après qu'il eut parlé, un petit silence s'était installé dans la voiture. Phil se décida à le rompre :

- Il y a un problème…d'addiction à l'alcool dans la jeunesse de beaucoup de pays ; la télé parle même d'une mode en Angleterre qui a gagné la France depuis peu, ce qui veut dire que cela ne tardera pas à débarquer ici : les jeunes, filles et garçons en réunion, se défoncent à l'alcool pour se mettre au plus vite dans un état second.

- Mais, lui répondit Robert, ils le font entre eux, pas à la maison ! Je ne dis pas que ce serait mieux dans ce cas, mais à laisser faire carrément ce serait démissionner tout de suite ! Heureusement que les amateurs de zamal ne nous ont pas enfumés au cours de cette soirée, qui fut extraordinaire sur bien des plans, bien que je ne fusse pas emballé par le choix des musiques comme July.

- Tu sais, tout ce qui est rythmé me plait, répliqua aussitôt cette dernière. Je n'ai pas été gênée pour aller sur la piste de danse, ne fût-ce que pour entretenir l'ambiance.

- Hier soir, assura Phil, je n'ai pas senti la fumée du zamal, mais il n'est pas impossible qu'il y ait eu quelques jeunes dans la cour qui n'ont pas pu résister à tirer quelques taffes sur un joint.

- Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui les problèmes de société me préoccupent. Je pense que cela doit être l'âge, la peur du temps qui fuit, ajouta Robert pour détendre l'atmosphère et mettre fin à cette discussion. Et si l'on rentrait un peu plus dans les détails de la journée, finit-il par dire ?

            Pauline fit alors un résumé rapide des étapes prévues :

- Une petite halte à la sucrerie de Bois Rouge, à Saint-André, mais sans visiter vraiment l'usine, il aurait fallu pour cela réserver les places, parce que c'est un site très prisé par les touristes, et nous ne l'avions pas fait. La visite en effet demande trop de temps compte tenu de notre journée un peu chargée. Mais nous allons jeter un œil sur la collection de rhums qui est présentée à la boutique de l'accueil ; ensuite, voir de près les canaux de pêche des bichiques à l'embouchure de la Rivière des Roches à Bras-Panon ; puis, déjeuner dans un restaurant de la même ville ; enfin, profiter pour faire un tour à la coopérative de la vanille à 800 mètres du restaurant. Il sera alors pas loin de 16 heures, le temps de prendre la route pour s'enfoncer dans le cirque de Salazie.

            Une journée bien remplie : des visites magnifiques ; et la confirmation pour Robert, et les autres, que l'on ne connaît jamais vraiment bien son pays. Dans le petit bar-PMU de Bras-Panon, où les quatre sont attablés devant des bières bien fraîches, le temps de faire quelques petits quintés avant de partir à l'intérieur dans les montagnes, s'en remettant plus à la chance qu'à la recherche savante des chevaux gagnants pour cette course, c'est Pauline qui poussa July – vraiment pas intéressée par les chevaux - à donner son sentiment sur cette première partie :

- Bien sûr, je suis déjà venue dans cette région de l'île, et d'ailleurs les mêmes invariants bien calés dans mes souvenirs sont ressortis : Dès que l'on passe Saint-André, les paysages changent vraiment, et je sens l'approche du volcan. Et à chaque fois, le décor est le même : c'est le vert qui domine partout, dans les champs de canne à sucre sur le littoral mais aussi au loin sur la montagne, où en début de matinée il reste toujours un voile de pluie qui rétrécit quand le soleil monte. Au-delà des données chiffrées, j'ai toujours ressenti ce pays comme une grande île, et Robert était d'accord avec moi pour dire qu'on l'a vue plus petite aujourd'hui quand sur la route un peu avant Sainte-Suzanne, Phil nous a fait voir le Piton des Neiges. Lorsque l'on fait le tour de l'île tout en restant sur le bord de la mer, son sommet au centre de l'île est quelquefois visible de la côte, ce qui montre bien qu'elle est plutôt petite. Dans ma tête, ce Piton était quelque part au loin, et pour l'apercevoir, de quelque lieu qu'on s'y prenne, il fallait monter un peu à l'intérieur des terres. Je crois même que les Réunionnais habitués à vivre dans l'ouest ne l'identifient pas facilement parce qu'il n'y est pratiquement pas visible.

            Robert, bien que penché sur la préparation de ses tickets de quinté, intervint alors :

- Phil m'a dit qu'il y a peu, il avait lui-même découvert très tôt le matin sur cette route, avant que l'information ne fût donnée par tous les médias, le sommet du Piton blanchi par la neige. Sur le moment il en avait douté. Ce n'est que le soir à la télé qu'il comprit qu'il avait vu un paysage sous un jour particulier. C'était bien de la neige ! Les météorologues ont expliqué ce phénomène très rare : il faut des conditions particulières, entre autres un front froid qui remonte jusqu'à l'île et un type particulier de nuage qui apporte en même temps de la pluie. Vous comprenez pourquoi je n'ai pas raté la photo du Piton sur la place de l'usine sucrière de Bois Rouge quand j'ai vu que le paysage était bien dégagé. Je pense avoir fait de bonnes photos, y compris lors de la dégustation des différents rhums. Si Georges nous avait accompagnés, il aurait fallu se mettre à plusieurs pour l'arracher de cette boutique. Nous sommes de l'Ouest, et pour nous, le sommet dominant c'est le Gros-Morne, presque aussi haut que le Piton des Neiges et planté tout à côté.

July intervint alors :

- J'ai beaucoup apprécié la visite de la coopérative de la vanille de Bras-Panon. Ce n'est pas que cette plante fût une découverte pour moi, cela fait des années que je m'efforce de varier mes recettes à la vanille. Simplement, aujourd'hui, j'ai appris de petites nouveautés au cours de la projection du film et de la petite discussion avec la jeune hôtesse qui s'en est suivie. Par exemple : la fleur, éphémère, doit être fécondée au plus vite ; et, à la Réunion même, il y a, comme pour beaucoup de produits dans le monde, vanille et vanille, selon le temps consacré à la préparation des gousses. Et cette coopérative défend bec et ongles la qualité de sa production.

- On ne finit pas d'apprendre, et un peu comme Jean Gabin dans sa chanson, plus je vieillis, plus je sais que je ne sais pas, dit Robert. Moi aussi j'ai appris, par exemple sur l'importance du temps de la fermentation de ces gousses si l'on veut faire dégager un meilleur arôme quand on les ouvre. Mais je voudrais parler des « bichiques ». J'étais persuadé que c'étaient les bouches rondes, on dit aussi « cabots » des rivières, qui descendaient à la mer pour y pondre leurs œufs. Ce matin, à la Rivière des Roches, haut lieu de cette pêche, Pauline m'a donné une meilleure information sur le cycle de ces poissons – un professeur de SVT avait remis une fiche à sa fille sur cette question pour un exposé dans sa classe. Ils pondent dans les rivières, les œufs sont entraînés par le courant jusqu'en mer, et donnent des alevins qui se rassemblent ensuite à l'embouchure pour remonter le cours d'eau. C'est à ce moment-là que la pêche commence, généralement à quelques jours de la nouvelle lune en été. Les alevins se font en partie prendre dans des nasses coniques en osier appelées « vouves » que les pêcheurs placent à l'embouchure. À partir de là, la croissance est très rapide, pour donner des adultes pouvant atteindre 9 à 10 cm, et que l'on pêche aussi en haut dans les rivières. Phil et moi, avec un oncle, avons fait des pêches mémorables dans la Rivière des Galets quand nous étions adolescents.

- Le caviar des Réunionnais, dit Phil ; et il ajouta : il ne faut pas compter sur moi pour payer 50 € et plus le Kg ; je préfère acheter du poisson ordinaire. Mais en pleine saison, au mois de janvier, la pêche est parfois bonne et les prix sont plus abordables, alors Pauline insiste pour que l'on goûte à la saison. Ce n'est pas mauvais du tout avec un rougail bien pimenté de mangues vertes et du riz, bien entendu, le tout arrosé d'un bon petit blanc.

- Ce qui m'a surtout plu, dit Robert, c'est que les professionnels, qui ont des concessions – les canaux de pêche à l'embouchure – attribuées par la municipalité, se font concurrencer par des chapardeurs qui interviennent en mer sur toutes sortes de bouées flottantes avec des toiles de moustiquaire pour prendre une partie de la pêche au moment où les alevins se rassemblent en bancs avant de se glisser dans l'eau douce.

- Plus ça va, dit Phil, plus il y a des chapardeurs comme tu dis ; mais ici ce sont des gens qui affluent de partout pour avoir un carri, pour eux et pour leurs proches, pour ramasser ce que la nature offre, comme disent certains, si bien que la municipalité réfléchit à une autre organisation pour cette pêche. Il ne m'étonnerait pas qu'il y ait de plus en plus de petits marchés qui se montent en parallèle. Je ne plaide pas pour un système de monopoles, mais si toute la population de Bras-Panon se mettait en face de l'embouchure à chaque montée des bichiques, c'est tout le système qui risquerait de devenir anarchique. Et il y aurait de moins en moins d'alevins qui échapperaient aux vouves et aux toiles de moustiquaire, et donc moins d'adultes pour pondre plus tard dans les rivières et donc moins d'œufs pour relancer le cycle de la reproduction. Ce serait dommage de perdre un tel bienfait de la nature.

- Cela me fait penser aussi, dit Robert, si j'ai bien compris, que la Réunion a perdu le label « Vanille Bourbon », par une mauvaise défense d'une valeur locale devant une certaine offensive des planteurs de vanille des autres îles de l'Océan Indien où les coûts de production sont bien moindres. Il faudra du temps à « Vanille de la Réunion », le nouveau label de la coopérative de Bras-Panon, pour se faire une belle place sur les marchés. Tout se perd, partout !

            Mais il était temps de partir ; il y avait encore de la route à faire, sans compter les incontournables arrêts, sur la place de l'hôtel de ville de Salazie et un peu plus haut, au « Voile de la mariée », cette sortie de l'eau de la forêt de Bélouve à la partie supérieure de la falaise en une multitude de petits bras qui en suivant la roche et la végétation habillent la montagne d'un voile blanc bien déployé en pleine saison des pluies. L'objectif était d'arriver avant la fin du jour afin que l'on puisse prendre possession des chambres d'hôtes assez tôt et de pouvoir faire ensuite une ballade à pied dans le centre d'Hell-Bourg avant de retourner chez le logeur qui assurait aussi le repas du soir.

 

 



Article ajouté le 2008-05-12 , consulté 74 fois

Commentaires


RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 13/05/2008 à 11:36:04
En compagnie de Robert et July, nous redécouvrons notre île. C'est une bonne chose pour ceux qui, comme moi, hésitent de plus en plus à s'aventurer sur des routes encombrées. J'ai apprécié les remarques de Robert, concernant le comportement de nombreux jeunes. Notre société n'est elle pas devenue beaucoup trop permissive?

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