Par Aimé LEBON: Errance.

"Rien n'est jamais acquis à l'homme"

 

Page 24 : « Rien n’est jamais acquis à l’homme »

 

Photo: L'hôpital de La Timone à Marseille.

           

Une fois le jour de l’an passé, Robert a refusé sous divers mensonges de répondre aux invitations pour des repas ou des apéritifs que lui ont lancées des amis ou des anciens collègues. En fait pour une seule vraie raison : sa dépression s’est une nouvelle fois creusée. Il n’avait pas le moral et il ne voulait pas le montrer, tout simplement. Il n’arrivait pas à se débarrasser de cette peur de ne pas pouvoir faire bonne figure dans ces réunions.

Il n’avait plus la tête à la fête ; l’idée qu’il lui fallait se remettre à un régime souple mais durable s’était incrustée dans son esprit. Une bonne chose lui avait dit son psy qui, après en avoir discuté longuement avec lui, avait décidé de revoir les dosages de ses médicaments, pour tenter de retrouver un nouvel équilibre.

Il s’était aussi remis à faire une petite gymnastique quotidienne, matin et soir ; des mouvements sans aucun matériel, basés sur la concentration et une pratique de la respiration profonde, dans le but de mieux répartir l’énergie dans toutes les parties du corps, sont répétés pour faire travailler tous les muscles et toutes les articulations. Mais il lui a fallu retrouver les enchaînements de ces différents exercices et surtout mettre en place une progression dans l’effort. Cette méthode, il l’avait pratiquée quand il était étudiant, particulièrement à l’approche des examens. Ainsi, sans le savoir, depuis sa jeunesse il luttait déjà contre un désordre intérieur qui s’installait périodiquement en lui.

            Robert ne désarme pas devant la maladie, sa volonté est intacte quant à la nécessaire mobilisation pour y faire face, mais il se désole quand même de voir que ce n’est jamais gagné, qu’il n’est pas possible dans ce cas de consolider un acquis, qu’il n’y a pas à un moment donné de terrain gagné sur le mal. Aussi il ne cesse de se répéter : Mais que faire pour s’en sortir ?

            L’expérience lui a montré que comme dans beaucoup d’autres situations une diversion permettait de moins fixer son attention sur son état. En effet quand il soignait un petit rhume de saison, ses angoisses diminuaient, alors il s’était dit que le moment était peut-être venu d’ouvrir un nouveau front : Pourquoi ne pas se faire opérer d’un petit problème veineux au pied ? Le médecin de ses enfants lui avait conseillé des investigations plus poussées, de crainte qu’il n’eût une atteinte plus large et non visible au premier abord. July consultée l’avait encouragé pour qu’il se décide à résoudre ce petit problème, convaincue elle aussi que son mari doit être occupé sur du nouveau dans son quotidien pour mieux se porter. Apres plusieurs consultations et analyses, il se révéla qu’une simple intervention avec anesthésie locale était suffisante.

Un soir, elle avait actionné un autre levier quand elle le vit devant la télé l’esprit complètement ailleurs.

- Et si l’on faisait un voyage à la Réunion ? L’été y est déjà entamé, il n’y a plus des letchis en cette fin de janvier, mais en février et en mars il doit rester les autres fruits de l’été : les mangues, les longanes, sans compter les ananas que l’on retrouve à peu près toute l’année, dit-elle à haute voix pour réveiller son mari.

            Robert tourna son regard vers sa femme ; voyage et Réunion sont les deux mots qui l’ont brusquement ramené sur terre.

- J’appelle tout de suite mon frère, dit-il.

- Avec le décalage horaire, il doit être déjà tard là-bas. Tu ne vas pas le déranger, tu le feras demain, lui répondit July.

            Robert s’était immédiatement accaparé de cette idée de voyage à la Réunion, en pensant au fond de lui-même qu’il faudrait passer au moins deux mois dans l’île…Mais tout allait encore plus vite dans sa tête : Pourquoi ne pas envisager de se réinstaller là-bas et de passer des vacances à Marseille ? Aujourd’hui le monde est petit, il n’y a plus de distance avec les moyens de communication. Mais il préféra ne pas en parler tout de suite à sa femme ; le mieux était de se concentrer sur les décisions pour arrêter au plus vite la période de voyage. Après tout, se dit-il, à 21H30 là-bas, il n’est pas encore trop tard pour appeler Phil.

            C’est ce que Robert fit sans plus tarder. Son frère, enchanté de l’avoir au bout du fil, lui coupa presque la parole quand il voulut entrer dans les détails :

- Tous les deux vous venez quand vous voulez et pour la durée qu’il vous plaira ; ce n’est pas de la place qu’il manque à la maison. Le mieux est d’attendre que la rentrée scolaire après les vacances de l’été austral à la Réunion se fasse, pour avoir de meilleurs prix pour les billets d’avion. Et il termina sans que Robert eût la moindre chose à ajouter après qu’il lui eut dit :

- On aura des choses à faire ensemble si tu restes suffisamment longtemps.

            C’est ainsi que le lendemain en allant tout seul vers l’hôpital pour la petite opération prévue il ne lui est pas venu une seule fois à l’esprit, lui qui avait une petite frousse devant tout acte médical, qu’il pourrait avoir des difficultés pour conduire au retour, tellement son esprit était verrouillé sur le voyage dans son île.

C’est en boitant qu’il se dirigea vers le parking pour récupérer sa voiture, pressé de voir s’il pouvait la manœuvrer facilement. Il sentait son pied mais sans plus. C’était à lui de se débrouiller pour rentrer chez lui. Il commença sa marche arrière pour quitter son aire de stationnement quand une autre voiture exécuta la même manœuvre, à partir de la rangée d’en face, et bien qu’il eût réussi à arrêter son véhicule et à klaxonner, vigilant qu’il était vu son état, il vit une voiture venir tout simplement taper en plein dans son pare-choc arrière. Il sentit une sourde colère monter en lui et se prépara à apostropher ce conducteur qui avait manœuvré comme si le parking était à sa seule disposition. Du moins, c’était l’idée qu’il s’en faisait à ce moment-là. Une femme quelque peu étonnée descendit de l’autre voiture et se dirigea vers lui. Il se prépara à lui manifester quand même un peu de son mécontentement. Mais quand il la vit les deux mains ouvertes et tournées vers le haut, les yeux levés au ciel, il se recomposa vite un autre visage de façon à pouvoir lui montrer qu’il était prêt à examiner sereinement tous les éléments de l’accident, et même à prendre une part des responsabilités, ce qui était plus que juste vu que les deux conducteurs avaient pratiquement exécuté le même mouvement, dans les mêmes conditions. À peine à un mètre de lui, cette conductrice s’arrêta brusquement, le dévisagea avec attention, mais aucun son ne sortait de sa bouche ; il se concentra lui-même sur ce visage pour comprendre la situation sur le moment, et c’est alors que tout s’éclaira :

- Mais c’est Laure…

- Robert ! Quel hasard ! Il y a bien d’autres lieux pour se retrouver !

- Je viens de subir une petite opération au pied, vite fait et bien fait, du moins je l’espère !

- J’accompagne une vieille tante qui vit ses derniers moments – rappelle-toi, nous avons dîné un soir chez elle, à Aix, toute notre bande était là. Rappelle-toi, le festival annuel de musique de la ville, nous y sommes allés plus d’une fois.

C’est alors qu’une autre femme descendit de l’auto. Brune, de taille moyenne, jeune bien qu’elle n’était plus une toute jeune fille, elle s’approcha de Laure, et sourit en direction de Robert quand elle se rendit compte que les tensions avaient disparu et que tout allait se régler dans la bonne humeur.

            Ce que Laure venait de lui dire, sur un ton qui se voulait désinvolte, le glaça un moment. Pour l’instant, en tout cas, Robert ne sentait plus la petite douleur qu’il avait au pied. D’un même élan, ils se firent la bise ; et ils restèrent tous les deux un court moment silencieux, ne sachant ni l’un ni l’autre par quel bout commencer, chacun désirant laisser à l’autre le soin de lancer la conversation.

            Elle avait tout de suite compris l’intérêt que Robert portait à sa cousine ; et la petite gêne que cette dernière semblait manifester signifiait qu’elle n’en était pas insensible au regard appuyé de Robert. Elle fit les présentations :

- Je te présente ma cousine parisienne. Tu as dû sentir tout de suite qu’elle a quelque chose des îles ; le physique, certainement ! Le caractère, je n’en sais rien, mais je crois que tu es mieux placé que moi pour le savoir. C’est son père qui a quelque peu bourlingué dans la Caraïbe, le résultat est devant toi.

Maline comme elle l’est, Laure avait vite compris qu’elle pouvait avoir une influence sur un éventuel rapprochement entre ces deux-là, rien que pour reprendre un rôle qu’elle jouait à merveille quand elle était jeune, rien que pour avoir la possibilité de titiller July des années après leur temps d’étudiant – déjà elle ressentait un certain plaisir rien qu’à y penser. Une manœuvrière s’il en fut ! Si elle pouvait revenir dans le passé et que l’occasion lui fût donnée de casser habilement les relations entre July et Robert, elle n’aurait pas hésité un seul instant.

            Comme vraisemblablement Laure et Marthe se devaient de quitter le parking de l’hôpital, Robert leur proposa de prendre un pot dans un petit bar tout près de la sortie du bâtiment – c’est qu’il fallait, au minimum, consacrer un certain temps pour rédiger un constat à l’amiable pour les assurances.

- Emmène les papiers de ton véhicule, lança Robert à Laure.

            Durant ce bref échange et au moment où elle s’en allait, Robert eut le temps d’observer son ami, pour s’apercevoir vite qu’elle avait pas mal résisté au temps, qu’elle avait toujours un air dégagé qui montrait une grande disponibilité pour les autres, comme hier quand elle montait des projets de sortie pour les week-ends : simple pique-nique ; cinéma ; dancing ; visites de sites culturels, festivals de musique classique etc. À l’époque, elle s’occupait de tout, était toujours volontaire pour arrondir les angles dans les relations de tout le monde, même si elles les compliquaient parfois ! Elle n’était pas très courtisée – elle n’était pas belle au sens où elle n’attirait pas d’emblée les regards – il avait toujours pensé qu’elle avait reçu en compensation une bonne dose de sympathie et d’ouverture d’esprit, qu’elle utilisait pour rester dans le groupe où prédominaient les jeux de l’amour.

Cette personnalité attachante, indispensable à la vie d’un groupe d’étudiants, Robert l’avait remarquée ; au-delà des apparences, de la surface des choses, il y avait une femme de valeur qui ne demandait qu’à être découverte. Si tant est qu’elle fût vraiment désintéressée ; Chacun dans la vie joue sa propre comédie. Mais, July la dominait par son éclat naturel, et l’avait repoussée dans l’ombre. Laure n’avait jamais vraiment compté pour Robert.

Mais aujourd’hui, Robert sentait bien qu’il fallait se rapprochait d’elle pour voir de plus près cette Marthe qui l’accompagnait et qui suscitait en lui un certain intérêt. Il ne faisait pas beau, et pourtant, il y avait quelque chose qui venait de s’éclairer en lui.

            Robert arriva le premier à la terrasse du café et s’y installa pour avoir une bonne vue sur les passants. Il avait choisi l’extérieur pour s’éloigner du bruit que faisaient une bande d’étudiants. Le grand air lui était indispensable. Le choix du bar plut à Laure :

- Ah ! la terrasse des cafés à Marseille, dit-elle en voyant Robert arriver ; et en elle-même : nous voilà partis dans la machine à remonter le temps. Les jeux vont reprendre ; et tout d’un coup elle aussi se sentit rajeunie.

Malicieusement, elle lança, pour éprouver Robert tout de suite :

- Que devient July ? Et comment vont les enfants ? Cela fait des années que je ne vous ai pas vus.

Robert laissa échapper un soupir qui marquait un certain désenchantement. Pour laisser la parole à son ami, elle s’empressa d’appeler le serveur pour les commandes.

- Dans l’ensemble ça va, dit-il ; les enfants se débrouillent, ils ont plus ou moins les moyens de vivre leur indépendance, mais la maman essaie bien sûr de garder un solide fil de contact. Trop tendu sans doute ! July est toujours la même, elle veille sur son petit monde.

Et changeant de ton, son œil allant de Laure à Marthe :

- Quant à moi, je suis à la retraite depuis peu, et, à vrai dire, je n’ai pas encore trouvé de bons points d’appui. Je découvre que je suis cloîtré dans un monde qui ne bouge pas ; je veux pousser bien plus loin mon horizon, mais cela ne se décrète pas. Alors, je suis en attente, en recherche…Je crois que July a compris la situation dans laquelle je me trouve.

Laure avait compris le message : Robert voulait dire à tout le monde qu’il était libre, qu’il aspirait à un degré plus élevé de liberté. Mais pour elle il fallait laisser les choses mûrir, aussi elle préféra se lancer dans un retour sur le passé :

- Après la période étudiante, notre groupe s’est naturellement cassé ; les études terminées, chacun se devait de tracer son propre chemin ; vous êtes les seuls à ne pas avoir changé de terrain. Moi-même j’ai quitté Aubagne pour suivre un Canadien dans son pays – j’avais fait sa connaissance grâce à une amie, et cela s’est décidé rapidement. Je voulais, moi aussi être dans le vent qui emportait les uns et les autres aux quatre coins de la terre. Notre petit monde avait atteint ses limites dans toutes les dimensions, chacun se devait de reconstruire le sien. Cette période Canada, c’était bien, mais j’ai perdu mon mari il y a quatre ans. Je pense que la maladie de ma mère était aussi pour une bonne part dans la forte envie de rentrer au pays. J’ai réinvesti la maison familiale à sa mort ; me voici revenue dans mon pays, déterminée à faire repartir mes racines dans cette région. Mais je n’ai rien à regretter de mon aventure au Canada, j’y ai pas mal de relations, une belle cabane, et la fille de mon mari avec qui j’ai d’excellentes relations ne rate pas l’occasion de venir à Aubagne quand elle le peut. D’ailleurs moi-même, question de m’aérer, j’aime bien me replonger de temps à autre parmi ces gens et dans ces formidables paysages de là-bas.

            Laure venait de revisiter une bonne partie de sa vie sans aucune émotion, l’air complètement détaché. Robert tint à le lui faire remarquer :

- J’ai toujours admiré la facilité avec laquelle tu te glissais dans les situations les plus diverses. Toi, tu es à l’aise partout, et par tout temps. Si seulement tu pouvais me passer un peu de cette faculté…

            Pendant ces échanges, Marthe ne cessait de regarder tour à tour les deux amis qui venaient de se revoir. Avant de se quitter, ces derniers échangèrent leurs coordonnées, mais quand Robert expliqua qu’un voyage à la Réunion était en programmation, Laure comprit tout de suite qu’il voulait dire qu’il aimerait bien reprendre les contacts, car il y avait dans le ton un petit un regret de ne pas pouvoir enchaîner les événements tout de suite.

            Le retour à la « Pinol » se fit sans aucun problème. Mais il hésita un court instant quant à l’attitude à adopter à l’issue de ces retrouvailles. Il finit par se reprendre :

- Dommage ! Cette agréable rencontre tombait mal ; de toute façon, s’installer à la Réunion n’interdit pas de passer quelques vacances à Marseille !

Mais une autre idée lui vint immédiatement à l’esprit :

- Il faudra quand même toucher un mot à July du retour de Laure à Aubagne, parce que c’est sûr qu’elle débarquera à la maison tôt ou tard.

            C’est que Robert ne tenait pas à se faire coincer entre sa femme, d’une intuition redoutable, et une amie d’hier, plus que curieuse et taquine, d’autant que les deux femmes se connaissent très bien depuis longtemps.



Article ajouté le 2008-03-14 , consulté 81 fois

Commentaires


RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 17/03/2008 à 21:57:06
Tous ceux, comme moi, qui ont suivi Robert et July depuis le début,sont pressés de connaître la suite de leur aventure.A bientôt donc, pour un nouvel épisode.

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