Bonne année
Page 23 : Bonne année
Photo : Ici, le caféier « Bourbon pointu ».
Tante Hortense prenait toujours du plaisir à offrir à ses visiteurs un café « coulé » à partir des graines récoltées sur les caféiers de sa cour, grillées et moulues à sa façon. En effet, le « Bourbon pointu », de réputation mondiale, reste toujours présent dans l’île chez pas mal de familles de la Réunion, bien qu’il ait disparu des marchés depuis la 2e moitié du XIXe siècle, en raison des cyclones, de la concurrence mondiale, notamment du Brésil, et du développement de la culture de la canne à sucre. Aujourd’hui, la Région Réunion essaie de reconstituer cette filière réunionnaise pour un café de luxe.
Le champagne était plus que présent à la table de Robert ; c’est qu’il fallait aussi compter sur Georges pour faire en sorte que le serveur n’oublie pas de jeter de temps à autre un œil sur le niveau du liquide dans les flûtes. Tout le monde dansait à s’épuiser, ce qui atténuait en quelque sorte les effets immédiats de l’alcool – demain, ce sera une autre histoire. Dans ces grandes occasions, demain est un autre jour !
Le moment attendu approchait, la salle s’était immobilisée jusqu’à ce que le jeune au micro entamât le décompte des dernières secondes de l’année finissante, un décompte repris en cœur par toute la foule. Et une immense clameur s’éleva autour de deux mots : Bonne année !
On s’embrassait de partout ; il n’y avait pas d’ordre pour le faire, on commençait généralement par la personne la plus proche et l’on passait à la suivante, en insistant plus quand on arrivait sur une autre pour laquelle il fallait marquer un peu plus d’affection ou de tendresse. Sans plus. C’est connu : aujourd’hui tout le monde fait la bise à tout le monde. À peine avait-il dit les deux mots à sa femme qu’une autre personne lui offrit ses joues et lui présenta ses vœux. Ses propres enfants se sont contentés de la formule la plus simple. Il lui semblait que tous les sentiments étaient dilués dans la masse des danseurs, encore qu’il vît quelques couples s’enlacer longuement. Il remarqua aussi que des jeunes gens profitaient de l’occasion pour embrasser un maximum de filles. Après un bref passage à table tout le monde se remit à danser sur un rythme endiablé. D’ailleurs, danser maintenant, c’est se livrer à de véritables exercices physiques sans se préoccuper de la moindre règle pour les pas et en étant pratiquement sur le même rythme pendant plus d’une heure, sur une musique à crever le tympan ; alors qu’hier, après le Rock’n’Roll et autres danses des années soixante, aux figures parfois très recherchées, suivaient automatiquement des séries de slows qui signifiaient que danser, c’était aussi savoir tenir une femme charmante dans ses bras sur de belles mélodies. Ce qui fait qu’aujourd’hui dans les amusements, les plus âgés pestent et réclament leur part de slows langoureux et de danses de leur jeunesse dans la programmation des disques. À chaque génération ses modes.
Robert, tout en sueur, se résolut à regagner sa table ; Georges qui avait déjà abandonné la piste se rapprocha de lui, une bouteille de champagne à peine entamée à la main. Et sans dire un mot, il servit son ami. Sans doute avait-il compris que ce dernier tenait à s’isoler un moment. Robert avait surtout besoin de détendre un peu ses jambes et de laisser reposer ses pieds. Son regard s’attacha un moment à cette foule en mouvement qui semblait porter le bâtiment tellement l’énergie dispensée à l’intérieur était grande.
Et tout d’un coup Robert se pencha un peu mieux sur les instants qu’il vivait : je passe un excellent réveillon, mais j’aurais aimé quand même souhaiter d’une autre manière une bonne année à ma famille, à mes amis. Tout en buvant quelques flûtes de champagne et en s’appuyant sur le silence de Georges, il laissa alors son esprit se glisser dans cette cérémonie de présentation des vœux d’autrefois.
Dans la maison de sa mère où avait lieu le premier rassemblement de la nouvelle année, le jour de l’an justement, tout le monde se serrait dans le salon pour prendre des apéritifs. On discutait de tout et de n’importe quoi, mais en fait chacun attendait le signal donné par la personne qui coiffait de son autorité l’assemblée du jour. Quand cette dernière estimait que le moment était venu de le lancer, elle se levait et déclarait : maintenant nous allons nous souhaiter la bonne année. Alors tout le monde se mettait debout dans un grand silence parce que tout ce qui allait être dit devait être entendu par tous.
Robert avait bien observé ce cérémonial. Le premier demi-cercle autour de sa mère était formé de ses tantes et de ses oncles. Et l’un après l’autre se rapprochait d’elle et écoutait la tête légèrement baissée les vœux prononcés par sa mère qui tournaient principalement autour de la santé et de la réussite dans le travail et quelquefois dans l’amélioration du caractère mais en des mots très doux, et le parent concerné présentait à son tour ses propres vœux à sa mère. Ensuite, les uns et les autres de ce premier cercle se souhaitaient la bonne année entre eux. L’ambiance devenait alors plus détendue. Puis les jeunes s’approchaient. Alors là, c’était un véritable cours de morale : le respect des parents et des maîtres d’école, surtout une plus grande mobilisation dans le travail : selon les résultats obtenus par l’un ou par l’autre le discours était différent, sous l’approbation des adultes. Puis tous les invités levaient les verres et se souhaitaient collectivement une bonne année. Et là l’ambiance devenait totalement détendue. Un 2e apéritif était servi ; les jeunes sortaient du salon, les adultes restaient entre eux à discuter avant de passer à table pour ce premier repas de l’année. Les enfants regagnaient leurs tables à l’extérieur de la maison.
Aujourd’hui, c’est complètement différent, se dit Robert, qui de temps à autre échangeait quelques mots avec Georges qui regardait d’un air détaché la piste de danse. Pour replonger aussitôt dans ses souvenirs, sûr que l’évolution normale de la société amenait obligatoirement des changements dans la façon de vivre. D’ailleurs, à comparer le comportement de deux générations du temps de sa jeunesse il pourrait mettre en évidence des petites évolutions qui déjà se dessinaient.
Sa grande tante Hortense ne venait jamais au repas du premier de l’an chez sa mère ; certes, elle était déjà très vieille, mais c’était surtout parce qu’elle estimait qu’elle n’avait pas à se déplacer, et qu’il était du devoir des autres, de tous les autres de venir la voir chez elle. Généralement le 2e ou le 3e dimanche de janvier, toute la famille se retrouvait dans sa maison pour lui souhaiter une bonne année. Et là le cérémonial familial se développait dans toute son ampleur ; Rober se souvient même qu’à l’époque, il s’amusait de voir comme tante Hortense – ses petits neveux l’appelaient aussi tante – imposait ce cérémonial qui faisait rire le jeune adolescent qu’il était. Un rire à garder soigneusement dans son for intérieur.
Ce dimanche donc, très tôt, sa mère rappelait aux enfants qu’il fallait après la 2e messe du matin ne pas trop traîner pour aller déjeuner chez sa tante. Etre sur place avant midi, tout le monde ensemble. Les consignes étaient plus précises, et tous les ans sa mère les répétait :
- On ne passe pas d’une pièce à l’autre rien que pour son plaisir, si on est dans le salon, on est assis, on ne touche à rien, on ne bouge pas ; si on est dans la cour, attention aux fleurs de tante et il n’est pas question de mettre des grains de letchis dans les « sabots-de-vénus » (une orchidée) ; on mange de tout, on ne refuse rien ; et il faut se montrer patient, car de toute façon ce n’est qu’en fin d’après-midi que l’on rentrera à la maison.
Naturellement, les parents de ses cousines et de ses cousins déclamaient le même discours chez eux avant d’y aller.
Les sœurs et les frères de sa mère prenaient un immense plaisir à visiter leur tante ; mais les enfants, en dehors de tout ce qu’il avait à manger chez elle, et il y en avait pour tous les goûts, s’ennuyaient ferme au bout d’un certain temps. L’éducation, disait sa mère, était qu’il ne fallait pas le montrer. Mais c’était un passage obligé, dans des conditions connues et figées.
La maison de tante Hortense était située au bas d’une colline, et pour s’y rendre au plus vite, le mieux était d’emprunter un petit sentier qui serpentait le long de cette colline, un sentier qu’elle avait l’habitude de bien observer de son salon, ce qui fait qu’elle savait toujours qui allait arriver chez elle. Avant de démarrer la cérémonie des vœux, elle se levait, jetait un dernier coup d’œil sur « son » sentier pour donner encore une chance à un éventuel retardataire. Mine de rien elle avait fait ses comptes. Elle retournait ensuite à sa place pour dire aussitôt si tel était le cas : Mais où est un tel ? Il y avait toujours un présent qui se dévouait alors pour donner une réponse plausible de façon à couvrir l’absent. Robert pense encore aujourd’hui que c’était mentir pour sauver la face. Il y a des comportements qui traversent le temps.
Robert se souvient encore de chacune de ses entrées dans ce salon : tout était à la même place et les trois pendules n’indiquaient toujours pas la même heure. Les meubles semblaient avoir des yeux, des yeux qui fixaient les visiteurs, sans doute en raison d’un jeu qui consistait à balayer et à rebalayer la pièce pour essayer de repérer ce qui avait bougé par rapport au dernier passage. Tante Hortense désignait à chacun, grand ou petit, sa place, et servait son « Quina » aux adultes - un vin cuit qui était très consommé à cette époque - et un petit verre de limonade aux jeunes. Les hommes auraient préféré un rhum, mais tous les habitués se pliaient aux usages de la maison. La conversation portait principalement sur le travail des uns et des autres ; et elle leur faisait faire un bilan rapide de leurs activités, n’hésitant pas à placer ici ou là une remarque et à faire des suggestions de bons sens. Elle passait ensuite aux jeunes : ils devaient aussi faire un point sur leurs études, n’hésitant pas à se tourner vers les parents concernés pour obtenir s’il le fallait une confirmation par un simple signe de la tête. Pour terminer par le même discours : je ne suis jamais allée à l’école, et pourtant je sais lire et écrire. Tout le monde lui reconnaissait une aisance et une curiosité intellectuelles, et un sacré esprit critique.
Robert se souvient même de ce qui lui est arrivé personnellement, le passage chez tante Hortense était quelque peu pesant à un certain âge. Un dimanche de janvier, il avait traîné avec des copains qui faisaient le tour du village pour inviter des filles à une après-midi dansante qui s’organisait dans l’urgence, ce qui fait – il n’avait pas de montre – qu’il n’avait pas vu l’heure défiler et se rendant compte qu’il était vraiment trop tard pour s’y rendre, il avait préféré faire carrément l’impasse sur cette visite. En rentrant chez lui, il était à peine 20H, sa mère l’attendait de pied ferme :
- « J’ai dit à tante Hortense que tu lui présenteras tes vœux dimanche prochain à 11 heures. Tu es attendu, et tu ne dois pas rater l’heure cette fois ».
L’autorité était dans le ton, dans l’engagement recherché sur un contrat à respecter.
Et le dimanche suivant, Robert a dû subir tout le déroulement de la cérémonie : vœux, repas, gâteaux, etc. Encore qu’il ne fût pas mécontent de cette visite : sa tante l’appréciait car il travaillait bien à l’école. Mais il a fallu réparer la faute. Comme il était le seul à lui faire face, il a dû pendant des heures subir tout un interrogatoire – il sentait bien cependant que c’était faire plaisir à cette vieille femme que de lui raconter les choses de la vie d’un jeune homme qui grandissait sous ses yeux.
Quelqu’un dans ce réveillon, July ou Mathilde par exemple, aurait pu surprendre Robert en train de sourire, le regard dans le vague, car il faisait toujours le va-et-vient entre deux époques et avait peut-être pointé une différence d’état d’esprit entre deux générations lors de cette cérémonie de présentation des vœux. Quand sa mère faisait son petit discours le premier janvier aux enfants et aux adolescents, tout le monde savait que c’était du sérieux, mais certains laissaient entrevoir qu’il y avait déjà une petite part de comédie. Mais à la voir dans les mêmes circonstances dans une attitude de total respect devant sa tante Hortense, Robert se demande encore aujourd’hui si malgré tout elle y croyait franchement, dans la forme et dans le fond. Il sait aussi qu’il n’aurait jamais pu avoir une réponse satisfaisante de sa part s’il l’avait interrogée à ce propos. De tout temps, dans les comportements humains il y a toujours une part de comédie !
Le réveillon s’achevait, la salle avait commencé à se vider quand July donna le signal du départ. Rendez-vous fut pris pour le déjeuner chez Georges qui, à une question de son ami concernant l’heure du repas, répondit :
- Il faut d’abord bien dormir en rentrant, ensuite se lever quand on n’en peut plus de rester au lit, et ma foi si ce n’est pas un déjeuner se sera un dîner !
Robert avait bien compris que son ami exagérait, certain qu’il était que les femmes prendront des dispositions pour que les choses se passent dans un intervalle de temps arrêté par elles. Rares sont ceux qui arrivent à se donner les moyens de faire ce qu’ils veulent vraiment. Georges le sait plus que tout autre ! Et tous ses amis n’ignorent pas non plus qu’il ne rate jamais l’occasion de jouer pour son plaisir sa propre partition.

Commentaires
RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 05/03/2008 à 20:00:59Le premier de l'an c'était aussi l'occasion, pour mon frère et moi, de faire la tournée de la famille. Les bisous et les souhaits de "Bonne Année", on s'en fichait un peu.Le petit billet de deux fancs cfa,tout froissé, que le cousin Adrien sortait de sa poche, en nous voyant arriver,suffisait à faire de nous les plus heureux du monde.Nostalgie, quand tu nous tiens!