Par Aimé LEBON: Errance.

Le jour de l'an

 

Page 22 : Le jour de l’an : bien manger, à sa faim

 

Photo : Le rouge des flamboyants annonce les fêtes de fin d’année.

            Robert est attablé dans une grande salle d’un petit village sur la route d’Aix-en-Provence, une de ces salles construites spécialement pour les fêtes à la périphérie des grandes villes. Il se sent bien, la sieste qu’il a faite pendant toute l’après-midi l’a bien reposé, signe qu’il n’est pas trop stressé.

            Il est heureux, car le but qu’il s’était fixé est atteint. À sa table, Georges et sa femme ; et surtout ses enfants, avec qui les relations étaient difficiles. Mathilde, quelques jours auparavant, sans doute quelque peu poussée par sa mère, avait démarché son frère pour qu’il vienne passer le réveillon de la Saint Sylvestre avec ses parents, et il avait accepté sans trop se poser des questions. Ce soir, il a emmené sa copine avec qui il vit depuis peu, une situation qui l’a éloigné de son père d’autant que sans l’en informer il a cessé ses études pour aller travailler.

            Le choix de ce lieu pour réveillonner vient de ses anciens collègues de travail, et les relations entre les amis de mes amis à partir d’une vingtaine de personnes ont fait que vers les 21 heures la salle était pratiquement pleine. Pour y aller, il a fallu passer plus d’une heure sur de l’autoroute avant de décrocher pour emprunter une petite route et le tout sous une pluie accompagnée d’un vent à décorner un troupeau de zébus. Robert avait comme une petite crainte quant au choix de ce lieu pour rassembler sa petite famille ce soir-là, mais dès son arrivée, alors que tout le monde était plus ou moins mouillé rien que pour sortir du parking et arriver à l’entrée de la salle, il fut complètement rassuré : le cadre était magnifique, bien décoré, un premier petit buffet attendait les réveillonneurs dès la porte franchie. La route et la pluie avaient creusé les appétits, et les premiers apéritifs et les premiers grignotages firent du bien à tout le monde. On entendit même une dame raisonnable lançait à son compagnon : Eh ! Eh ! la soirée est encore longue, pour signifier qu’il y avait d’autres choses à boire et à manger et que rien ne pressait.

L’ambiance était bonne dès le départ, tous les invités se comportaient comme de vieilles connaissances. Un air de gaîté flottait dans la salle, Robert ne voulait pas croire que des petits malins aient pu utiliser des produits euphorisants pour créer un tel climat.

            À table, alors que l’on commençait à servir les premiers plats, Robert mit sa main sur l’épaule de sa fille placée à sa gauche, un geste pour la remercier ; non pas qu’il voulût en un instant gommer d’un coup ce qui l’avait séparé de ses enfants mais lui faire comprendre qu’elle avait eu raison de ramener son frère ce soir. Et c’est à ce moment que son esprit se tourna vers la Réunion, vers sa jeunesse.

            Dans la tête de Robert, Noël a toujours été une fête attendue pour la messe de minuit. Si la célébration de l’anniversaire de la naissance de Jésus - jour arrêté par un concile, personne ne doit l’oublier quand même ! -, la symbolique chrétienne du renouveau, rassemble les cœurs autour de cette croyance centrale, le jour de l’an reste pour lui un moment fort dans la recherche de la consolidation de la famille.

Quand les relations étaient difficiles entre deux parents même éloignés, le plus souvent pour des raisons qui échappaient aux enfants, tout était fait à l’approche de la fin de l’année pour aplanir les divergences. La rencontre pour les vœux était un excellent prétexte pour remettre en présence ceux-là mêmes qui s’étaient jurés de ne plus se voir, quitte à ce que l’un ou l’autre se contentât de jouer la comédie pour la circonstance, les rancunes étaient en effet tenaces à la campagne.

Robert ne veut pas être de ces personnages qu’il a connus et qui pensaient pouvoir affirmer leur identité en restant arc-boutés sur un refus, convaincus que cela faisait sérieux et grand que de savoir dire non. En effet, il était souhaitable que d’autres acteurs missent en place un peu de diplomatie, avec un peu d’humour pour neutraliser certains arguments sans grande sincérité.

            Et il revoit ces jours de l’an qu’il avait vécus dans son enfance. De grandes fêtes familiales où tout était programmé pratiquement sur tous les dimanches de janvier, le temps de faire le tour de toutes les tables, les plus modestes de ses parents tenaient aussi à recevoir la famille tout entière comme il se doit.

Chez sa mère il n’y a jamais eu de réveillon le soir de la Saint Sylvestre ; c’était le repas de midi, le premier de l’an, qui ouvrait toute une série des festivités.

            Traditionnellement, c’est sa mère qui recevait ce jour-là toute la famille : tantes, oncles, cousines, cousins, et divers invités, parce que c’est elle qui avait hérité de la maison des grands parents, un espace centre de la famille, un peu comme si les choses pouvaient aussi avoir un pouvoir sur les gens.

À ce grand repas du premier janvier, les adultes se serraient autour de la table de la salle à manger, et les enfants étaient placés sur plusieurs petites tables à l’extérieur sous une simple bâche pour les protéger du soleil. Bien entendu, ils avaient déjà commencé à manger alors que les adultes en étaient encore à l’apéritif, à discuter dans le salon.

            Les enfants aimaient bien manger à part, il est vrai que l’on ne pouvait pas faire autrement. Ils pouvaient se chamailler à loisir, quitter leur table et y revenir, lancer de temps à autre un pétard. Les garçons taquinaient les filles, mais il se trouvait toujours une pour les défier sur leur terrain, dans des jeux à risque avec les pétards. Mais les adultes intervenaient vite pour remettre tout ce petit monde à l’ordre.

            Ces derniers aussi prenaient du plaisir à rester entre eux, et, bien entendu, l’intrusion des enfants dans leur espace ne devait pas durer longtemps. C’était bien connu, dans la société créole de l’époque, et quel que soit le niveau social, les enfants n’avaient pas à intervenir dans la conversation des grands.

            Ce n’était pas comme aujourd’hui où l’on peut s’arrêter de manger un moment pour aller danser : la fête tournait uniquement autour des plaisirs de la table.

En dehors de la qualité et de la variété des mets à ce repas - tout au long de l’année il n’y avait de la viande à table que le dimanche ; il n’y avait pas d’obèse dans la famille -, Robert se souvient de deux traditions bien ancrées : la préparation des gâteaux et la présentation des vœux. Il a toujours essayé de les remettre un peu en avant à chaque premier jour de l’an, mais chez lui il n’est jamais arrivé à souligner toute la dimension, toute la solennité de ces événements. Il le sait très bien : on ne peut pas translater une époque sur une autre, cela n’a pas de sens. Mais il voulait se faire plaisir, tout simplement.

            Aujourd’hui, tout est préparé et livré ; mieux, les grands repas se font à l’extérieur, il suffit de mettre les pieds sous la table. Une impression en ressort : ce qui est pourtant cher semble ne pas avoir de vraie valeur. On ne sent pas l’effort à déployer pour arriver au plaisir.

Un œuf avait beaucoup de valeur à cette époque ; un œuf avec un peu de riz et du piment vert pouvait constituer un repas vite préparé et vite pris. Quelque temps avant la fin de l’année, tous les œufs de la cour étaient mis de côté pour les gâteaux de la fin de l’année. Robert se souvient même de certaines années où sa mère lui demandait de faire le tour des voisins et des amis pour en ramener d’autres. Il en fallait beaucoup, car, tradition familiale oblige, tout le monde, du plus petit au plus grand devait préparer et présenter un gâteau, toutes les innovations étaient recommandées. C’était d’ailleurs la seule période où il y avait du beurre à la maison, se souvient Robert.

Il n’y avait pas assez de places pour les pâtissiers d’un jour dans la petite cuisine construite près de la maison, et comme le four à bois n’était pas grand non plus, d’autres foyers étaient allumés dans la cour. Quand aux ustensiles, aucune comparaison avec tout ce qui existe de nos jours, à se demander comment il était possible de faire autant de gros et de bons gâteaux avec un matériel si rudimentaire. La première fois qu’il s’était lancé dans une telle opération avec sa femme et ses enfants, Dieu sait si pas mal de matériels électriques, divers moules et composants de toutes sortes avaient été mis à la disposition des « officiants », le résultat d’ensemble ne fut pas très brillant. Mais chacun y avait mis du sien dans ce qui fut alors perçu comme un jeu intéressant. Un jeu : c’était là toute la différence avec le cérémonial de sa jeunesse. Robert renouvela quand même l’opération pendant plusieurs années, si bien qu’il arriva quelque temps plus tard que ses enfants prissent eux-mêmes les dispositions pour la mise en route d’une opération gâteau pour leur plaisir personnel, sans référence à une fête quelconque.

L’après-midi et la nuit de la Saint Sylvestre, c’était le branle bas de combat dans toute la maison : chacun se débrouillait pour préparer sa pâte et faire cuire son gâteau. Car demain, à la fin du repas de midi, il reviendra à la mère d’offrir avec une satisfaction qui se lisait sur son visage les gâteaux que famille avait préparés. On commençait toujours par les classiques, les goûts des uns et des autres étaient connus, et l’on passait ensuite aux essais des jeunes. Tous les pâtissiers d’un jour étaient complimentés, même si quelques insuffisances dans la préparation de la pâte ou dans la cuisson étaient relevées, mais toujours avec délicatesse. Le tout arrosé d’une délicieuse liqueur. Il en restait bien entendu pour toute la semaine, et c’était aussi un des buts de l’opération : pouvoir en manger suffisamment pour prendre un bon départ dans la nouvelle année, car, le reste du temps, à de rares exceptions, une fête de famille particulière (mariage, baptême, etc.), on en revenait au seul petit bout de pain du dimanche comme friandise, sans beurre ni fromage.

De petits déjeuners ordinaires et classiques d’aujourd’hui, pain, beurre et confiture, Robert n’en a connu vraiment qu’à l’internat du lycée. Jusque-là, c’était le riz chauffé du matin : un reste du riz de la veille que l’on accommodait d’un peu de graisse, de sel et de piment vert. Et le tour de main pour le rendre encore plus appétissant, c’était de faire croûter le riz au fond de la marmite, juste ce qu’il fallait pour que cette petite odeur et ce goût particulier de brûlé viennent rehausser encore la qualité de la préparation. C’était très goûté !

Et ce soir, alors qu’il est en train de faire un excellent repas, il constate que sa mémoire en est encore tout imprégnée. Parfois, il lui arrive même de penser que son goût, sans tenir compte de l’effet des ans qui a sans aucun doute quelque peu abîmé ses papilles gustatives, était bien plus affiné à l’époque. Un rien bien préparé devenait un met apprécié. Mais, à la réflexion, il devine la vraie raison : c’était le temps où l’on connaissait la faim.

Alors que les réveillonneurs attendent le dessert et que de tous les côtés on le sollicite pour venir sur la piste, Robert se dit qu’il valait mieux laisser son esprit voyager encore un moment. De nos jours, des situations de misère existent encore à la Réunion, mais les jeunes ne connaissent plus ce que c’est d’avoir grand-faim. Quel que soit le niveau social, il y a toujours quelque chose qui attend l’enfant au retour de l’école ; mais Robert se rappelle bien que souvent en fin d’après-midi il n’y avait rien de préparé à se mettre sous la dent à la maison. Il faillait faire preuve de débrouillardise. Les fruits du verger étaient là en bonne saison : jacques, mangues, prunes, etc. La bonne nouvelle était d’apprendre qu’un planteur qui travaillait avec sa mère avait déposé la veille à sa maison au retour des champs des patates de chouchou qu’il avait fouillées le jour même, alors là c’était le plaisir total, car ces racines sans grande valeur nutritive étaient pourtant bien mieux gouttées que la patate douce ou le manioc. Apprendre ses leçons sur une branche d’un arbre de la cour en dégustant une bonne patate de chouchou et terminer par un fruit quelconque de toute saison, c’était un vrai moment de plaisir. Les moyens pour calmer la faim ne manquaient pas malgré tout. Robert se souvient par exemple comment avec son frère ils calaient leurs estomacs et surtout gagnaient du temps. Pour le jeune adolescent qu’il était, sur le point de partir au lycée, en rentrant de l’école, le temps était compté : arroser le jardin familial surtout en hiver, donner à manger aux animaux…et faire les devoirs scolaires. Et en période chaude, il y avait bien du maïs mais les champs étaient loin de la maison, alors ils avaient eux-mêmes planté dans le jardin trois rangées de maïs. Comme les plantes bénéficiaient d’un reste de fumier de cabris utilisé pour les laitues et autres légumes en bonne saison, ce sont de grands épis d’un beau vert jaune qu’ils cueillaient dès leur arrivée de l’école et qu’ils faisaient aussitôt griller sur de la braise dans la cuisine. Une belle et appétissante nourriture !

Cette fête du jour de l’an ouvrait l’entrée de ces longues vacances scolaires de l’été austral qui se prolongeaient jusqu’en mars, et ce copieux repas de la nouvelle année annonçait une série festins où à chaque fois le même scénario se répétait.

C’est Mathilde qui mit fin à sa rêverie en le tirant par la main pour l’entraîner sur la piste, lui rappelant alors qu’il n’était pas normal qu’un amoureux de la danse comme lui restât à l’écart d’une telle ambiance dans la salle. Robert décide alors de se mêler aux danseurs dans un petit groupe où se trouvaient sa femme et ses enfants. Oui il aime la danse, et ce soir il a envie de danser.

 



Article ajouté le 2008-02-21 , consulté 51 fois

Commentaires


RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 21/02/2008 à 20:19:15
Les premières fleurs des flamboyants étaient perçues, par les écoliers que nous étions, comme un signe annonciateur des grandes vacances et bien entendu des fêtes de Noël et du premier de l'an. Ces fêtes, que tu décris si bien,ont marqué les esprits de générations de petits Réunonnais en dépit des restritions qui étaient le lot quotidien de nombreuses familles. Qu'en est-il aujourdhui?...

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