Par Aimé LEBON: Errance.

Noël, un nouveau départ

 

Page 21 : Noël, un nouveau départ

Photo : Une crèche provençale.

Depuis que les enfants ne sont plus sous le toit de la maison familiale, il n’y a plus eu de vraies fêtes de Noël chez Robert. Il se refusait à composer un visage pendant toute une soirée pour participer à la joie des enfants des autres. Un égoïsme que July avait immédiatement qualifié de triste.

Mais pour ce Noël, Robert s’était investi particulièrement : il avait lui-même effectué des achats pour la décoration de la maison et de la cour ; Mathilde et son fils qui étaient descendus de Paris se sont appliqués dans le montage de la crèche, sous la direction de July qui bien que n’étant pas une Provençale avait une bonne idée de ce qu’il fallait y mettre pour respecter les coutumes du pays. Mais il y avait encore une autre nouveauté cette année : Robert avait demandé à tout le monde de venir avec lui à la messe, à l’église du quartier, une bonne sortie pour se préparer à la fête qui allait suivre. Comme Mimi et Georges, ainsi que la petite famille de leur fils chez qui les Marseillais avaient passé trois jours à Sète, étaient, bien entendu, de la partie pour le réveillon et sont des pratiquants réguliers, deux voitures étaient un peu juste pour emmener tout ce petit monde à la messe.

Mimi était toute contente de piloter ses amis dans l’église. Après s’être procuré les textes des divers cantiques à reprendre pendant la cérémonie par tous les fidèles, et après les avoir distribués à tout son entourage, sans oublier Robert et Georges, bien qu’il ne restât que peu de places disponibles, elle s’arrangea pour éviter de placer les siens sous des cercles de chauffage, et leur conseilla même de se dévêtir un peu pour garder la possibilité de se couvrir en sortant afin de ne pas prendre froid. L’hiver était bien là en effet.

Robert s’était préparé psychologiquement pour tenir le coup ; la messe de Noël comme celle de Pâques est très longue, le mieux était donc d’y participer, un œil sur Georges qui ne manquait pas de temps à autre à l’autre bout de la rangée de l’encourager avec un petit brin de moquerie. Aussi, le plus souvent, il laissa son esprit s’en aller…vers la Réunion.

Noël, dans sa jeunesse était avant tout une fête religieuse ; le côté festif était présent, bien entendu, mais il n’était pas aussi marqué qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas avant l’événement cette ruée permanente dans les supermarchés et autres boutiques de toutes sortes. D’ailleurs, il n’y avait pas de supermarchés ; dans les grandes villes se trouvaient quelques magasins bien achalandés et quelques rares boutiques de luxe ; mais voilà, seulement quelques notables possédaient une voiture et les transports communs étaient peu développés. À la campagne, il n’y avait qu’un petit réseau de boutiques tenues par des Chinois, où l’on pouvait dénicher à peu près tout ce qui suffisait au plus grand nombre : les pauvres. Les Réunionnais d’origine chinoise descendent d’émigrants qui pour la plupart ont fui les avancées des armées révolutionnaires de Mao dans leur pays après la deuxième guerre mondiale. Après quelques essais comme agriculteurs ou comme conducteurs de locomotive ou dans d’autres petits métiers, ils se sont lancés dans le commerce, avec un certain succès ! On disait alors que le Chinois avait la bosse du commerce, ce qui se vérifie encore aujourd’hui sur le plan mondial.

Dans la famille de Robert, ce qui devait suffire pour sortir de l’ordinaire à Noël : des poulets et des canards - sans compter un cochon, mais plutôt pour la Saint Sylvestre où les invités étaient plus nombreux - mis de côté à l’engraissement ou au gavage depuis octobre étaient prêts pour la fin décembre ; des grains verts étaient recherchés pour accompagner les viandes ; le dessert n’a jamais été un problème : les letchis et les mangues de la cour commençaient à arriver à la bonne maturité. Et de rares cadeaux, généralement pour l’amélioration de l’habillement ; des pétards pour les garçons et quelquefois un petit billet pour que les enfants puissent se payer une toute petite fantaisie. Et ceux qui n’avaient rien eu gardaient encore une chance pour le Jour de l’An.

Les pétards ! Faire du bruit chez soi le 25 décembre, c’était donner à ses voisins un signal pour montrer que la fête était tout aussi bien vécue dans sa famille. Il faut dire que si aujourd’hui beaucoup se retrouvent aux urgences des hôpitaux pour diverses brûlures ou des ongles arrachés, ou que les gens se voient dans l’obligation d’appeler les pompiers pour des départs d’incendies, il faut plus voir la densification de l’habitat, la variété et la force des pétards mis en vente et une utilisation plus large et plus importante. Auparavant, on ne trouvait qu’une voire deux variétés de pétards ; en tout cas il n’y avait pas toute cette gamme de fusées où chaque famille peut aujourd’hui créer un feu d’artifice au-dessus de sa propre maison avec le risque de mettre vraiment le feu dans quelques petites zones de broussaille à côté des cités.

Il n’y avait pas de réveillon ; ce mot était pratiquement inconnu de Robert, jusqu’à ce qu’un copain d’un bon milieu social ne l’invitât chez lui à cette fête qui commençait de rigueur après la messe de minuit. Dire qu’aujourd’hui les sonos sont presque en compétition entre des voisins dans un même quartier. Quant au curé, son intérêt est de placer sa messe à 18 ou 19 heures, sachant très bien que la préoccupation d’aujourd’hui pour le plus grand nombre est de commencer la grande bouffe et la danse bien avant minuit.

Le 24 décembre au soir, le repas n’était pas plus consistant que d’habitude, sans recherche particulière en tout cas, et il était pris très tôt pour pouvoir dormir un peu ; la mère « montait son réveil » de façon à ne pas rater cette messe de minuit. La mise en route de la cérémonie elle-même commençait bien avant cette heure.

C’était une véritable petite fête nocturne autour de l’église du village : il y avait des marchands qui proposaient des letchis, des mangues, de gâteaux de patate douce ou de manioc, des bonbons piments, des fondants de toutes les couleurs, des cacahuètes grillées ; il y avait des petits groupes de joueurs à la toupie chinoise dans lesquels même les enfants s’y glissaient en attendant le vrai départ de la messe pour risquer une petite pièce. Très jeune, Robert a eu l’occasion de faire une petite expérience à ce sujet : à l’observation, il avait noté que la toupie, et peut-être aussi par la façon de la faire tourner, reproduisait assez souvent le numéro 6 et l’as, et en misant une seule fois il avait réussi à gagner de quoi s’acheter un gros gâteau. Mais en le ramenant à la maison, il se fit réprimander par sa mère : on ne gagne jamais au jeu d’argent, avait-elle dit avec une assurance ; et elle avait précisé : en tout cas, le peu que l’on gagne sur le moment est vite repris au double ou au quintuple. Et à chaque coin, de marchand ou de joueur, deux bougies éclairaient juste ce qu’il fallait comme espace pour l’activité, jusqu’au moment où le maître du lieu éprouvait le besoin de décourager en allumant brusquement sa petite lampe électrique un chapardeur ou un tricheur. Toute la place de l’église était remplie de gens qui s’agglutinaient autour de ces lumières dans une ambiance de pénombre et de chuchotements avec de temps à autre, plus ou moins loin, le bruit d’un pétard pour rappeler que le temps était à la fête, et ici particulièrement à la fête de la naissance de Jésus. Ce sont les pratiquants les plus fidèles qui traversaient cette place sans s’y arrêter pour aller au plus vite faire des prières avant la messe mais pour se donner aussi une chance de s’asseoir dans l’église car l’affluence à cette occasion était très forte.

Quelle belle cérémonie que cette messe de Noël ! Et quelle manifestation de la puissance de la foi qui se dégageait dans cette église où tous les regards convergeaient vers le prêtre dans une ambiance qui faisait que celui qui y assistait en ressortait comme rassuré, calmé, des angoisses qu’il portait en y arrivant ! Cependant, aux portes mêmes de l’édifice, le climat était un peu différent : à chaque porte, il y avait comme un essaim de fidèles qui s’accrochait aux murs pour s’étirer ensuite à l’extérieur du bâtiment. Et là, chacun avait plus ou moins une oreille branchée sur le déroulement de l’office à l’intérieur, et l’autre accrochée malgré tout à tout ce qui se passait à l’extérieur. Quand ce n’était pas de petites conversations où les plus habiles et les plus comédiens testaient leurs dernières histoires pour faire rire les copains tout en affichant un sérieux de pape.

Dans la famille de Robert, la communion était de rigueur à la messe de minuit, et, pour cela, il ne fallait rien manger trois bonnes heures avant de prendre l’hostie, pour montrer au Seigneur qu’un petit sacrifice était consenti pour être un peu digne de le recevoir.

C’était aussi l’occasion de se remettre un peu à jour avec le Bon Dieu, en court-circuitant son ministre ici-bas. Mais ce dernier connaissait bien ses ouailles. Il ne ratait pas l’occasion de rappeler alors à certains qu’un bon chrétien ne devait pas attendre la Noël ou la Pâques pour venir à l’église. Il lui arrivait même, à la sainte table, alors que l’enfant de choeur qui le précédait automatiquement en était à placer la patène sous le menton d’un fidèle de façon à ce qu’il puisse recevoir dans les bonnes conditions de l’époque la communion, de bousculer habilement son aide pour passer au suivant, refusant ainsi la sainte hostie à une personne qui ne méritait pas de la recevoir selon lui, pour des motifs touchant à la vie personnelle voire à la politique. C’était l’époque où les militants communistes et leurs enfants étaient plus ou moins mis à l’écart ; pour l’Eglise, leur engagement s’opposait à une bonne pratique de la religion catholique. Chacun peut imaginer la tête de cette personne quittant la sainte table après le refus du curé ; bien que les médias fussent très peu développés en ce temps-là, par une espèce de réaction en chaîne la nouvelle était connue dès le lendemain dans toute la paroisse.

Au retour de la messe de minuit, les enfants après avoir rapidement mangé quelques parts de gâteaux achetés sur la place de l’église se mettaient rapidement au lit, le cœur content, pressés de se plonger dans le sommeil pour déboucher sur ce lendemain tant attendu, et de voir ce que le père Noël avait quand même déposé dans les chaussures que les uns et les autres avaient disposées dans un coin du salon. Il n’y avait pas de crèche et encore moins d’arbre de Noël. Et le petit rien qui s’y trouvait le lendemain, ne fût-ce qu’un paquet de pétards, les faisait déborder de joie. À se demander si cette joie n’était pas plus profonde, authentique, que celle de l’enfant d’aujourd’hui qui reçoit dans la même circonstance en nombre et en qualité de merveilleux jouets ? Et c’était au repas de midi, le 25, où la mère invitait toujours un oncle ou un cousin, que tout le monde mesurait ce grand bonheur d’être ensemble, débarrassé pour un temps des pesanteurs de la vie quotidienne. Il y avait comme un nouveau départ qui venait d’être pris ; et les enfants, en bons stratèges, pensaient déjà à faire passer vite la petite semaine qui les séparait du Jour de l’An. Noël n’était en fait qu’une préparation pour le Jour de l’An.

Au sortir de l’église, à Marseille, Robert était heureux. Le froid était vif, et il se sentait d’attaque ; il avait tout prévu pour que la soirée se déroule au mieux. Il savait qu’il pouvait compter sur July, Mimi et Mathilde. Par le regard, il arrivait à faire comprendre à un petit enfant que c’était un grand moment de joie partagé que cette fête de Noël. Et ce d’autant mieux qu’il prenait appui sur des images de son enfance qu’il avait réussi à faire remonter du plus profond de sa mémoire. Il était capable de rester pleinement dans l’instant tout en pensant à la contribution qu’il se devait d’apporter à la préparation de la soirée de la Saint Sylvestre.



Article ajouté le 2008-01-03 , consulté 66 fois

Commentaires


RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 09/01/2008 à 21:41:14
Noël, de nos jours, tu as raison de le souligner, c'est avant tout la grande bouffe et les pétards à profusion, pour le plus grand malheur des animaux. Seigneur, pardonnez à ce peuple de grands enfants qui pleure misère et dépense son argent en futilités, la nuit même où on célèbre votre naissance.

Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens


Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever