Un psy ou un sorcier?
Page 20 : Un psy ou un sorcier ?

Photo : La place de l’Eglise du Chaudron, à Saint-Denis, un lundi de Pentecôte.
July et Robert étaient contents de rentrer à « La Pinol » après ces éprouvantes et pourtant enrichissantes ballades dans les Pyrénées. Ils y avaient pris beaucoup de plaisir, mais après cette mobilisation qu’il a fallu entretenir pendant trois jours, le retour à la maison arrivait comme un bonheur.
Il fait bon de revenir chez soi, pour retrouver son rythme, ses petites habitudes, son fauteuil, son lit, le meilleur lit du monde, pour se mettre à son aise en enfilant une vieille chemise, et pour se réinstaller dans cette sensation de mieux savoir alors maîtriser le temps.
July comprenait de mieux en mieux les contradictions qui se dégageaient de l’état de son mari : ne rien faire, ne pas bouger, ne pas chercher des activités, c’est laisser développer de mauvaises idées qui tournent en boucle dans sa tête, et, partant de là, son angoisse que lui-même n’arrive pas à expliquer monte de plus en plus. Mais trop s’activer aussi le fatigue nerveusement, et il n’est pas bien non plus. Quant à la parade médicamenteuse, seule elle ne résout pas grand-chose sur le moyen terme : il angoisse, et pour ne pas trop souffrir il augmente ses doses ; son organisme s’y habitue et pour retrouver une assez bonne sérénité, il lui faut encore les augmenter. Robert lui-même ne sait plus par quel bout il doit se prendre en charge.
Bien sûr, il doit revoir son psy, qui devrait pouvoir l’aider à établir un meilleur équilibre entre ces parties opposées, mais sa raison lui a toujours dit qu’il ne fallait pas trop entrer dans le jeu de ce médecin. Mais qui peut bien l’aider ? Un sorcier ? Il se posa tout d’un coup une question : Et si on m’avait jeté un mauvais sort ?
Il s’est mis immédiatement à réfléchir : en pleine ville de Marseille, là où je vis depuis des années et des années, un sorcier qui viendrait me punir pour une faute que j’aurais commise et qui aurait fortement porté préjudice à une autre personne ? Non ! ce n’est pas possible ! Personne ne m’en veut ; je n’ai pas d’ennemis. Je ne vois vraiment pas quelqu’un à qui j’aurais fait une crasse ; et puis, nous ne sommes pas à la campagne où l’on jette parfois des sorts pour prendre un avantage matériel sur quelqu’un d’autre.
Et tout d’un coup son esprit se tourna vers la Réunion. Quand il était jeune, emmené par un copain sans qu’il en eût informé en quoi que ce soit ses parents, de bons catholiques pour qui le sorcier était le représentant du diable, il avait assisté à une séance de désenvoûtement qui l’avait laissé perplexe. Il avait bien vu une jeune fille arriver, que trois hommes en pleine force pouvaient à peine tenir, et le sorcier se lancer dans un cérémonial qui a duré une bonne demi-heure, pour la remettre complètement calmée (abattue !) à ses accompagnateurs. Et cette jeune fille n’avait rien absorbé durant la cérémonie. Le seul problème, c’est qu’il n’a jamais eu les moyens de vérifier s’il y a eu vraiment guérison, autrement dit si la même personne n’avait pas refait ses crises habituelles au bout de quelques jours après cette séance quelque peu surnaturelle. Ce qui est sûr, c’est que l’homme avait un certain magnétisme, mais qui nous dit que ce type d’expert dans sa branche ne cherche pas aussi à faire en sorte que le malade devienne dépendant de son guérisseur ? Et une dépendance qui se mesure au bout d’un certain temps par des remises d’argent conséquentes !
Beaucoup plus tard, lors de vacances passées à la Réunion, il a eu encore l’occasion d’assister à ce que des cousins qui l’accompagnaient appelaient des manifestations de l’Esprit Saint qui combat le diable, lors d’une messe traditionnelle dirigée par l’Evêque du diocèse, la messe du lundi de la Pentecôte dans le quartier du Chaudron à Saint-Denis.
Dans la foule des grands jours de l’Eglise catholique, les derniers arrivants essayaient de se glisser sous les arbres pour tenter de trouver une petite place encore libre afin de se mettre un peu à l’abri du soleil. Et Robert, accompagné de cousines et de cousins, plus préoccupé par la découverte de cette foule des fidèles en pose depuis plus d’une heure et demie avant que ne commençât la cérémonie officielle que par son déroulement, avait fini par échanger quelques mots avec les membres d’une famille assis par terre sur une natte à deux pas de son groupe. Et il y avait parmi cette famille une jeune femme qui était là, dans un état tout à fait normal, et qui reprenait avec les siens à haute voix les chants et les prières lancés depuis l’estrade qui dominait la place où la foule s’était rassemblée, preuve qu’elle était une bonne pratiquante de sa religion. Tout se déroulait normalement.
Robert trouvait que la cérémonie traînait en longueur, et il laissa un moment les siens pour aller quelques dizaines de mètres plus loin, dans une rue que des marchands avaient occupée, acheter des beignets de manioc qu’il avait redécouverts et qu’il appréciait particulièrement. Pour regagner sa place quelques instants plus tard. Au moment où l’Evêque invoquait l’Esprit Saint, cette jeune femme s’est mise aussitôt à entrer en transe, et il a fallu que tous ceux qui l’accompagnaient la plaquent et l’immobilisent au sol pour éviter qu’elle se jetât contre un arbre au risque de se faire vraiment mal. Et au bout de vingt minutes à peu près elle a fini par se calmer, comme vidée de toute énergie. Une femme bien plus âgée s’est alors retournée vers Robert, car elle avait lu sur son visage la surprise et l’incompréhension, pour lui dire que cette fille avait été amenée à cette fête de l’Esprit Saint pour en finir avec le mauvais esprit qui était dans son corps. Ce qui avait le plus étonné Robert, c’est que tout le monde autour n’avait pas du tout été gêné par cet incident. Tout est rentré dans l’ordre à la fin de la cérémonie comme si rien ne s’était vraiment passé. Il aurait bien aimé avoir plus tard des nouvelles de cette jeune femme !
En ce moment où il se penchait sur son état, un état où il n’arrivait pas vraiment à saisir un bout pour tenter de le contrôler, de le changer, d’autres souvenirs lui revenaient en mémoire à propos de ces maladies insaisissables. Il s’est souvenu de cette dame qui se croyait envoûtée par la maîtresse de son mari, et qui n’était jamais bien dans sa vie de tous les jours selon son entourage, sans doute aussi une maladie qu’elle avait elle-même fabriquée pour résister à sa condition d’épouse délaissée. Elle avait réussi à convaincre son mari de l’emmener voir un prêtre catholique exorciste réputé à l’autre bout de l’île. Ce dernier n’ayant été informé en aucune manière de la situation dans laquelle se trouvait le couple quant à leurs relations intimes, après l’avoir examinée et auscultée, corps et âme, eut un diagnostic qui d’une certaine façon produisit un effet définitif et immédiat sur la malade. La main de Dieu ? Je ne vois rien sur vous et en vous madame ; mais je me sens comme poussé à examiner votre mari ; et au bout d’un moment il déclara : c’est sur lui que je dois enlever le maléfice, et je vais commencer la séance immédiatement. Sur le champ, la bonne femme se sentit toute ragaillardie, après qu’elle eut vu son mari perdre toutes ses couleurs. C’est que ce dernier ne voyait pas du tout quelle tête il pourrait avoir devant ses copains pour peu qu’ils fussent informés de la situation. Pendant toute la séance de prières, elle sentit un rire qui grossissait en elle-même, qu’elle eut beaucoup de difficultés à contenir. C’est dans le village de cette dame, plus exactement dans son quartier, que ce prêtre se fit une renommée dans le raccommodage des époux. La main de Dieu est peut-être visible sur les affaires humaines.
Mais tout compte fait, ces sorciers de tous les pays du monde, peu importe le nom par lequel on désigne ces experts ici ou là, ne sont peut-être que des gestionnaires de la fatigue humaine, de la mauvaise répartition de cette énergie interne qui peut causer des désastres. Et si en plus de leur pouvoir magnétique ils utilisent ici des plantes et là des produits chimiques, ce n’est après tout qu’une façon de trouver des moyens supplémentaires pour cerner la complexité humaine.
De cette réflexion Robert conclut qu’il devait regarder son psy d’un autre œil jusqu’à ce qu’il soit en mesure de mieux appréhender le bon équilibre qu’il recherchait pour lui.
Son esprit se reporta soudain sur une autre réalité qui allait surgir rapidement : Les fêtes de fin d’année approchaient, et il ne fallait pas laisser July seule pour les gérer. Il se devait de sortir de la carapace d’indifférence qu’il s’était fabriquée. Désormais une seule ligne de conduite convenait : inciter July à prendre toutes les initiatives par rapport aux enfants et lui dire au plus vite qu’elle pouvait compter sur son soutien dans tout ce qu’elle entreprendra pour apaiser les tensions familiales. Quelque chose lui disait d’ailleurs qu’elle n’attendait que cela.

Commentaires
RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 29/12/2007 à 18:23:14Un jour, un ami, médecin, m'a confié qu'il avait envoyé des patients chez un de ces guérisseurs, de plus en plus actifs, malgré les progrès de la médecine.Lorsque la science n'a plus de réponse à apporter, il peut être tentant de se tourner vers un quelconque sorcier; le croyant que je suis préfère se tourner vers Dieu. La consultation est gratuite.