Par Aimé LEBON: Errance.

Quelle Histoire officielle?

 

Page 19 : Quelle Histoire officielle ?

Photo : La pyramide, au musée du Louvre à Paris d’où démarrent les premières scènes du film « Da Vinci code ».

            La virée dans le Languedoc et dans les Pyrénées prend fin après le passage par le pic historique de Montségur. Au lendemain de cette dernière découverte que proposait Georges, à partir de la maison base de Sète, c’est Mimi qui prit très tôt en main la direction des opérations :

- Si vous voulez que mon fils ne trouve pas un bon prétexte pour ne pas nous – je dis bien nous - céder sa maison une prochaine fois, notre intérêt est de la rendre dans les meilleures conditions. Nous allons donc nous y employer ce matin : faire une petite course dans le milieu de la matinée ; cuisiner à midi pour nous, et pour les jeunes qui vont rentrer chez eux ce soir – ils n’auront plus qu’à mettre les pieds sous la table à leur arrivée. Et nous rentrerons à Marseille cet après-midi.

Accord général, d’autant que July appuyait fortement la proposition de son amie ; rien n’interdisait de penser qu’il y eût une petite entente préalable entre les deux femmes. Alors, il ne restait plus aux hommes qu’à se couler dans le plan prévu, et il n’avait pas de raison pour qu’ils ne le fassent pas dans une bonne ambiance.

            Et les tâches furent réparties : Pendant que les femmes feront des achats dans un libre service à un quart d’heures de la maison les hommes passeront la serpillière dans toutes les pièces.

À une condition, avait lancé Georges :

- Nous ferons de notre mieux, mais ne venez pas nous chicaner pour un petit grain de poussière par-ci par-là.

- Vous avez toute notre confiance, répondit July en rigolant.

            Et pendant qu’elles partaient – elles prennent toujours du temps à partir les femmes quand les hommes sont au boulot derrière – Georges glissa à Robert :

- Nous allons boulotter ici, nous devrions même offrir notre concours pour diverses petites tâches en cuisine tout à l’heure, le bénéfice étant qu’une fois à Marseille, quand elles reprendront possession de leurs domaines respectifs, c’est sûr qu’elles nous foutront la paix.

            S’il y avait accord entre les épouses, les maris ont plutôt bien répliqué. Mais tout cela dans la bonne humeur. Du moins en apparence en ce qui concerne Robert qui le matin a du mal à se mettre dans l’allure.

            Et c’est ainsi que les quatre se sont retrouvés dans la cuisine en fin de matinée pour la préparation du repas : les hommes étaient déjà à l’apéritif quand Robert relança le débat d’hier qui était resté en suspens :

- Il y a une question de Mimi qui n’a pas encore reçu de réponse. Je vous le rappelle, nous en étions à essayer de comprendre ce que Jésus-Christ venait faire chez les cathares dans notre discussion.

            Dans sa réponse, Georges préféra s’adresser directement à Mimi :

- Tu sais mieux que moi que les Evangiles que tu pratiques ne sont pas les seuls récits de la vie de Jésus-Christ – il y a d’autres textes qui ont été écartés à différents conciles, sans doute pour la bonne conduite de la communauté catholique. Ne compte pas sur moi pour évaluer la démarche de tel ou tel pape à telle ou telle époque.

            Robert semblait de plus en plus intéressé par le côté religieux du dossier, sans doute pour pouvoir mieux réajuster son analyse politique :

- Tu ne remets pas en cause la personnalité de Jésus, le fondateur si je puis dire de la religion, de notre religion, quel que fût le niveau de pratique de chacun de nous jusqu’ici ?

- Il est fort probable que le côté édulcoré de la vie de Jésus tel que le rendent les Evangiles officiels était assez loin de la réalité : il n’est pas né dans une étable, ni dans une grotte, et encore moins à Nazareth – une ville qui n’existait pas à l’époque ; il n’appartient pas non plus à une famille de charpentier. Tout ça c’était l’enveloppe symbolique, médiatique. Mais il est fort probable qu’il descendait de la famille royale de David ; sa capacité à prêcher montre qu’il a fait des études. La période où il disparaît dans les textes officiels entre sa puberté et l’âge de trente ans, une période qui a généré tant de polémiques, a sans doute été utilisée pour des études. Il était certainement docteur en théologie.

- Mais cela n’est qu’une variante de sa biographie à des fins de communication pour convaincre plus largement, si je puis dire.

- Cela va encore plus loin : les docteurs en théologie devaient être obligatoirement mariés.

- Jésus, marié, mais cela ne pose pas vraiment de problème !

- Il était marié à Marie-Madeleine, qui n’était pas une prostituée mais une femme d’un bon milieu social.

            Moi, je veux bien vous suivre dans toutes vos supputations intervint Mimi qui s’activait à la cuisine pendant que July s’occupait de sortir les draps de la machine à laver ; mais, quitte à me répéter, je ne vois toujours pas le lien entre Jésus et les cathares.

- J’y arrive ! Après la mort de Jésus, Marie-Madeleine aurait quitté la Palestine pour aborder les côtes de la France, à Marseille, peut-être aux Saintes-Maries-de-la-Mer, avec ses enfants – il y a aujourd’hui encore des cultes dans ces lieux qui s’appuient sur ces faits. Ces derniers ont fait souche dans le pays et particulièrement dans le Razès. Et l’une des filles de sa descendance aurait épousé un roi franc. C’est ainsi que se serait constituée cette lignée royale d’essence divine.

- Mais pourquoi cette trouille du pouvoir royal au moment de la chute de Montségur ?

- Cette dynastie divine et authentique aurait été écartée au profit des carolingiens et de leurs successeurs capétiens. D’où l’intérêt – et sa protection – d’une Blanche de Castille en faveur des cathares pour protéger la légitimité de son fils Louis IX, le futur Saint-Louis, et aussi la protection assurée par toute la dynastie capétienne. Je suppose que maintenant vous avez une meilleure idée du Trésor des cathares.

- Et pourquoi le pape s’est-il retrouvé auprès du pouvoir royal ?

- L’Eglise romaine s’est engagée dans la promotion des Carolingiens au détriment des Mérovingiens… Pardonnez-moi, mais je ne connais pas trop les détails.

Le seul mérite de toutes ces thèses, c’est en quelque sorte de déboulonner l’histoire officielle, ça plait aux gens, mais ça ne veut pas dire qu’ils y adhèrent vraiment, déclara July. Qui poursuivit :

- Cela me rappelle un peu le déboulonnage de la statue de Molière, qui selon certains esprits n’aurait pas écrit ses pièces de théâtre, avec un argument qui tient à peu près la route : un homme qui bambochait, qui devait faire vivre sa troupe de théâtre, qui courait les femmes, où voulez-vous qu’il trouve du temps pour écrire tant de chefs-d’œuvre ? Moi, ça m’a toujours fait plaisir de considérer, à entendre ces mêmes esprits, que c’était Racine qui les écrivait ; sans doute, ce dernier ne voulait pas affronter Louis XIV, avec les critiques de la société de l’époque qu’il n’hésitait pas à balancer au public dans les comédies en question, et la peur des intellectuels devant un régime aussi dur.

            Georges ne voulait pas parler de la double conception de Jésus chez les cathares : s’il était un fils de Dieu, Satan était au même titre son opposé, et donc un autre fils. Il préféra plutôt lancer le débat sur une question plus intéressante :

- Mais que reste-t-il de tout cela aujourd’hui en dehors des panneaux pour les touristes les invitants à visiter les pays concernés, et des ruines de châteaux sur les pics des montagnes ?

C’est July qui s’y lança avec un à-propos intéressant :

- Il reste, et l’idée m’est venue tout d’un coup, le film « Da Vinci code », bien que le mot de cathare n’y est pas prononcé une seule fois, si ma mémoire est bonne.

- Dan Brown, l’auteur du livre sur lequel le film s’appuie à peu près fidèlement, n’a pas inventé grand-chose, si ce n’est « le féminin sacré », par le fait de présenter une jeune femme comme l’actuelle héritière de cette lignée.

- Mais tous ces crimes dans le film ?

- Ce sont les épices du produit pour allécher le public : il n’existe pas de bras armé du Vatican, une sorte de branche action de services secrets que ne soupçonnerait même pas le pape. L’Eglise catholique est tout simplement caricaturée dans ce film.

- Le monde chrétien a très bien réagi à sa sortie, dit Mimi, pour redonner du sens aux Evangiles, par des conférences-débats et de bonnes communications destinées à tous les publics.

- Il y a, peut-être, des trouvailles concernant des signes dans des édifices célèbres en France et en Grande-Bretagne, intervint Robert, qui s’adressait à Georges. Il existerait aujourd’hui, paraît-il, des circuits touristiques pour voir et revoir ces grands édifices à la lumière de « Da Vinci code ».

- Ce film est bourré de faux. Par exemple : le méridien de Paris ne passe pas par la pyramide du Louvre dont la construction n’a rien à voir avec quelque société ésotérique que ce soit ; il en est de même pour l’interprétation de certains signes relevés dans des églises célèbres à Paris. Mais le tout est bien fait, le spectateur se laisse captiver par les recherches entreprises autour de l’énigme et l’implacable résistance de ceux qui ne voudraient à aucun prix laisser émerger une héritière de cette lingée royale et sacrée.

- Mais que reste-t-il aujourd’hui de l’histoire des cathares ? Pour ne rien vous cacher, j’ai ma petite idée, mais je veux d’abord entendre Georges.

- Le catharisme, répondit Georges, en s’appuyant sur des convictions inébranlables, a résisté quand même dans les têtes et dans les cœurs pendant plus d’un siècle après ces événements tragiques. Mais ce fut un peu comme pour d’autres mouvements : sans enseignements, sans prêtres, les derniers fidèles se sont réfugiés dans les coins les plus reculés, et, les contacts devenant de plus en plus difficiles entre eux, ils se sont finalement intégrés au christianisme ambiant. Le pouvoir royal et le pape ont fini par gagner complètement. Mais, à vrai dire, on n’efface pas complètement certaines traces : Au XVIe siècle, les réformés, les calvinistes en particulier, ont repris à leur compte cette critique contre une Eglise romaine plus attachée à leurs yeux au matériel qu’à la mission divine et à l’illumination individuelle.

- Pour moi, dit Robert, il reste ce régionalisme politique des pays du Midi qui cherchent toujours à se différencier de Paris ; décentralisateurs contre centralisateurs, la faille est toujours active.

            À la fin de ce dernier repas pris sur ces terres languedociennes, Mimi appela son fils pour lui dire un grand merci au nom de toute la bande – July, à ses côtés, a tenu à le remercier en lui disant que Robert et elle-même attendaient sa petite famille à leur table lors de son prochain passage à Marseille.

            De cette virée, il est sûr que Georges en est ressorti quelque peu grandi : lui qui aimait tout banaliser, quitte à se faire passer pour un superficiel, a su montrer qu’il pouvait s’intéresser à de grands sujets. Robert a vu ses repères bouger encore un peu : bien qu’il aimait relativiser les positions des uns et des autres en essayant de rester rationnel, il a encore mieux compris à partir de ce plongeon dans l’Histoire que décidément tout n’est jamais vraiment fixé, carré, et qu’il importe de savoir lever le coin du voile qui recouvre le pur, l’officiel. Mimi est restée fidèle à elle-même, forte sur ses points d’appui. July, curieuse en tout, ne s’est pas vraiment dévoilée ; elle se devait toujours d’être prête à protéger Robert. Elle avait surtout peur que tous ces débats sur la religion ne le déstabilisent un peu plus, bien qu’il n’eût jamais proclamé fortement des certitudes sur le sujet.

 



Article ajouté le 2007-12-14 , consulté 57 fois

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