Par Aimé LEBON: Errance.

L'obsession du Graal

 

Page 18 : L’obsession du Graal

Photo : Le village de Montségur au pied de la forteresse.

            Il était plus de 13 heures lorsque Georges a commencé à manoeuvrer pour quitter la place au bas de la montagne de Montségur. Un seul point était en discussion : où casser la croûte ? Tout le monde était d’accord pour se contenter d’un sandwich mais à la condition d’en trouver au goût des uns et des autres. En attendant, il fallait rouler et rouler pour gagner du temps.

            Sur cette interminable route dans la vallée, dans une petite agglomération avec un centre-ville bien aménagé, un bar-restaurant qui paraissait convenable se présenta alors qu’il était plus de 14 heures. Et ce fut encore mieux que les apparences ne le laissaient prévoir : alors que la salle du restaurant était déjà déserte, le patron, dans celle du bar, où quelques habitués n’en finissaient pas de prendre un dernier verre, indiqua à Robert, qui avait pris les devants, que tout le groupe pouvait s’y installer à sa guise. C’était extra ! Pour la qualité et la variété des plats – en self-service – et le bon petit vin du pays, le tout finalement à un prix plus qu’acceptable. Un restaurant à ne pas oublier, avait dit Robert, certain tout d’un coup qu’il aura l’occasion de repasser par là un de ces jours.

            Et il fit part à Mimi d’un soudain besoin de repositionnement d’ordre religieux :

- Toi qui es pratiquante, tu devrais nous éclairer quelque peu sur le paradis, sur le bonheur de la résurrection. Si de simples cathares ont volontairement accepté de monter sur le bûcher pour sauver leurs âmes, bien qu’ils savaient que d’atroces souffrances les attendaient - je pense quand même que c’était autre chose que les suicides collectifs dans certaines sectes modernes -, c’est qu’ils croyaient fermement à la résurrection, bien que leur choix fût peu compris et accepté par tout le monde.

- Ne compte pas sur moi pour te faire une exégèse sur ces différents points. Il faut avoir sérieusement étudié le sujet pour y apporter une réponse satisfaisante. Mais j’ai entendu plusieurs fois mon curé prêcher sur ce sujet, je vais régulièrement à la messe. Dans les textes – ne demande pas les références bibliques -, il est question d’un Juif de l’aristocratie de l’époque qui interpelle Jésus en prenant un cas particulier dans le dessein de le mettre en difficulté. Je résume : Si une femme perd son mari sans lui avoir donné d’enfant, elle pouvait selon les lois religieuses de la communauté juive épouser un des frères de son mari pour donner une descendance à la famille ; et si son nouvel homme décédait rapidement à son tour, elle pouvait reprendre un autre frère pour mari, et ainsi de suite. À la résurrection de tout ce monde, demande le Juif, de qui sera-t-elle l’épouse ? La réponse de Jésus : Ceux qui sont dignes de cette résurrection n’ont plus à se marier, ils sont comme les anges, ils sont fils de Dieu. Le Christ ressuscité a retrouvé sa chair, et il a mangé en présence de ses apôtres, mais cette chair est autre, au sens où elle est pénétrée par l’Esprit et donc immortelle – il n’y a plus alors de descendance à assurer. Les ressuscités participeront à la beauté, à la gloire et à l’éternité de Dieu.

            Georges, qui avait fait semblant de ne pas écouter, se pencha sur Robert pour murmurer :

- Les mots n’auront plus alors le même sens ; en attendant mange et bois bien ce que tu comprends, ce que tu sens bien…

            Il avait espéré une réponse de son ami, et fut tout décontenancé devant son silence. La réaction est venue de July, qui avait tout entendu, et elle visait du même coup les deux hommes :

- Vous ramenez tout à la triste réalité de notre monde.

- Tu te trompes, lui retourna Georges presque pour se faire pardonner d’avoir banalisé le prêche du curé de sa femme.

Il se fit alors plus que diplomatique :

- Tout d’abord, chaque fois que je blasphème, tu peux compter sur Mimi pour me punir, et j’exécute toujours la punition sans broncher ; elle se rapporte aux travaux et autres obligations concernant la bonne marche de la maison qu’il m’arrive de négliger. Je suis un pêcheur. Ensuite, je voudrais relancer ouvertement et sérieusement la question religieuse, pour vous avouer tout simplement que le croyant que je suis malgré tout n’écarte pas certaines légendes attachées à la chute de Montségur, sans y adhérer complètement bien entendu. Je vous propose donc maintenant de me suivre à travers une histoire qui se baigne dans la légende. Je suis sûr de capter toute votre attention :

            Les trois autres mangeaient avec entrain, la route avait creusé les appétits. Mais, ils étaient tout ouïe avec Georges :

- Je vous ai parlé des négociations entre les Inquisiteurs et les défenseurs de Montségur, du protocole d’accord et surtout d’un délai de deux semaines pour l’application de cet accord. Eh bien, ce temps a servi à l’évasion de quatre parfaits, qui sont descendus en pleine nuit par la face la plus difficile de la montagne et sont passés à travers les lignes ennemies. Ce sont des données historiques.

- Mais où est la légende ? demanda Robert.

- Attention ! Quand on dit légende, pour certains auteurs il s’agit d’une réalité solide. Mais comme il n’y a pas de certitude historique, il est préférable d’utiliser le mot de légende ; il y en a qui vont jusqu’à parler de délires historiques. Les quatre Parfaits ont convoyé le Trésor des cathares. La preuve, c’est qu’un feu fut allumé au loin sur le sommet d’une montagne pour avertir les assiégés de Montségur que l’opération avait bien réussi. À moins que ce ne fût qu’un concours de circonstances habilement utilisés pour bâtir des faits historiques. Il y en a qui le disent, mais à mon sens ils ne font pas preuve d’objectivité non plus.

- Mais intervint Robert, il y a deux éléments à discuter dans ce que tu viens de révéler : avant de parler de la nature de ce Trésor, il faut voir si leur évasion était franche et nette, une véritable prouesse de leur part, ou si c’est l’ennemi qui avait volontairement élargi les mailles du filet autour de la montagne de Montségur.

- Il n’y a pas vraiment deux questions disjointes ; tout porte à croire que le verrouillage du siège a été léger en certains endroits, et que l’on les a tout bonnement laissés s’échapper, comme des prêtres ont laissé mourir de simples fidèles sur place pour la bonne cause. Il s’agissait donc de sauver quelque chose qui ne devait pas tomber dans les mains des Inquisiteurs ni dans celles des armées royales ou de mettre à l’abri des personnes porteuses d’un secret. Le fond de l’affaire tourne donc autour de ce secret, autour de ce fameux Trésor : Ou vous laissez passer ces quatre fuyards qui ne doivent pas mourir, ou la vraie nature de notre trésor sera révélée, telle était l’alternative posée. Et, là, semble-t-il, le pouvoir royal ne pouvait pas refuser.

            Robert intervint alors :

- A-t-on des éléments sûrs pour donner du crédit à cette thèse ?

- Ce feu sur une montagne pour signaler que les quatre parfaits avaient bien réussi à passer les lignes adverses a été allumé par un envoyé spécial du seigneur de Rennes-le-Château. Et il est presque sûr que les quatre ont été accueillis et cachés dans le Razès, un comté réuni à la couronne en 1 247, capitale Limoux (département de l’Aude aujourd’hui).

- Mais alors, ce fameux Trésor ? intervint Mimi.

- Il n’a rien de matériel, quatre hommes même bien entraînés ne pouvaient pas transporter de lourdes charges compte tenu du périple à accomplir. Peut-être ne portaient-ils même pas de documents particuliers. Mais la mission consistait à transmettre ce secret à des personnes bien précises. On peut même dire que ces missionnaires n’ont pas laissé de traces, il ne fallait surtout pas le faire.

- Mais c’est du roman que tout ça ! dit Robert

- Pas si sûr, lui répondit Georges. En effet, il y a bien des choses troublantes : après avoir mis tant de moyens pour détruire le catharisme, occuper tout le pays où il s’était implanté, les rois de France ont continué à manifester un intérêt pour ce pays, et particulièrement pour le Razès ; sans compter la bienveillance de Blanche de Castille, la mère de Louis IX, à l’égard du comte de Toulouse, grand défenseur des cathares. Tu vois que la négociation ne s’est pas faite uniquement pour une forteresse mais pour quelque chose d’important, en arrière plan, et qui entretient le mystère.

            July, s’adressant à Georges :

- Mais tu veux bien être plus précis !

- L’hypothèse la plus solide lui répondit Georges, c’est que les cathares ont été les dépositaires d’un secret concernant la monarchie française, transmis par des clercs et des personnalités qui entendaient mettre en place une sorte de chantage concernant la légitimité de la dynastie régnante, secret qu’il fallait à tout prix remettre à des seigneurs qui soutenaient leur conception et leur pratique religieuses – et qui sans nul doute avaient aussi des visées de pouvoir politique.

- On en revient donc à une stratégie politico-religieuse de la plupart des protagonistes, la seule qui vaille vraiment, lança Robert.

            Tout était clair dans sa tête : Que l’on abordât cette histoire par un bout ou par un autre, on en revenait toujours à la problématique de la domination de grands pouvoirs.

- Mais cela ne nous dit pas vraiment ce qu’était ce secret, relança July en s’adressant à Georges, attentive qu’elle était à la discussion qui avait continué sans désemparer en reprenant la voiture. C’est elle qui était au volant, Mimi à ses côtés et les hommes à l’arrière comme après tous les déjeuners dans les sorties.

- Je suis un peu comme Mimi qui tout à l’heure ne voulait pas jouer à la théologienne de service, je ne vais pas tenir non plus le rôle de l’historien confirmé, même si j’ai essayé objectivement de faire le tour de la question. J’ai présenté cette partie en faisant autant que faire se peut la part entre ce qui est sûr et ce qui est du domaine des hypothèses. De mon mieux, je vous l’assure ! Personne ne doit oublier que pour nous il est possible de s’amuser à partir de ce qui est quand même un peu sérieux.

- Essayons d’aller un peu plus loin sur le Trésor, insista July.

- Le Trésor des cathares, c’est tout simplement la connaissance, voire des preuves d’une lignée sacrée et mystique - le Graal : le sang royal – qui part du Roi David en passant par Marie-Madeleine et Jésus, une lignée royale en France d’essence divine qui pourrait concurrencer, si je puis dire, celle qui était en place. D’où en fait l’acharnement – et du roi et du pape - à détruire cette hérésie ; d’où la négociation pour épargner les quatre fuyards.

            Les réactions dans le groupe furent diverses : Pas mal comme tricotage à partir de l’Histoire réelle ; Intéressante voire excitant cette histoire qui baigne dans la légende. Mais C’est Mimi qui d’abord essaya de comprendre en continuant de discuter avec Georges :

- Mais le Graal, c’était bien une coupe ayant contenu le sang du Christ – le contenant devenant aussi sain que le contenu - qui permettait d’assurer un pouvoir éternel à son possesseur ?

- Toutes les monarchies cherchaient à s’appuyer sur une sorte de justification mythologique, par exemple autour du fameux roi Arthur ; il y avait toujours un ancêtre de grande envergure quitte à le fabriquer ; on y allait jusqu’à populariser des récits avec par exemple une reine séduite par une créature qui n’était pas du monde humain. Tout était aussi question d’interprétation. Le mot sacré n’avait pas toujours le même sens. C’est dans ce contexte de bataille de lignées plus ou moins légitimes que se glisse la légende du saint Graal, par le mystère qui entoure cette notion même, le Graal étant ici l’indication d’une lignée royale. Et c’est là qu’il faut voir la cohérence des cathares quand à la perception qu’ils ont exprimée sur la personnalité de Jésus.

- Je ne comprends vraiment pas ce que le Christ vient faire là dans, dit encore Mimi.

            Il se faisait tard ; à l’arrière de la voiture Georges fit remarquer que Robert s’était endormi; si curieux qu’il fût toute la journée, la fatigue avait fini par l’emporter sur l’intérêt des discussions. Le silence s’installa brusquement dans la voiture, rompu pour ainsi dire de temps à autre par des échanges brefs entre les deux femmes qui s’occupaient de la conduite de la voiture. Il y avait encore de la route à faire pour arriver à Sète.

 



Article ajouté le 2007-12-05 , consulté 67 fois

Commentaires


RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 07/12/2007 à 12:56:20
A propos du GRAAL : Otto Rahn, universitaire allamand mort en 1939, a publié en 1933 " La Croisade contre le Graal ". Sur l'ordre de Himmler des scientifiques SS ont établi un camp de recerche du Graal près de Montségur. Aujourd'hui encore, Le Graal est au centre de nombreuses polémiques.
De l'auteur le 08/12/2007 à 05:46:48
Les Habsbourg se sont plus ou moins vus porteurs du sang royal de la lignée du Graal ; et ils n’ont pas été les seuls monarques à y penser ; sur cette vision du Graal est venu se greffer, et peut-être pour l’abaisser, le mythe du Grand Monarque, ce roi du monde qui viendra sauver toute l’humanité du mal, de Satan. On peut faire un lien avec le mythe de Frédéric Barberousse endormi dans une montagne d’Allemagne. À noter que des œuvres de grands musiciens comme Mozart, dans La Flûte enchantée, ou, mieux encore, comme Wagner dans Parsifal, tournent autour du sujet. Alors qu’un Hitler, par ses théories sur la race supérieure, se soit vu comme ce grand guide attendu – enterré dans son bunker à Berlin sous le feu des armées soviétiques, il caressait encore son rêve -, il n’y a rien d’étonnant. Les nazis, au service de leur chef pour le grandir, se sont lancés à la recherche de toute une mythologie…ils se sont même intéressés à l’Atlantide.

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