Mourir pour des idées
Page 17 : Mourir pour des idées.
Photo : La citadelle de Montségur.
Le réveil au 3e jour de cette tournée dans le Languedoc fut encore plus difficile que celui de la veille pour Robert. Un départ de bon matin était pourtant indispensable, aujourd'hui encore plus qu'hier, il y avait à s'enfoncer encore plus loin dans les Pyrénées pour aller dans l'Ariège.
En s'engageant dans la première vallée après avoir quitté l'autoroute avant Perpignan, dans la voiture que conduisait Georges, le pilote du matin, personne ne pouvait s'empêcher de rechercher au loin le piton rocheux de Quéribus, et à le maintenir sous son regard pendant un bon moment jusqu'à ce qu'il eût disparu à l'arrière de la voiture. La route paraissait interminable, et de village en village, en longeant le plus souvent des torrents, elle s'enfonçait entre les montagnes.
July s'amusait à rechercher des vestiges de châteaux sur les hauts sommets, ayant ou non un rapport avec les cathares, sans que Georges fût en mesure à chaque fois d'y attacher un nom. Le temps était gris, et la pluie menaçait, mais tout le monde était de bonne humeur, y compris Robert qui au fil des kilomètres avait retrouvé une certaine forme. Le premier petit incident au bon déroulement du voyage vint lorsque Georges déclara, alors que tous les autres regardaient les beaux paysages, tout en étant d'accord pour dire que les villages semblaient un peu trop prisonniers des montagnes :
- Même ici ils mettent des radars pour remplir les caisses de l'État !
Il désignait en effet une voiture planquée derrière un bosquet au bout d'une ligne droite, personne n'avait vu auparavant le panneau de limitation de vitesse.
Robert se moqua un peu de cette petite panique du chauffeur :
- Il te reste suffisamment de points roses pour payer l'addition ?
- S'ils me piquaient mon permis, vous en souffririez plus que moi, car vous le savez bien, je préfère, et de loin, être passager que conducteur.
- On le saura vite. Si tu n'es pas arrêté dans la minute qui suit, c'est qu'en fait tu étais encore dans la zone de tolérance généralement accordée.
Ce qui fut le cas puisque qu'ils ne rencontrèrent plus ni gendarme ni policier. Le 2e petit incident vint alors que l'on roulait depuis pas mal de temps et que des panneaux commençaient à annoncer la relative proximité de la ville de Foix, Georges tout d'un coup s'exclama :
- On s'arrête dans ce village, j'ai dû laisser passer l'intersection où l'on devait tourner à gauche pour prendre la route de Montségur.
Renseignements pris, il fallait bien repartir en sens inverse. Nous avons fini par retrouver la bonne route. Une route plus vallonnée et moins encaissée qui devait nous mener cette fois-ci sans risque d'erreur à notre but. Et au fur et à mesure que l'on s'en approchait, le paysage changeait, il reprenait un aspect plus boisé, plus montagneux, et la pluie commençait à tomber finement. En traversant une forêt, alors que la route descendait vers une gorge, Georges arrêta la voiture sur les bas côtés de la route, invita tout le monde à descendre et à travers les arbres, il pointa du doigt :
- Voilà la citadelle de Montségur ! Sur cette montagne qui se dresse d'un seul bloc, plus ou moins bien végétalisé, et, au somment, dans les nuages, les murs des fortifications. Mais attention : les historiens disent qu'il s'agit plus aujourd'hui d'une reconstitution des remparts que les assemblages d'époque. Mais gardez bien en mémoire comment la montagne, ici, descend de façon abrupte vers le cours d'eau qui coule à ses pieds. C'est du haut de cette position que des Parfaits, des chevaliers et des soldats cathares, ainsi que des familles qui s'y étaient réfugiées, ont tenu tête aux armées du roi.
July intervint alors :
- Par où va-t-on passer pour monter là-haut ? Moi, je compte bien y aller, mais je ne suis pas une alpiniste.
Georges ne voulait pas répondre complètement à July pour l'instant, il lui fit simplement cette réponse :
- Cette falaise, les spécialistes de l'escalade la classent hors catégorie. La route que nous allons suivre contourne cette montagne et grimpe par le petit village de Montségur au pied de ce magnifique piton calcaire pour arriver au parking d'où démarre le sentier qui mène au sommet.
En débarquant de la voiture, le spectacle était là : une montagne dressée vers le ciel, entourée d'une végétation variée et étagée. Il semble bien qu'il y ait des microclimats que l'on sent très bien tout au long de la montée : petit soleil au départ, fine pluie à mi-pente, et au sommet un brouillard humide et froid.
Georges campa tout de suite le paysage dans l'histoire :
- Piton pour piton, fortification pour fortification, ce qui fait la réputation de Montségur, c'est que le 16 mars 1 224, plus de 200 cathares ont préféré mourir sur un bûcher plutôt que de renier leur foi. Le mouvement a été alors vraiment décapité.
Ils n'avaient pas encore commencé à gravir cette montagne que la discussion était lancée. C'est July qui entra de plain-pied dans le sujet :
- Ce que je ne comprends pas dit July, c'est pourquoi l'attaque de cette position alors qu'il ne restait plus de cette hérésie qu'un bruit de fond. Le catharisme se mourrait.
Et Mimi compléta :
- Si j'ai bien retenu les dates que Georges a avancées pour la croisade des Albigeois, en 1 244 l'affaire est pratiquement réglée puisque cette croisade prend fin en 1 223. Pourquoi plus de dix ans plus tard avoir mis tant d'énergie pour si peu ?
- Sans doute pour une question de symbole, soutint Robert. En politique comme en religion, il y a des idées qu'on ne peut pas tuer tout de suite, et ça les fanatiques ou les centralisateurs forcenés ne l'acceptent pas. Tout doit être fait pour les extraire de la tête des gens. C'est, in fine, la peur de voir son pouvoir moindrement s'effriter. La peur d'accepter un pluralisme, de composer avec les autres.
Georges essaya de remettre les choses dans l'ordre :
- Le roi Louis IX, le futur Saint-Louis, comprend bien qu'il n'a pas à engager inutilement de gros moyens militaires pour éliminer les dernières poches du catharisme, la soumission du comte de Toulouse est acquise en 1 229. Pour lui, c'est loin d'être une priorité. Et du côté des cathares, exister même un peu, ici ou là, est déjà une performance. Mais un événement se produira, et c'est le pape qui redynamisa la chasse aux hérétiques. Personne ne doit oublier que l'époque est à la défense de la chrétienté et que le pouvoir de Rome est très important en Occident. Robert a encore une fois raison : la symbolique a joué à fond.
Georges se retenait quelque peu, il commençait à avoir un public et il avait appris à ménager ses effets. Mimi intervint :
- Moi je pencherai pour un effet de communication religieuse.
- Tu n'es pas très loin de la vérité, quoiqu'en cette période, religion et politique fissent très bon ménage. Ce qui va me permettre de vous parler des faidits, c'est-à-dire des chevaliers du Midi, seigneurs dépossédés par les croisés du Nord, qui entrent en guerre avec les hérétiques. C'est qu'à Montségur, des chevaliers avaient appris en mai 1 242 que des messieurs de l'Inquisition – évêques, hommes de loi, et soldats du pape – passaient la nuit dans un village voisin. Ces hommes de guerre ne sont pas des Parfaits, ils sont aussi des soldats qui ne se gênent pas pour tuer, et particulièrement ceux dont les familles ont eu à souffrir de la chasse dont ils étaient l'objet de la part des croisés, l'un d'entre eux a vu sa femme et sa fille torturées et brûlées, œuvres de l'Inquisition. Alors ils ont monté un commando et massacré les inquisiteurs dont leur chef, le célèbre Guillaume Arnaud.
- Des coups comme ça, des bavures, il en existe dans toutes les guerres et dans tous les camps. Et comme à l'époque il n'y avait pas de télévision pour retransmettre au plus vite l'événement, je ne vois pas en quoi l'on pourrait considérer que c'était un acte suffisamment connu pour tenter de faire changer les comportements, dit Robert.
- Eh bien ! ce fut une exigence du pape lui-même ! Il fallait punir Montségur, et détruire cette « Synagogue de Satan », pour reprendre l'expression de ce dernier. Et le bras armé du pape dans l'affaire est le roi Louis IX qui envoie une armée forte de 4 000 hommes. Le château résista pendant plus de 10 mois.
Le sentier, le seul moyen d'accès, démarre dans un petit bois ; la pente est plus rude quand la végétation se fait rare, la boue et les roches glissantes ne facilitent pas l'ascension, d'autant qu'il est en permanence fréquenté par des nombreux touristes qui en se croisant s'échangent des commentaires dans toutes les langues, ce qui ne facilite pas la progression dans les passages les plus délicats.
Photo : la face la plus abrupte du piton de Montségur.
Georges, pas du tout sportif, traînait un comme d'habitude à l'arrière :
- Dire que ces gens-là ont pratiquement tout emmené là-haut, y compris des vaches.
- Ce que je retiens, dit Robert, c'est que les assaillants devaient s'accrocher au terrain pour monter en se protégeant de tout ce qu'on leur balançait sur la tête, je comprends pourquoi ils ont tenu aussi longtemps. Mais le piton a-t-il été pris vraiment ?
- Pas du tout ! Cette citadelle était bien défendue, et elle ne pouvait pas être bombardée – les bombes de l'époque, des blocs de pierre lancées par des catapultes ne pouvaient pas atteindre le sommet vu la hauteur du piton. Mais comme dans bien des situations militaires apparemment sans issue, la solution est venue de l'impossible, avec l'avantage de créer la surprise dans le camp adverse : des grimpeurs gascons, sans doute pilotés par un gars de la région qui connaissait bien cet à-pic, en passant par la paroi la plus abrupte là où personne ne les attendait, réussirent de nuit à se hisser à une petite terrasse en dessous des remparts du sommet, à maîtriser les sentinelles qui s'y trouvaient, à consolider cette nouvelle position et à y faire monter des menuisiers pour mettre en batteries des machines de jet.
Pour Robert, sans minimiser la prouesse, une remarque s'imposait :
- Cela n'a été possible à mon avis que parce que les cathares étaient affaiblis par un long siège, matériellement et moralement. Leur vigilance était à un niveau très bas, ils n'étaient plus vraiment dans de bonnes conditions pour combattre.
Ce à quoi Georges répliqua :
- D'abord, il y eut une surprise totale : la montée s'est faite, paraît-il pendant la nuit de Noël (fiabilité historique inférieure à 100 %). Les fortifications du sommet n'ont pas été prises mais des nombreux corps-à-corps aux abords de la muraille et les boulets de pierre qui cassaient les maisons à l'intérieur, affaiblissaient de jour en jour la capacité défensive du château.
- Et ils se rendirent ? s'écria Mimi.
- Ils firent comme font tous les chefs depuis que le monde est monde. Raymond de Péreille, le Seigneur du lieu, décida d'entamer des négociations avec le Sénéchal Hugues des Arcis, qui commandait les troupes royales, qui aboutirent à un accord à mettre en œuvre dans un délai de deux semaines.
Le village fortifié s'est livré le 16 mars 1 244. Plus de 200 cathares ont refusé de renier leur foi (une condition pour avoir la vie sauve selon l'accord). Ce qui fit bondir Mimi :
- Mais pourquoi l'ont-ils fait ? Il n'y avait pas dans ces 200 que des Parfaits pour qui – et je peux le comprendre – leurs principes de vie sont placés au-dessus de leurs existences mêmes ; mais les autres, ils auraient pu jouer la comédie.
- La réponse est connue, fit Georges. Ces gens-là ont tenu un raisonnement simple : si nos prêtres ne sont plus là pour s'occuper de nos âmes, nos vies n'ont plus de sens. Mieux vaut mourir.
Robert, lui, préféra citer Georges Brassens : « Mourrons pour des idées, d'accord, mais de mort lente. » Pour déclarer solennellement ensuite :
- Nous avons bien retenu que les murs visibles aujourd'hui au sommet n'ont peut-être pas grand-chose à voir avec le village fortifié au XIIIe siècle. Mais, il n'empêche que sur cette montagne, on ne peut pas, au moins un seul instant, ne pas ressentir les conditions de vie de ces femmes et de ces hommes qui ont refusé de se laisser glisser dans les normes qu'on voulait leur imposer. Ce terrible jusqu'au-boutisme à défendre un modèle de vie, et peut-être même d'organisation politique, sociale et morale de la société, pousse à croire que ce sacrifice servait une cause noble…
- Sacrée, tu veux dire, lança Georges. En effet, c'est à partir de la chute de Montségur que la légende s'est incrustée dans l'Histoire. Et elle est encore vivante…dans les livres, et au cinéma tout dernièrement !

Commentaires
Rivière site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 27/11/2007 à 21:09:00Toujours aussi instructif, le périple de tes deux héros, et de leurs épouses, au pays des Cathares.Pour ce qui est de "mourir pour ses idées", comme Robert, je serais plutôt d'accord avec Brassens. Bonne continuation et à bientôt.