Par Aimé LEBON: Errance.

Au-dessus de tout, le poète

Page 15 : Au-dessus de tout, le poète.

Photo : La ville de Sète.

Les deux couples étaient à peine arrivés à Balaruc-les-Bains, que Georges, le guide reconnu et accepté de cette virée de trois jours dans le Languedoc-Roussillon, se mit tout de suite à presser les femmes pour qu’elles ne perdent pas trop de temps à la prise en main de la maison mise à leur disposition pour le week-end. C’est qu’elles voulaient surtout prendre toutes sortes de précautions pour que leur passage ne change en aucune façon la place des choses. C’est que Georges était pressé de présenter sa ville avant d’aller au restaurant.

Sur la route, il avait commencé à donner une idée du séjour : 1e jour, Sète et ses environs ; 2e jour, visite dans l’Aude du château de Quéribus, et, au pied de cette sentinelle qui verrouillait la défense de toute une vallée pyrénéenne au temps des Cathares, le célèbre village de Cucugnan ; 3e jour, suite de la visite pyrénéenne, dans le prolongement d’une vallée de l’Ariège, la citadelle de Montségur, symbole de cette résistance au roi de France et à la Papauté que les Cathares ont menée au XIIIe siècle. Trois journées que Georges avait présentées comme riches ; trois journées qui allaient demander beaucoup d’énergie aux visiteurs, et qui se révèleront d’un enrichissement extraordinaire, quel que soit le niveau d’investissement de chacun.

            Robert avait tenu à inscrire au programme la visite de la tombe de Georges Brassens. Chanter Brassens a toujours été pour lui, en plus d’une certaine proximité dans un coup d’œil sur la société plein de provocations, un excellent exercice de diction. Apprendre à ouvrir la bouche et à tirer sur les lèvres pour bien articuler. Et pour mieux caler son propos, il leur avait rappelé un petit événement :

- C’est dans une salle en haut de la Canebière, dans une petite rue qui mène à un lycée, que nous avons assisté à un concert de Brassens. Je n’aurai jamais pensé que l’on pouvait offrir un spectacle de qualité avec une mise en scène aussi dépouillée : le public est dans le noir, et sous la lumière d’un projecteur un homme débout, un pied sur une chaise, s’applique à chanter des textes en s’accompagnant magnifiquement sur une petite guitare, et derrière lui presque dans la pénombre un contrebassiste crée un arrière plan musical qui rehausse encore l’ensemble.

            Georges opina du chef tout en conduisant – il s’était auto désigné conducteur ; mais July avoua que pour elle ça n’a pas été l’extase pendant toute cette soirée :

- Moi, et Mimi est d’accord !, j’ai préféré dans le même lieu, une ou deux semaines plus tard, la prestation de Georges Moustaki. De belles chansons, de belles mélodies ! Mais je doute fort que les deux vedettes fussent vraiment en concurrence directe.

            Mimi donna son accord et ajouta :

- Quelle carrière pour ce Moustaki !

            Robert s’empressa de marquer immédiatement la différence entre les deux artistes :

- Partir de l’entourage de Piaf comme secrétaire et auteur de chansons pour se construire ensuite une belle carrière de chanteur, en effet ce n’est pas rien ; mais, le sillon laissé par Brassens n’est pas prêt de s’effacer, il est éternel ! Les générations à venir continueront à entretenir la beauté de ses textes ; et les apprentis guitaristes à découvrir vite que les accords de sa musique sont plus que difficiles voire vicieux – d’ailleurs, les arpèges qu’il a ajoutés ont été très appréciés du public en général.

            Georges avant de partir pour le centre-ville voulait montrer que le hasard avait bien fait les choses compte tenu des projets sur les trois jours : la maison est à 20-30 minutes de la ville de Sète elle-même, et elle est située à deux pas de l’embranchement qui mène à l’autoroute en direction de Perpignan.

Au départ de cette première journée, il les emmena directement sur le Mont Saint Clair, et une fois sur place, d’un geste large :

- Vous le voyez : la ville qui est à vos pieds est en quelques sorte située entre l’Etang de Thau, les canaux et la mer. Sète est un grand port de commerce de la Méditerranée ouvert depuis des siècles sur des civilisations méditerranéennes comme la Sicile, l’Italie, la Grèce, etc. Mais la vraie naissance de la ville c’est après les travaux qui ont permis de relier l’étang à la mer, des travaux qui ont commencé sous Louis XIV.

            C’est Robert qui le premier lui fit part de son impression :

- Dès mon arrivée, j’ai senti une ville calme, apaisée, mais ouverte parce que la nature le veut particulièrement ici ; cela vient sans doute de cette forte présence de l’eau, de l’eau douce et de l’eau salée qui sont à la recherche d’un équilibre qui fluctue selon les marées et les rivières qui alimentent l’étang. Et aussi d’une intégration bien réussie des apports étrangers qui donnent du pittoresque à l’ambiance.

- Le mont Saint Clair a servi de refuge aux corsaires ; mais pour reparler de l’eau, l’événement de l’année qui rythme la vie des Sétois, c’est le tournoi de joutes à la Saint Louis, et l’immortalité est promise au vainqueur.

- L’événement lui-même doit être intéressant à vivre pour le touriste mais à condition de ne pas être assommé par les bouchons en ville.

            Mais pour Robert Sète était déjà un port en activité au temps des croisades ; ce qui permit à Georges d’apporter une précision d’importance :

- Mais c’est à Aigues-Mortes, près de Montpellier, que Saint Louis (Louis IX) fit construire son port d’embarquement pour les croisades. Quoiqu’il se trouvât dans l’impossibilité de faire d’autres choix, le pouvoir en France n’était pas du tout unifié à cette époque – l’Empire possédait Marseille, et le Comte de Toulouse la région de Montpellier. Aigues-Mortes fut le seul débouché de la France royale sur la Méditerranée.

            July et Mimi ont été plus intéressées par le paysage du côté des parcs à huîtres de Bouzigues et, à les écouter, il était clair qu’elles allaient se régaler à midi des produits de la mer.

Georges avait bien reçu le message, il fit la proposition d’aller dans un restaurant « fruits de mer » sur le port, ce qui déclencha un rictus de Robert qui lui n’apprécie dans cette catégorie que la coquille saint-jacques. Mais il ne s’en faisait pas pour autant, il savait bien que dans ce type de restaurant on trouve toujours d’excellentes préparations de poissons, arrosées comme il se doit ici d’un bon petit rosé de l’année.

            Après avoir bien mangé, on passa à la visite du cimetière. Elle fut assez longue. Il a fallu marcher pas mal après avoir fleuri les tombes de la famille de Georges et dit quelques prières pour les défunts sous la direction de Mimi avant d’arriver à la demeure éternelle de Georges Brassens. Un parcours bien fléché.

            C’est Robert qui marqua immédiatement sa déception, après avoir vu une tombe comme tant d’autres, et parmi toutes les autres, où il a fallu un instant chercher la plaque du chanteur. Selon lui, on se situait à des kilomètres de ce que l’on était en droit d’attendre après avoir apprécié la fameuse « Supplique pour un être enterré sur une plage de Sète » :

- On en est bien loin de : « Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus,/ Creusez si c’est possible un petit trou moelleux,/ Une bonne petite niche./ Auprès de mes amis d’enfance, les dauphins,/ Le long de cette grève où le sable est si fin,/ Sur la plage de la Corniche. »

- Mais on a créé, et ré-ouvert depuis peu, L’Espace Georges Brassens qui par les nouvelles technologies de l’image et du son est un lieu vivant, répliqua Georges.

            Robert n’était pas d’accord :

- Qu’est-ce que cela aurait coûté de plus aux collectivités locales d’essayer de coller au testament du poète : « Déférence gardée envers Paul Valéry,/ Moi l’humble troubadour sur lui je renchéris,/ Le bon maître me le pardonne./ Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens,/ Mon cimetière soit plus marin que le sien,/ Et n’en déplaise aux autochtones. »

            Pour July, en tout cas il y a plus ou moins l’arbre qu’il voulait sur sa tombe.

- C’est vrai, d’ailleurs il avait dit « Pin parasol de préférence » ; mais, à voir la place de cette tombe, on est loin de : « Cette tombe en sandwich entre le ciel et l’eau,/ Ne donnera pas une ombre triste au tableau ;/ Mais un charme indéfinissable./ Les baigneuses s’en serviront de paravent,/ Pour changer de tenue et les petits enfants,/ Diront : chouette, un château de sable ! »

            Mimi intervint pour faire remarquer que la famille et les proches ne s’en sont peut-être tenus qu’au plus pratique, le caveau de la famille est là, près de la route qui longe le cimetière, vraisemblablement (et juridiquement sans doute) il était presque impossible de se couler dans les désirs de l’auteur. Il est difficile d’imaginer qu’il y eût quelque part une volonté à sa mort de le remettre dans les normes habituelles.

Pour Robert, le poète était bien conscient qu’il lui fallait trouver une autre sépulture puisqu’il chantait : « Mon caveau de famille, hélas ! n’est pas tout neuf,/ Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf,/ Et d’ici que quelqu’un n’en sorte,/ Il risque de se faire tard et je ne peux,/ Dire à ces braves gens : poussez-vous donc un peu,/ Place aux jeunes en quelque sorte. » Et Robert ajouta :

- Moi, je veux être incinéré ; j’espère que personne ne se cachera derrière des raisons pratiques pour balancer mon corps dans une fosse quelconque.

- Autrement, lui rétorqua Mimi, tu viendras nous tirer les pieds la nuit !

- Je vous trouve bien lugubres, dit July ; puis s’adressant à Robert : l’homme est en paix avec lui-même ; et le connaissant un peu, à propos de cette tombe où se trouvent ses restes, il aurait balancé comme tu dis : Bande de cons, mais je m’enfous !

            Et Georges lui emboîta le pas pour rappeler que l’auteur lui-même gardait une certaine distance avec la réalité : « C’est une plage où même à ses moments furieux,/ Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,/ Où quand un bateau fait naufrage,/ Le capitaine crie : « Je suis le maître à bord !/ Sauve qui peut, le vin et le pastis d’abord,/ Chacun sa bonbonne et courage»» .

Et il poursuivit comme pour montrer à son ami que de toute façon, quel que soit l’endroit souhaité à Sète, l’essentiel était de rester dans le bain physique et culturel du pays, chanté dans ce long poème : « Tantôt venant d’Espagne et tantôt d’Italie,/ Tous chargés de parfums, de musiques jolies,/ Le Mistral et la Tramontane,/ Sur mon dernier sommeil verseront les échos,/ De villanelle, un jour, un jour de fandango,/ De tarentelle, de sardane. » Et que dans une tombe comme monsieur tout le monde ou dans une autre à deux pas de la mer, en aucun cas il ne devait s’attendre en réalité à : « Et qu’en prenant ma butte en guise d’oreiller,/ Une ondine viendra gentiment sommeiller,/ Avec rien que moins de costume,/ j’en demande pardon par avance à Jésus,/ Si l’ombre de sa croix s’y couche un peu dessus,/ Pour un petit bonheur posthume. »

            Robert se dit alors que le mieux était de s’accrocher à ce tableau présenté dans le texte : « Vous envierez un peu l’éternel estivant,/ Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,/ Qui passe sa mort en vacances ». Sur la plage de Sète. Mais il ne pouvait effacer en lui un grand regret : les vivants n’ont pas été à la hauteur de cette mort. Encore une dégringolade, se disait-il.

            Ils passèrent un bon moment au restaurant où tout le monde avait trouvé de quoi bien manger, d’autant que Georges connaissait le patron qui avait mis alors les petits plats dans les grands, et offert le rosé du coin, produit d’une vigne plantée dans le sable, pour faire plaisir aux amis de mes amis. Et ils se promirent de revenir dans le coin plus tard dans la journée pour voir à quai les gros bateaux de pêche qui sont encore en mer au milieu de la journée. Et il a fallu que Mimi s’active pour pousser les hommes à quitter la table car c’était elle qui était aux commandes cette après midi d’autant qu’il y avait un peu de route à faire pour aller jusqu’à Pézenas.

            C’est encore Georges qui fit la présentation de cette petite ville chargée d’histoire :

- C’est à partir du moment où elle rentre dans le domaine royal après la croisade contre les Albigeois en 1 262 que Pézenas prend de l’importance comme un lieu de foires ; elle deviendra la capitale des gouverneurs du Languedoc. Plus tard, Pézenas fut aussi une ville de passage pour Molière et sa troupe. Aujourd’hui encore, son centre historique montre des hôtels particuliers de grands seigneurs du XVIIe et du XVIIIe siècle.

- Quand on voit cette place pavée entourée de belles demeures, on s’imagine facilement de grands personnages débarquant de leurs voitures et reçus par tout un monde en habits d’époque, dit July.

- Eh oui ! lança Georges. Les Montmorency se sont installés à Pézenas.

            Et après avoir déambulé dans les rues étroites, des lieux propices aux films de cape et d’épée sur fonds de batailles entre grandes familles, Mimi ramena tout le monde à une autre réalité :

- Il est temps d’aller acheter les fameux petits pâtés de Pézenas. Et comme si elle avait affaire à un public essentiellement féminin, elle donna les principaux éléments entrant dans la préparation de cette spécialité de la ville : Farine, beurre, filet de mouton, graisse de rognons du mouton (facultatif), cassonade, citron, jaune d’œuf, sel et poivre. Je ne vous conseille pas de vous lancer dans la fabrication de ces pâtés, le mieux est de les acheter.

            July, vu que l’après-midi était déjà avancée, anticipa même sur le repas du soir :

- Ces pâtés, nous les réchaufferons à la maison ; et nous les compléterons par quelques pizzas, nous avons de gros mangeurs.

- Je crois que mon fils nous a laissé quelques bouteilles de vin, dit Georges ; pour ce qui est des pizzas nous les prendrons à Sète. Ce sera l’occasion d’aller voir les gros bateaux de pêche à quai, dans la ville. Nous rentrerons ensuite à la maison pour bien nous sustenter, et bien dormir, car la journée de demain sera longue.

 



Article ajouté le 2007-11-08 , consulté 59 fois

Commentaires


RIVIERE site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 11/11/2007 à 20:43:46
Les pâtés de Pézenas m'ont donné faim et je te tiendrai pour responsable d'une éventuelle prise de poids.J'ai bien aimé ton clin d'oeil à Brassens, inhumé dans le cimetière de Sète.La simpicité de sa tombe, telle que tu la décris, n'est pas sans rappeler celle de grands artistes qui reposent aujourd'hui au Père Lachaise.

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