Par Aimé LEBON: Errance.

Des morts et des vivants

 

Page 14 : Des morts et des vivants

Photo : Un cimetière à la Réunion.

Le combat est quotidien pour Robert depuis le début de sa retraite ; il est constamment sur un front : un mal-être bourgeonne en lui malgré des efforts pour rester en capacité de sortir de cette spirale qui s’est enclenchée dangereusement. Il a tout le monde à ses côtés : July fait tout en finesse pour ne pas le contrarier ; Georges n’a jamais consacré autant de temps à aider quelqu’un – il est vrai qu’il a toujours eu besoin de l’autre pour son propre équilibre ; Mimi est toujours prête à seconder son amie July et s’investit beaucoup dans la relance des activités du groupe.

Une des conséquences de sa maladie est sa prise de poids malgré les activités qu’il s’efforce de développer : il a un appétit à dévorer les roches et son besoin d’alcool est préoccupant. Pour compenser, il lui aurait fallu une activité physique régulière et soutenue pendant plus d’une heure. Mais, il n’a pas pu retrouver la résistance mise en place par de longs footings.

Il résiste à la sur médication, et, bien entendu, il n’est pas bien  le matin ; il doit s’arracher pour commencer à bouger. Il a de plus en plus de difficulté à se concentrer pour lire pendant un bon moment. La télévision l’agace ; c’est dans son bureau qu’il aime écouter la radio.

Il lui faut faire de gros efforts pour retrouver une humeur acceptable, il a pris conscience de cet état lors de la visite que lui a rendue un copain de travail pendant laquelle il a dû s’employer pour se composer un visage présentable. Le temps n’est plus de son côté : il a l’impression qu’il y a de moins en moins lumière pendant la journée et que tout se referme sur lui.

Le fond musical de la radio, plus que les paroles - ces animateurs qui veulent surtout se valoriser plutôt que de fabriquer un bon produit radiophonique – le détend un peu. C’est ainsi que dans son bureau il a entendu parler de la Toussaint. Dans sa présentation le journaliste revenait sur les habituelles visites aux morts du 1e novembre, et rappelait que la Toussaint est la fête de tous les Saints, le 2 novembre celle des morts.

C’est dans cette situation qu’un véritable mur de questions s’est mis tout d’un coup à dégringoler sur lui ; et il lui a fallu trouver des réponses immédiates pour parer autant que faire se peut à cette espèce d’éboulis.

Je n’ai jamais vu quelqu’un mourir depuis que je suis dans ce pays ; je n’ai jamais supporté sur place la séparation avec des personnes chères ; je n’ai jamais eu à m’interroger sur la mort, jusqu’ici pour moi elle n’existait pas, du moins elle ne gênait pas le déroulement de ma vie. Je n’ai pas vu partir ma mère, je n’ai eu qu’une longue lettre de mon frère qui me détaillait les circonstances de sa disparition, et je me souviens que je m’efforçais en la lisant de me raccrocher à de belles images d’elle que je conservais en moi. Je vivais à côté de ma vie, uniquement tourné vers mon travail qui me procurait la liberté que j’ai toujours cherchée, et c’est aujourd’hui que je me rends compte que j’ai délaissé d’autres dimensions de la vie.

Je n’ai jamais vécu cet instant où la vie quitte une personne, et pourtant je me souviens bien que ma mère m’avait traîné plusieurs fois à la visite de mourants. J’ai toujours été surpris de voir que les présents, les femmes surtout, étaient déjà en position de prières avant que la personne n’ait rendu vraiment son dernier souffle. Une fois, en quittant la petite case, le bruit rythmé de cette respiration forcée sortant d’un corps qui malgré tout s’accroche à la vie était encore perceptible. Et en partant, j’ai demandé à ma mère : va-t-il vraiment mourir ? Sa réponse est venue, apparemment indifférente : il râle, un organe important a lâché et tout le reste va suivre.

J’ai toujours été frappé par la petitesse, l’insignifiance du corps exposé. Sur son lit de mort, une personne ne représente plus rien. L’espace qu’il occupait, de son vivant, à la verticale, s’est rapetissé tout d’un coup. Il ne reste plus alors à ses proches qu’à se raccrocher à ce qu’elle a été. C’est tout ce qui compte.

Je crois que c’est la fin de la vie qu’on n’accepte pas pour soi-même qui fait que les vivants s’occupent des morts. Ils ont besoin des morts pour ne pas trop désespérer de leurs propres fins. Il y a aussi pour une part cette idée qui veut que si nous ne voyons pas ceux qui sont dans l’autre monde, mais rien ne dit que notre monde à nous n’est pas visible de l’autre côté. Qui peut affirmer que ce que l’on ne sait pas n’existe pas ? Au-delà des croyances et des rites, la vie donne la main à la mort.

Est-ce que ma mère était dans cet état d’esprit ? Même si j’étais sur place je n’aurais pas engagé de dialogue avec elle, chez nous beaucoup de choses devaient passer chez l’autre en silence ; j’aurais peut-être tout simplement essayé de le deviner, en me disant tout de même que l’essentiel était qu’elle nous y avait préparés, initiés dans l’importance du cérémonial du 1e novembre à renouveler sans manquement tous les ans.

Je me souviens de la joie que nous avions mon frère et moi à aller dans la semaine précédant la Toussaint faire le tour des tombes afin de ramener à la maison tous les vases à fleurs en vue de les nettoyer et de les repeindre, et de juger de l’état d’entretien de ces tombes. C’était une petite dame qui habitait près du cimetière qui les nettoyait et y repiquait quelques bourgeons, à peu près trois fois à quatre fois par an. Ces vases étaient de longs cornets en fer-blanc, le plastique et autres matériaux modernes ne nous avaient pas encore tout à fait envahis ; et dans le village, il y avait encore un ferblantier, un homme fort respectable d’ailleurs ! Au tout début, ma mère se moquait parfois de nos talents d’artiste, mais l’expérience venant, nous étions parvenus à faire un travail acceptable. Il fallait aussi, quand les parterres de notre jardin n’étaient pas suffisamment fleuris, réserver chez des amis un supplément de fleurs qu’on allait la veille chercher pour les placer dans un grand baquet en fer-blanc à moitié rempli d’eau. Et tous les membres de la famille se rendaient à pied au cimetière le lendemain, discutant et rigolant sur les presque quatre kilomètres qu’il y avait à parcourir. Les hommes portaient la petite gratte et les deux arrosoirs, et les femmes les fleurs.

Une fois sur place, après le grattage et l’arrosage des tombes, les fleurs coupées étaient placées dans les vases fixés aux croix. Quand tout était propre, arrosé, rafraîchi et fleuri, les prières commençaient sous le contrôle vigilant de ma mère, qui de temps à autre s’arrêtait un instant pour nous remettre en mémoire les parents qui étaient enterrés là devant nous. Mais il y avait bien plus à en attendre : cette visite aux morts servait aussi de rendez-vous aux autres membres de la famille qui n’habitaient le village mais qui eux non plus ne rataient pas l’occasion de venir se recueillir sur ces tombes. Un peu comme si tous les ancêtres donnaient rendez-vous aux vivants un jour par an. Et les prières recommençaient. On passait ensuite aux nouvelles ramenées par les uns et les autres. Tout le monde était content ! Et il était pratiquement midi quand la petite troupe reprenait le chemin de la maison.

Tous les ans, avant de passer devant la première boutique sur le chemin du retour, ma mère s’inquiétait de ne pas avoir encore vu Antoine, un ouvrier agricole qui travaillait de temps en temps dans l’un de ses champs, parce que c’était son heure. Lui aussi avait ses habitudes : il quittait généralement sa maison vers les 9 heures, et la première chose qu’il faisait c’était de s’acheter deux à trois bouquets de fleurs sur les premiers lieux de vente qu’il rencontrait et ensuite il les réunissait en un seul bouquet. Son devoir ce jour-là était d’aller fleurir convenablement la tombe de sa femme. Mais sur le chemin du cimetière, hélé par des camarades ouvriers agricoles comme lui, il faisait plusieurs haltes dans les boutiques, tant et si bien que vers midi il était déjà pas mal éméché mais serrait toujours dans sa grande main son gros bouquet, et tout en zigzaguant sur la route et en marmonnant ses prières il finissait par atteindre le cimetière. Il lui arrivait aussi de faire un petit somme entre deux tombes jusqu’à ce qu’une connaissance finisse par le réveiller. Mais son devoir était accompli. Ma mère disait aussi que cet homme, bon travailleur, était toujours envahi par le chagrin et qu’à la Toussaint il ne pouvait pas ne pas le montrer.

Cela fait plusieurs dizaines d’années aujourd’hui que j’ai quitté mon île – je ne compte pas les petites vacances passées à rendre visite à la famille sur place et à faire la fête – et pendant toutes ces années je n’ai pas mis les pieds dans un cimetière. July a encore ses vieux parents ; et à la mort d’un collègue ou d’un copain, je me contentais de rendre une petite visite à la famille avant l’enterrement. Je voulais vraiment faire simple, car je me suis vite rendu compte qu’ici la veillée mortuaire n’était pas du tout dans les traditions.

Ma mère comprenait mal cette tradition de veillées mortuaires où la fête dominait le recueillement. Dans la salle d’exposition du mort des femmes se relayaient pour réciter des prières sans doute pour sauver l’âme du défunt, s’accordant de courts temps morts pour chuchoter un peu entre elles. Dans la cour, sur des tables dressées à cet effet, des hommes jouaient aux cartes et aux dominos, ne se retenant pas pour rire aux éclats de leurs exploits pendant que d’autres commentaient à haute voix les parties entreprises. Dans d’autres coins, de petits cercles se formaient selon les affinités : il y en a qui retrouvaient des amis qu’ils n’avaient pas vus depuis des années et qui prenaient plaisir à échanger avec eux ; d’autres qui discutaient des dernières nouvelles croustillantes de la politique ; d’autres encore, plus silencieux, qui regardaient leurs montres espérant voir passer rapidement un certain temps avant de prendre congé des parents du mort. Mais il y avait aussi des spécialistes de ces veillées mortuaires, de véritables artistes qui trouvaient là un public disponible pour leurs dernières histoires à faire plier de rire le mort lui-même ; et même de jeunes dragueurs qui proposaient leur service pour raccompagner des jeunes filles chez elle. Tout un monde qui au cours de la soirée attendait les passages des serveuses qui leur apportaient du café et du rhum pour tenir le coup une grande partie de la nuit.

Mais des familles d’un certain niveau social s’opposaient à cette tradition. J’ai même le souvenir, alors que j’étais encore adolescent, d’avoir été interrogé par un homme que je connaissais bien et qui était assis juste à mes côtés lors d’une veillée uniquement consacrée au recueillement : Il ne fumait pas le mort ? J’ai haussé les épaules. Quelques instants plus tard : il ne buvait pas le mort ? Et un peu plus tard encore : il ne riait pas le mort ? Je ne savais pas quoi répondre, ne comprenant pas sur le moment où il voulait en venir exactement. Peu de temps après il se leva, et, sans me dire au revoir, il me lança : Ce n’est pas une bonne veillée ; le mort ne peut pas être content. J’ai totalement désapprouvé son attitude et je le lui ai dit quelques jours plus tard ; mais aujourd’hui je ne suis pas sûr qu’il ait eu vraiment tort ! Le problème, l’éternel problème, c’est que l’on ne saura jamais ce que les morts en pensent vraiment. D’ailleurs, mon frère m’a raconté comment il avait réussi à gérer cette situation à la mort de ma mère en tenant compte un peu de toutes les sensibilités : Pas de jeux, ma mère ne l’aurait pas accepté ! mais des boissons à tous ceux qui ce soir-là étaient venus tenir compagnie aux proches et leur témoigner de la sympathie étaient un minimum acceptable pour tout le monde. Si tant est qu’il lui fût possible de tenir une autre ligne vu que ma mère était une personne très appréciée dans tous les milieux.

Dans ma famille à Marseille, depuis le début, le 1e novembre n’était qu’un jour férié utilisé pour se reposer. Je n’ai plus transmis à mes enfants ce que mes parents m’ont appris. D’une certaine façon, j’ai cassé le système, pour ne rien mettre à la place. July, à la période où son père avait acheté une concession, m’avait interrogé à ce sujet pour que l’on cherchât une place pour nous aussi plus tard, et je me souviens avoir éludé la question en lui répondant que j’étais pour l’incinération. Je ne sais pas si je le pensais vraiment à ce moment-là, mais aujourd’hui je crois fermement que c’est bien la meilleure des solutions, pour moi en tout cas ! Il va falloir que je trouve une occasion pour la relancer là-dessus. Je sais maintenant que je n’ai plus de tradition, et c’est cela qui me manque. Je n’ai plus de rendez-vous avec mes morts. Je les ai perdus ! Je suis moi-même un peu perdu.

Je donnerais beaucoup aujourd’hui pour passer un moment sur la tombe de ma mère, rien que pour me remémorer devant ses restes des pages vivantes que nous avions fabriquées ensemble. Je suis sûr que cela m’aurait fait un grand bien.

Un petit bruit à la porte de son bureau ramena Robert à la réalité. C’était July qui entrait :

- Georges est là ; et il arrive avec une proposition intéressante. Va le rejoindre, je vous prépare quelque chose à boire.

            Robert fit part aussitôt à son ami de sa surprise de le voir un premier novembre à Marseille :

- Mais normalement, pour la Toussaint, tu es toujours à Sète, là où sont enterrés tes vieux !

- Une petite chose a bougé dans le paysage : mon fils qui habite à un quart d’heure du centre-ville de Sète va passer quelques jours chez ses beaux-parents à Perpignan, et il nous propose sa maison pour le prochain week-end ; et après en avoir discuté avec Ma présidente – chez nous c’est le régime présidentiel qui est en vigueur – je suis venu vous proposer de faire un petit séjour dans le Languedoc. La tournée symbolique au cimetière, c’est l’affaire d’une heure, mais le plus intéressant ce sera la découverte de toute la région. Je compte même vous emmener dans les Pyrénées.

            Rien que par l’expression de son visage July avait déjà dit oui à la proposition. Robert allait donner sa réponse quand sa femme l’interrompit :

- Mathilde a téléphoné, elle compte venir chez nous ce week-end-là aussi. Elle n’a pas besoin de nous pour se dépayser un peu, elle vient ici pour reprendre des forces et faire du bien à son petit garçon. Et pour ne rien te cacher, il n’est pas impossible qu’elle demande à son frère de venir y faire un tour. Si nous ne sommes pas là, il viendra, et ce sera pour lui l’occasion de retrouver le chemin de la maison. Qu’en penses-tu ?

- Chez nous la constitution familiale n’est toujours pas fixée, mais disons que ce que femme veut, Dieu le veut.

            Robert pensait qu’il y avait de fortes chances pour que ce projet soit un beau montage de la bande des trois, mais tout compte fait un bon changement d’air ne pouvait pas lui faire du mal. Aussi il lança un toast :

- À la découverte de ton pays, mon ami !



Article ajouté le 2007-10-31 , consulté 53 fois

Commentaires


Rivière site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 31/10/2007 à 18:52:42
Je vais au cimetière pour me recueillir sur une tombe. En ces fêtes de la Toussaint, l'agitation qui règne dans les cimetières n'est guère propice au recueillement. Que mes défunts me pardonnent j'irai, un peu plus tard, leur rendre visite.En revanche, j'aurais bien aimé accompagner tes amis dans le Languedoc, revoir les villes de Nîmes et de Montpellier qui m'ont laissé d'agréables souvenirs. Ce sera pour une prochaine fois si Dieu le veut. A bientôt, pour un prochain épisode.

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