Par Aimé LEBON: Errance.

Apprendre à regarder le passé

Page 13 : Apprendre à regarder le passé

Photo: Le Pont du Gard.

            Robert vient de commencer une course contre lui-même : se mettre en activité presque permanente pour ne pas laisser l'anxiété le gagner. En peu de jours il avait compris que son organisme s'habituait vite aux antidépresseurs et que s'il voulait retrouver cette sensation de bien être ressentie après les toutes premières prises il lui fallait augmenter les doses. L'engagement dans une spirale médicamenteuse était une suite prévisible, une fuite en avant. Comprendre qu'il n'y a pas de solution purement chimique à la dépression est une chose, mais résister au surdosage en est une autre. Il en avait discuté avec son psy, sans trop vouloir aller au fond des choses car il reste persuadé que la solution n'est pas non plus dans un retournement permanent de sa personnalité. C'est une question de dignité, de pudeur. En réalité, il se refuse à croire à la psychanalyse ; alors il ne lui reste qu'une voie à emprunter : être le plus actif possible pendant la journée, en variant les activités physiques et intellectuelles pour ne pas s'embourber dans je ne sais quelle impasse de responsabilité mal assurée. Il essayait d'appliquer la méthode d'un grand entrepreneur français qui disait : je me dois toujours d'avoir deux soucis, pour ne pas trop me focaliser sur un seul et garder suffisamment de distance par rapport à l'un et à l'autre tout en cherchant à les surmonter en même temps.

            Alors quand ce n'est pas chez lui que se déroulent les petites réparations dans la maison et le nettoyage du jardin, le terrain d'activités se déplace chez Georges, et il y en a autant à faire, sinon plus. Ce qui lui a valu d'ailleurs cet aveu de son copain :

- Avant, je ne faisais rien, et il ne me semblait pas qu'il y avait matière à travailler ; maintenant que je me décarcasse avec toi, il y a toujours quelque chose à mettre en route.

            La réponse de Robert arriva dans un petit sourire :

- C'est parce que tu considérais jusqu'ici que ce n'est que lorsque tout s'écroule qu'il faut commencer à réparer – ou alors parce que tu avais l'habitude d'attendre que Mimi te sollicite pendant des jours et des jours pour que tu te décides à appeler un artisan.

- Mais moi je ne refuse pas de le faire ; regarde comment mes mains sont écrasées, coupées, pansées, toujours en réparation depuis que tu m'embauches pour ces travaux. Je ne veux pas les faire seul, tout simplement ! Mais le petit martyr, je l'accepte, cela me fait même du bien !

            Tout se déroulait dans un bon climat, bien que le rythme imposé fût quelque peu élevé. Un soir, pendant que son mari regardait la télévision, July appela Mimi :

- Alors tu as une idée pour la prochaine sortie ?

- Je crois que Georges a trouvé quelque chose ; je l'appelle.

            Georges mit un certain temps à prendre l'appareil ; sans doute révisait-il les quelques idées qu'il avait préparées pour emballer son projet de sortie de façon à le faire adopter facilement :

- À Marseille, on parle toujours des Grecs, des Grecs, mais sais-tu que les Romains sont venus ici à l'appel de la ville qui voulait se protéger de plusieurs groupes de guerriers ? Et que depuis la victoire d'Octave sur Alexandre et Cléopâtre, les armées romaines n'ont pas mis beaucoup de temps à s'implanter dans toute la région ?

- Je n'en ai qu'une vague idée, en pensant aux vieilles pierres qu'ils ont laissées ici ou là. Mais où veux-tu en venir ?

- Eh bien, notre prochaine sortie de découverte se fera au Pont du Gard. Préviens Robert ; et dis-lui bien que Mimi insiste pour que les hommes conduisent cette fois.

- Ce qui n'est pas sans conséquence pour eux, je veux dire dans les dispositions à prendre. Les pauvres !

- Cela risque en effet d'être un peu triste de découvrir un tel monument sans se permettre quelques verres de bon vin de la région. Ce n'est pas parce que l'on va plus parler d'aqueduc et d'eau, qu'il faut se mettre au régime sec tout de suite !

- Je crois que Robert est d'accord – à deux pas, toujours campé devant sa télévision, sans même regarder July, il avait opiné du chef. Pour ce qui est de la conduite, c'est votre affaire à vous les hommes ! Tu me repasses Mimi. Je crois que cela va se dérouler en pleine nature, le mieux est peut-être de préparer un pique-nique. Et ça c'est plutôt l'affaire de femmes !

            Et c'est ainsi qu'un bon matin, Robert au volant de sa voiture se retrouva sur l'autoroute en direction de Nîmes ; à ses côtés Georges révisaient ses notes car il comptait faire étalage de ses connaissances à propos de l'implantation des Romains dans la région au IIe siècle avant Jésus-Christ. À l'arrière, les femmes s'amusaient discrètement à voir comment elles avaient réussi à mobiliser leurs maris.

            Après avoir eu quelques hésitations sur l'itinéraire à prendre à l'approche de Nîmes, et plongé dans un petit vallon, tout d'un coup le Pont du Gard s'est offert un instant à leurs vues. Pas de doute, l'ouvrage est à la hauteur de sa réputation : bien intégré dans le paysage, on dirait qu'il y a été placé pour embellir le tableau. Tel quel, le visiteur ne pense même pas à la fonction pour laquelle l'ouvrage a été construit ici.

Le temps de passer par le parking et autres structures d'accueil il a fallu marcher pendant un bon quart d'heure pour apercevoir l'édifice à travers un espace boisé aménagé. Il était là, superbe, vivant, défiant le temps.

            Nul n'était mieux placé que Georges pour faire les présentations :

- Nous venons d'entrer dans les deux millions de visiteurs qui viennent tous les ans saluer « le plus beau, le plus grand et le mieux conservé de tous les ponts-aqueducs du monde romain », bien entendu un édifice classé au Patrimoine de l'humanité.

            Et plus on s'en approchait, plus il était impressionnant, et encore plus avant d'y accéder quand il a fallu vraiment lever la tête pour essayer de le voir dans son ensemble. Bien sûr chacun faisait entendre son admiration devant ce « travail de Romain », devant le « génie technique de cette civilisation ».

July, plus pratique, insista pour arriver à rentrer dans les conversations afin de proposer une organisation de la visite elle-même :

- Faisons une première découverte, et les premières photos ; nous choisirons ensuite un endroit pour manger, soit sous les arbres ici, soit de l'autre côté, sur la rive droite, en bas.

            Alors que Robert s'apprêtait à poser des questions d'ordre technique à Georges, Mimi le devança pour répondre à July :

- Moi je préfère manger sur l'autre berge, en bas ; j'ai comme l'impression que là-bas on se retrouve plus sous le regard du pont, comme pour puiser un peu dans ce qui fait sa force ; et pour retourner à la voiture, nous serons obligés de le traverser à nouveau, ce qui nous permettra de le sentir encore mieux. Et messieurs !, c'est dans ce cadre que July et moi, même si ça fait un bail que nous n'avons pas joué ensemble, avons l'intention de vous administrer une raclée aux cartes ! J'ai emmené un jeu, il y aura sans aucun doute du temps à meubler après le déjeuner.

            Robert avait fait la sourde oreille, il préféra lancer Georges sur le pont :

- Ainsi donc, voilà le symbole le plus prestigieux de la colonisation romaine de la Gaule ! Et sur un si petit cours d'eau ! Mais est-ce que tout cela a servi durablement ?

- Pour le symbole, je n'en sais rien ; pour ce qui est du petit cours d'eau, le Gardon ou le Gard a des crues redoutables. Quant à son utilité, il faut bien comprendre que le pont sert uniquement de support au radier qui conduisait l'eau. Entre la source et la ville de Nîmes, il fallait dans le choix d'un tracé respecter une dénivellation indispensable entre ces deux points pour que l'eau coule naturellement. Et pour le réaliser, il fallait franchir le Gard, et, ici, un simple mur de soutènement n'aurait pas suffi : un pont avec des arches était indispensable pour rendre l'ensemble plus solide. Cette eau a, bien entendu, servi à la capitale qu'était Nîmes et, tout impérialistes qu'ils furent, avec des priorités dans la distribution à respecter pendant les périodes de sécheresse : D'abord, l'alimentation des fontaines publiques, où tout le monde pouvait s'approvisionner ; ensuite, celle des thermes et des autres monuments publics ; et en dernier lieu, celle des riches particuliers.

- Tu nous présentes là les effets positifs de la colonisation romaine !

- Nous ne sommes pas, ni toi ni moi, des descendants du petit groupe qui s'est installé au VIe siècle av.J.C. près d'une source au pied du Mont Cavalier, une résurgence des eaux contenues dans un énorme bassin souterrain. Ni des guerriers Volques qui probablement venaient du Sud de l'Allemagne, ni des Arvernes, un ou deux siècles plus tard. La société gauloise est un produit de synthèse entre tous ces apports, pas tout à fait achevé à l'arrivée des Romains au IIe siècle. Quelque dévastatrice qu'elle fût pour les cultures locales, la « Pax Romana » a apporté à mon humble avis des bienfaits aux peuples sur le pourtour de la Méditerranée. On dit, par exemple, que les Francs, après avoir envahi la Gaule, ont été émerveillés par la civilisation gallo-romaine.

- Il n'empêche qu'il y a eu colonisation par la force.

- Tu ne vas pas demandé des compensations à l'Italie d'aujourd'hui…par exemple en spaghetti pour les SDF des grandes villes ? Ou alors il faudrait remonter un plus loin dans le temps : Demander aussi des compensations aux Celtes, mais à qui les réclamer aujourd'hui ? Ou encore aux Grecs, qui au IIe siècle se félicitaient de voir que les gaulois assimilaient bien des usages civilisés, avaient appris à vivre légalement et donc pas seulement par la force des armes, s'impliquaient plus dans une bonne pratique de l'agriculture, et surtout avaient appris à cultiver la vigne et à faire du vin.

            July et Mimi entrèrent alors dans le débat mais pour le ramener sur un plan plus pratique, comprenant bien que Robert ne défendait pas une thèse mais voulait tester Georges et tout faire pour l'embrouiller, et que ce dernier le lui rendait bien en refusant d'entrer dans de grandes démonstrations historiques.

- Mais nous passons sur ce pont par une route, et pourtant tu dis qu'il n'avait rien à voir avec une voie romaine, s'exclama July.

- En effet, lui répondit Georges. Cette route a été construite bien plus tard : Je crois que c'est sous le Second Empire que des travaux d'entretien ont été réalisés et qui ont coûté fort cher d'ailleurs, et qu'en même temps cette route y a été accolée à cette hauteur.

- C'est cet agencement de gros blocs de pierre – il y a un ressenti particulier quand on y touche – que je trouve extraordinaire et qui sans doute fait la solidité de cet ensemble qui continue à défier le temps. Mais inutile de développer pour moi des aspects trop techniques, supplia Mimi.

- Ce sont des blocs de calcaire coquilliers qui ont été extraits de carrières situées pas très loin d'ici. Mais ne comptez pas sur moi pour développer davantage, je n'ai pas suffisamment de connaissances en géologie.

Et Robert, pour se moquer, car ils ont à peu près la même formation de juristes :

- Si tu me l'avais dit, je t'aurai préparé une petite fiche.

            Le petit groupe traversa le pont, descendit la berge et s'installa sous la protection du pont, pour reprendre l'idée de Mimi de manger quelques sandwiches à l'ombre sur la rive droite. Et après que cette dernière eut dressé une nappe pour s'asseoir et déballé leurs préparations, July ne put s'empêcher de taquiner quelque peu les hommes :

- Aujourd'hui, notre préoccupation essentielle tourne autour de l'eau, il eût été inconvenant de boire du vin à ce repas. Et elle ajouta, alors que les hommes faisaient sembler d'observer le ciel : j'ai quand même apporté quelques bières.

            Et l'antiquité revint alors dans la discussion par une question de Mimi alors que tout le monde avait attaqué les sandwiches :

- Mais toi Robert, tu es bière ou vin ? La question ne s'adresse pas à Georges.

- Comme ton mari je suis et bière et vin !

            Georges avait senti que cette question de boisson dans l'antiquité allait être banalisée un peu trop vite. Aussi il s'appliqua à éclairer ses amis :

- Quand les hommes il y a plusieurs millénaires ont compris qu'il fallait conserver les céréales qu'ils récoltaient, par la cuisson et la fermentation dans l'eau ils ont vu que l'on pouvait produire une boisson à la fois nourrissante, désaltérante et qui se conservaient facilement… Et qui n'était pas détectée par les radars des gendarmes de l'époque, s'empressa-t-il d'ajouter pour teinter son sérieux d'un peu de fantaisie de façon à rester aussi lui-même.

            July, en regardant son mari, se décida à glisser son mot :

- Les Gaulois devaient être aussi et bière et vin.

- Attention, dit Robert, pour eux la Cervoise, la bière du pays, servait aux habitants dont les terres ne se prêtaient pas à la culture de la vigne. Ils en abusaient même, pour une raison de sécurité alimentaire : boire de la bière était en quelque sorte une garantie contre une contamination par une eau de mauvaise qualité.

            Et il avança un peu plus dans la provocation :

- Et la bière et le vin protègent encore les gens contre une eau du robinet douteuse, n'est-ce pas Georges ?

            Pour toute réponse ce dernier lui présenta une 2e bière, qui la refusa tout net :

- Je conduis aussi au retour, mais quand ce sera ton tour, tu n'auras droit qu'à la bouteille d'eau !

            Ce qui permit à Mimi d'ajouter :

- Il faudrait réapprendre à ces messieurs les vertus de l'eau : souvent les petits malaises dont nous souffrons avec l'âge viennent tout simplement d'un déficit de l'organisme en eau.

            Et pour faire plaisir à sa femme, Georges enchaîna :

- Toi tu voudrais sans aucun doute remettre au goût du jour le culte de la source de l'Eure à l'époque des Celtes, la source Nemausus que les Romains ont utilisée pour accompagner l'urbanisation de la région. Ce qui n'empêche qu'ils étaient de bons buveurs de vin, surtout dans la période chrétienne : le vin leur rappelait le sang du Christ.

            Robert a pu se retenir quant à la bière mais s'est jeté sur les gâteaux ; il a continué à en manger pendant toute la partie de carte, engueulant sans cesse Georges qui appliquait mal le code de signes qu'ils avaient mis en place pour la belote bridgée. C'était comme au temps de leur jeunesse, personne ne trichait mais tout le monde établissait des codes pour signaler au partenaire les cartes à jouer. En tout cas les femmes, elles, ont très bien joué le coup, leur système de communication a fonctionné à merveille, donnant aux hommes la raclée qu'elles leur avaient promise.

            Georges aurait voulu jeter un œil sur les Arènes et sur la Maison carrée, deux vestiges célèbres de la présence romaine en plein centre de Nîmes, pour saluer Auguste – Octave prit en effet le nom d'Auguste après sa victoire – mais Robert, fatigué, voulait rentrer au plus vite. C'est d'ailleurs lui qui lança la petite opération de nettoyage de la place où ils avaient pique-niqué. Encore une idée des Romains : nettoyer les lieux publics, en utilisant l'eau qu'ils y avaient amenée.



Article ajouté le 2007-10-26 , consulté 47 fois

Commentaires


Rivière site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 26/10/2007 à 16:16:56
J'ai revu le Pont du Gard,il y a cinq ans environ.J'ai trouvé que l'aménagement du site avait fait perdre au célèbre pont une partie de son authenticité. A ne pas négliger, pour autant, dans le cadre d'un circuit touristique.Concernant Robert-le héros de ton roman-il faudra lui rappeler qu'il vaut mieux ne pas mélanger alcool(bière)et tranquillisants.

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