Par Aimé LEBON: Errance.

Tous les chemins mènent à la culture

 

Page 12 : Tous les chemins mènent à la culture

Photo : La place du Palais des Papes à Avignon.

Dans la voiture qui roule sur l’autoroute en direction d’Avignon, l’ambiance est bonne même si le beau temps n’est pas franchement au rendez-vous. La fin de ce mois d’octobre en Provence est contrastée : un jour, les températures baissent et l’on se dit que l’automne touche à sa fin, et le lendemain elles remontent et le soleil revient animer le paysage. Mais la tendance générale est à un glissement vers le gris qui annonce l’approche de l’hiver.

July avait réussi à convaincre son petit monde d’aller revoir le Palais des Papes à Avignon. Un tel monument historique demande plusieurs visites pour mieux se pénétrer de toute l’histoire qui y habite. Visite historique, certes, mais surtout ballade pour se détendre. Pour le plaisir d’être ensemble, de sortir chacun pour son compte des préoccupations quotidiennes.

C’est elle qui conduit la voiture, et Mimi qui se trouve au côté d’elle fera le retour ; Robert et Georges occupent la banquette arrière, ce qui fait que parfois deux conversations se déroulent en parallèle. Ce que n’appréciait pas tellement Mimi qui à un moment a voulu casser les apartés des deux hommes :

- Mais, dis-moi Robert, tu as l’air très en forme !

En vérité, elle le voyait plutôt un peu trop euphorique, et le regard de biais que July lui lança marquait bien son accord sur cette remarque. Avant le départ ils avaient décidé que c’était aux femmes de se relayer pour conduire, et depuis ils n’arrêtaient de se chamailler comme des gamins à l’arrière de la voiture. Mais Robert avait bien entendu le propos de Mimi :

- Il suffit de prendre quatre cachets dont un somnifère pour voir la vie reprendre des couleurs. Et elles sont encore plus vives ! Mais le plus important est de ne plus avoir la poitrine compressée, les mâchoires serrées, et ces petites peurs qui s’infiltrent sournoisement dans le corps.

            Et Georges de renchérir :

- Pourquoi s’en priver ? Des millions de Français le font sans aucun problème, et leur univers ne bascule pas pour autant dans le drame.

- Alors, je ne vois pas pourquoi je ne le ferai pas, poursuivit Robert, qui cependant pensait que l’affirmation de son copain ne reposait pas sur une étude fine de la situation de tous ces consommateurs particuliers. D’ailleurs, je compte bien faire comprendre à mon psy que je ne viens pas le voir pour blablater sur ma vie mais uniquement pour mes petits cachets. Il y a pas mal de gens qui vivent normalement en prenant tous les jours un traitement. Les médecins eux-mêmes ne s’en privent pas.

            Il fallait aussi compter sur les deux femmes pour sortir de l’autoroute le temps d’une rapide visite des vieux murs d’un château ou d’une église que de grands panneaux sur la route annonçaient comme des lieux chargés d’histoire. Ce qui donnait l’occasion de se dégourdir un peu les jambes au lieu de rouler en continuité pendant plusieurs heures. Ce n’est que plus tard que Robert découvrit que Georges y était aussi pour quelque chose dans ces sorties de découverte : il était devenu un amateur de vieilles pierres et s’intéressait de plus en plus à l’histoire.

            Il était prévu que toute la journée devait être consacrée au Palais des Papes d’autant que l’on pouvait se restaurer au pied de l’édifice. Dès le parking situé un peu à l’écart de la place principale où ils s’étaient garés, l’ambiance est perceptible par le coup d’œil sur le paysage qui cadre le Palais. Il fallait bien un édifice architectural de qualité pour abriter le pouvoir papal en raison de la guerre civile en Italie. Magnifique ! Mais aucun souffle religieux ne s’en dégage aujourd’hui. Cela fait quand même quelques siècles qu’il n’y a plus de pape dans ces murs. C’est bien une belle forteresse qui montre plus le temporel que le spirituel, mais il est vrai qu’au XIVe siècle, ces deux pouvoirs étaient fortement et habilement imbriqués. D’autant que le prince ou le roi n’avait rien de comparable à opposer à un pape en structure de communication qui fût en mesure de contrer l’influence de ce dernier.

            Tous les quatre n’ont pas conservé grand-chose de leur premier passage sur le site, et, ainsi que pour le Louvre où le musée d’Orsay, d’autres visites sont loin d’être inutiles si l’on veut mieux cerner tout ce qui s’y trouve.

            Ils remontaient dans la petite ville auprès du Palais quand Robert, à voix haute, s’adressa à Georges :

- J’espère que la partie culturelle ne sera pas trop longue ; je me demande si l’on ne devrait pas réserver une table dans l’un de ces restaurants. Au-delà d’un certain temps – je crois que July est décidée à prendre des audio guides, je la vois faire tous les points dans chaque pièce et écouter tous les commentaires enregistrés – je décroche et je vous attends en bas devant un apéritif.

- D’accord, dit Mimi ; mais mets-toi devant cette devanture qui est calée sur la Palais en arrière plan pour que je prenne une photo ; et en attendant que tu réserves des places, je vais faire d’autres clichés des alentours.

            Georges a accompagné Robert dans un restaurant pour réserver une table placée pour mieux voir les allants et les passants. C’était le moment de faire remonter en surface un souvenir :

- Toi, tu ne changes pas. Tu te souviens quand on allait à des répétitions générales à l’opéra de Marseille. Dans notre bande il y avait un couple de mélomanes qui nous tiraient vers la musique et qui obtenaient des billets pour les étudiants et un certain public à des prix très raisonnables.

- Oh ! oui ! Nous étions tous les deux les plus ignares en culture artistique. Mais on se pliait à la volonté du groupe, surtout parce qu’il y avait après le concert le restaurant et la virée dans une boîte pour danser.

- Je me rappelle bien de cette boîte : tu emmenais des disques du folklore de la Réunion et le Dj acceptait de les passer gentiment. Tout notre monde roulait le séga, les autres danseurs se mettaient dans l’ambiance en moins de deux.

- Toi qui retiens les bons moments, et qui aimerais les faire revivre, tu dois te souvenir que j’ai fait aussi le coup en plusieurs fois à Aix pendant le Festival de musique de la ville ; il fallait bien supporter des heures d’écoute de musique moderne – ou plutôt le bruit d’une chaîne qu’un « musicien » s’amusait à traîner dans un poulailler - en pensant au vrai plaisir qui allait venir ensuite.

- Il y avait aussi des concerts de musique de chambre en pleine ville, et ils étaient plus à notre portée. Disons que c’était le plaisir d’être ensemble qui l’emportait ; la culture n’était qu’un prétexte, pour nous deux au moins.

- Je reviens à l’opéra : à une répétition générale nous étions tous placés, en bas, au premier rang, près de la fosse de l’orchestre. Qu’est qu’on s’est ennuyés ce jour-là ? Au bout d’un moment, on n’écoutait plus rien. Les danseuses vues de près, en raison sans doute de leurs grossiers maquillages et de leurs muscles saillants sous une peau blanche et transparente, étaient horribles à voir, et, pour s’occuper, tous les deux on surveillait trois à quatre violons pour voir si les archers étaient vraiment en phase dans leurs mouvements. Tout en commentant notre petite expérience, et en essayant de chercher, pour rire, s’il n’y avait pas ici ou là une faute dans l’interprétation. Et quand le chef d’orchestre arrêtait ses musiciens, on était bien en répétition générale, et leur demandait de reprendre à telle ou telle mesure de la partition, tous les deux on se lançait : je me disais bien qu’il y avait…

- Et au bout d’un moment, après s’être fait rappeler à l’ordre par deux petites vieilles qui attendaient de nous un silence total - elle suivaient la pièce avec ravissement – nous avions décidé d’aller fumer quelques cigarettes dans le hall d’entrée.

- Il n’empêche que ces sorties ont été pour nous des moments d’éducation musicale que nous n’avons pas eus à l’école. Je vois aujourd’hui que tu comptes mettre à jour mes connaissances sur la période où le monde chrétien était dirigé d’Avignon et non pas de Rome, je suppose que tu me comprendras si à un moment ou à un autre je ressens le besoin d’aller chercher un remontant dans un bar sur la place.

            Mais au cours de la visite, Robert fut agréablement surpris de voir que ce n’était pas l’aspect purement religieux qui était développé ; l’audio guide est un outil de découverte qui permet de sélectionner les points qui intéressent le visiteur ; autrement dit, ce dernier peut facilement éviter ce qui lui paraît barbant. Ce qu’il en a retenu, c’est que dans « le plus grand palais gothique du monde », les différents papes se préoccupaient aussi du rayonnement culturel de cette place, d’autant qu’ils attachaient beaucoup d’importance à leur rôle diplomatique entre la France et les pays environnants.

Avant de finir la visite, il se décida à donner ses impressions sur ce monde :

- À voir la Salle du trésor bas là où l’on gardait les sacs d’or et les objets précieux, et la Chambre du Camérier, le véritable homme de confiance du Pape, on sent bien la grande organisation pour accomplir les missions de l’Eglise. Les dimensions de la salle du Consistoire où se tenaient les assemblées des cardinaux donnent une idée de la représentativité de la papauté dans le monde. La salle de réception et la cuisine n’étaient pas du tout jugées secondaires, il n’y a qu’à considérer la hauteur de la cheminée ; et aussi les archives qui mentionnent le nombre impressionnant de bœufs, de moutons, de volailles et d’œufs utilisés en cuisine pour une grande occasion.

- J’espère que le restaurant que tu as choisi sera lui aussi à la hauteur pour nous recevoir. Ce n’est pas la période du Festival de la ville, je crois que nous allons manger dans de bonnes conditions. À ce propos, il ne faut pas compter sur moi pour les grandes pièces de théâtre classique en été. En revanche, je ne dis pas non aux arts vivants qui envahissent les rues d’Avignon ; c’est à voir au moins une fois. Alors, pourquoi pas une autre visite en été ?

            Le repas fut très moyen ; en général, ce n’est pas de la bonne cuisine que l’on sert à deux pas des grands sites touristiques. C’est une question de rentabilité sans doute. On mise plus sur le nombre de repas servis que sur la qualité des plats proposés. Ce qui a fait dire à Georges, :

- Ah ! si l’on pouvait s’en plaindre auprès de Clément VI qui, lui, était un bon vivant !

            Sans doute eût-il été plus judicieux d’aller manger dans un restaurant en pleine ville, mais c’était plus pratique de le faire ici. Mais la remarque de Georges déclencha une réplique de July :

- À parler des deux principaux constructeurs du Palais, le mieux est de rester dans l’esprit développé par le prédécesseur de ton bon vivant, Benoît XII, qui, lui, était un exemple de vie austère.

            Le retour fut des plus agréables pour tout le monde : à l’arrière les deux hommes dormaient d’un bon sommeil tandis qu’à l’avant les femmes discutaient entre elles de tout et de rien. Ce fut une excellente journée.

Seule July avait noté que Robert, depuis qu’il avait retrouvé une certaine joie de vivre, mangeait et buvait plus que d’habitude. Et plus souvent !

 

 



Article ajouté le 2007-10-18 , consulté 58 fois

Commentaires


Riviere Georges site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 18/10/2007 à 20:34:27
Très bonne description du Palais des Papes que je n'ai, malheureusement, pas eu l'occasion de visiter. Ton histoire m'incitera peut-être à le faire, à l'occasion d'un prochain voyage.Continue à nous faire rêver.

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