Par Aimé LEBON: Errance.

Quand la dépression s'enracine...

Page 11 : Quand la dépression s'enracine…

Photo : Une orchidée.

            Dans cette période de retraite qui commence, il n'y a pas eu que les retrouvailles entre deux copains, leurs épouses aussi ont eu du plaisir à se revoir plus souvent. Les deux couples se sont remis à organiser des activités dans l'esprit du bon vieux temps. Le mois d'octobre s'achève, et l'on est bien loin d'un temps de retraite paisible.

Robert et Georges se sont en effet connus dans leur travail avant de faire la connaissance de July et de Mimi qui à l'époque animaient déjà ensemble leur temps libre. Tous les quatre sont des Marseillais d'adoption, une appellation qui a toujours déplu à Robert : on n'est pas de quelque part seulement parce que sa famille a depuis toujours son caveau dans le cimetière du village ou du quartier ; c'est la participation à la construction permanente de la communauté de vie qui compte. Ils se sont connus en France. Mimi et Robert sont Réunionnais ; July et Georges ne sont pas des Provençaux bon teint : July est une Arlésienne, mais ses parents sont des émigrés espagnols qui ont fui la guerre civile en Espagne quand les milices franquistes ont commencé à chasser le républicain. Georges vient de Sète, une ville marquée par un régionalisme bien entretenu qui déborde jusqu'aux Pyrénées. Et c'est dans cette ville phocéenne ouverte sur le monde que ces déracinés se sont connus, pour s'y installer et devenir de vrais Marseillais – il n'y a qu'à voir et à entendre leurs enfants.

            Mimi avait senti que le binôme Robert-Georges avait complètement repris du service ; Robert associait son ami à tout ce qu'il entreprenait, plus pour une question de présence que pour un réel besoin d'aide à la réalisation de petits travaux. Et aux dires de ce dernier, il n'allait toujours pas bien : continuellement angoissé, il passe son temps à se fabriquer des peurs ; il est de plus en plus difficile de capter son attention tellement il met en boucle dans sa tête ses propres préoccupations.

Elle s'était dit qu'il faudrait qu'elle en parle à July. Et un matin, elle prit l'initiative de l'appeler pour qu'elle vienne passer une journée chez elle pendant que les deux hommes se livrent à leurs activités de travaux informatiques ou de réparation en général ou encore de marche dans la colline. Cela fait longtemps qu'elles ne se sont pas vraiment parlé, qu'elles ne se sont pas senties toujours disponibles pour soutenir l'autre. Et, de plus, un peu de papotages ne pouvaient pas faire du mal à personne. Une idée qui fut acceptée sur le champ et qui se réalisa quelque temps après.

            Et ce jour-là, après avoir préparé le repas et mangé à plaisir ensemble, Mimi alla directement au sujet. D'ailleurs, elle sentait que son amie avait aussi besoin de l'aborder :

- D'après Georges - Mon Dieu que ce n'est pas un expert ! - Robert se plonge dans la dépression ; il essaie de l'aider, mais il est lui aussi un peu perdu ; et il m'avoue qu'il se sent désarmé.

- Je sais. On aurait dit qu'il avait attendu le premier jour de sa retraite pour mettre en place un processus de déstabilisation de sa personne ; un peu comme si le ressort qu'il avait tendu pendant toutes les années d'activités professionnelles se détendait irrémédiablement, et sans savoir jusqu'où cette détente pourrait aller. Je ne sais pas quoi faire. Et lui non plus !

- Georges en ce moment sort aussi de son ordinaire, il est entré dans un autre espace-temps, et déjà qu'il n'a jamais été très solide, j'avoue avoir un peu peur : il risque de s'embarquer dans une sorte de descente vers je ne sais où.

- Et nous les femmes, sommes-nous pour quelque chose dans cette affaire ? Moi je ne comprends pas pourquoi il se cogne la tête contre le mur. Il a fait une belle carrière, dans l'estime de tous ses collègues ; à nous deux nous avons les moyens de couler des jours paisibles sans trop penser au lendemain ; les enfants, quoiqu'il en dise, ont plus ou moins bien réussi, en tout cas sont capables de se défendre dans la vie. Je connais des familles relativement aisées qui ont beaucoup plus de difficultés que nous avec leurs enfants – et pourtant, c'est au moment de récolter tout ce qu'il a semé et fait fructifier de bon qu'il perd pied. Il y a un signe qui ne trompe pas : il lui arrive de pleurer, et lui-même ne sait pas pourquoi il pleure ! Il m'échappe complètement.

- On devrait sortir plus souvent ensemble tous les quatre : aller pique-niquer, faire au moins un tour au cinéma par semaine, voir des concerts, se bouger régulièrement. Et pourquoi ne pas monter de petits voyages de découverte ? Cela nous fera du bien à nous aussi. Parce que, je suis sûre que tu en es consciente, nous serons d'une façon ou d'une autre entraînées…Allez ! un soir on va manger du poisson dans les environs de la Corniche ; on ira sur place feuilleter en quelque sorte des images de notre jeunesse, bien que des aménagements y ont été faits et que l'on risque de ne plus retrouver tout ce que l'on a connu, tout ce que l'on a vécu là-bas.

- Merci de me faire remonter ces bons souvenirs. Tu te souviens comment cela a commencé entre nous quatre ? Rappelle-toi ce petit foyer qu'une association d'étudiants réunionnais avait lancé près de la Faculté des Sciences de Saint-Charles où tu m'as emmenée…

- Bien sûr, c'est moi qui t'ai poussée là-bas ce soir-là !

- Tu finissais ta dernière année à l'Ecole d'assistante sociale, et moi je travaillais déjà dans cette ville. Tu m'y as emmenée un soir, et c'est là que j'ai fait la connaissance de ces étudiants réunionnais qui s'entraînaient pour présenter des danses et des chansons de leur pays pour une soirée que le CROUS (Centre régional des œuvres universitaires) organise tous les ans de façon à présenter aux Marseillais les apports folkloriques des groupes d'étudiants d'origines diverses. Et parmi ceux qui y assistaient et donnaient de conseils aux danseurs, il y avait Robert.

- Georges était là aussi ; et tous les deux nous ont invités à faire partie des quelques personnes qui sont allées manger après la répétition dans un petit restaurant tenu par une Vietnamienne à deux rues plus loin. Et la soirée s'est terminée pour nous quatre sur un ban du Vieux-Port.

Et en ce mois d'octobre où le temps est encore potable, tous les quatre se sont retrouvés un soir dans un restaurant à manger du poisson, et ils ont enchaîné par une ballade sur la Corniche. C'est Georges qui commença la revue des souvenirs, en s'adressant à July :

- Mais tu aurais dû emmener dans ton coffre un cageot de cerises, ou plutôt de fruits de saison ! Tu te souviens comment « tes » cerises étaient les bienvenues, on n'en pouvait plus après avoir tant bu, fumé et dansé. Comme ces fruits étaient rafraîchissants…Et la bataille avec les noyaux sur le bord de la mer ! Ces virées sur la Corniche étaient vraiment reconstituantes avant de rentrer au petit jour pour se coucher.

Les deux femmes prenaient visiblement du plaisir à revisiter leur passé ; Robert, lui, était resté de marbre comme s'il n'y avait rien entendu. Sollicité une nouvelle fois par Georges sur ses souvenirs, il a dû faire un effort pour se mettre un peu dans l'ambiance :

- Moi je me souviens surtout des défis au vélo Solex que se lançaient deux étudiants qui faisaient plus ou moins partie de notre groupe et qui bricolaient leurs montures l'après midi du samedi pour être au top le soir sur cette belle route au bord de la mer.

- Ces courses étaient vraiment marrantes, non seulement parce que ces engins avaient une vitesse limitée mais surtout en raison du fait que c'était du vieux matériel, ajouta immédiatement July. Qui continua : Et dire que des jeunes aujourd'hui se lancent les mêmes défis mais avec des voitures super gonflées et en prenant beaucoup de risque sur des routes normales !

- Ils ne savent plus ce que c'est que le plaisir ; ils ont trop de facilités aujourd'hui, lui répondit Robert.

            Ce fut le sujet sur lequel ce dernier avait pris un peu d'intérêt à participer aux échanges. Sur le retour, Mimi avait insisté pour que le dernier verre fût pris chez elle ; et la discussion avait continué. Robert avait fini par allumer la télévision, tellement il voulait se mettre à part. Ce qui avait fini par pousser July à annoncer : nous allons rentrer…il faut qu'on rentre. Pour partir sur une note plus gaie :

- Jolies tes orchidées ! Dès demain, je vais m'en acheter deux : une que je mettrais dans le séjour ; et l'autre dans la cuisine.

            Les jours qui ont suivi n'ont rien changé à la pente glissante vers le trou sur laquelle Robert était engagé. Et un après-midi, alors que sa femme rentrait des courses, il lui annonça d'un coup :

- J'ai appelé notre docteur – depuis la naissance des enfants, c'était celui de la famille, mais lui-même n'avait jamais accepté de se faire suivre par un seul médecin – pour lui demander l'adresse d'un psychiatre. Et en un rien de temps il avait obtenu un rendez-vous. De toute façon, pour lui, n'importe qui de la profession aurait fait l'affaire.

- C'est une bonne décision ; il faut savoir réagir très tôt, lui répondit sa femme d'un air qu'elle avait voulu le plus détaché possible.

            Georges n'a pas pu refuser à son ami sa proposition de l'accompagner chez le psy, mais il avait bien précisé qu'il ne voulait pas aller plus loin que la porte d'entrée de la salle d'attente. Et encore !, avait-il précisé.

- J'ai peur de ces toubibs-là ; je me demande si le fait d'être moindrement en contact avec eux ne pousse pas les curieux et les malades imaginaires à tomber dans ce monde particulier d'où on ne revient jamais !

            Finalement, le jour venu, il accepta d'entrer dans la salle d'attente. Il y avait une seule personne qui dans un coin lisait avec attention. Mais on aurait dit quelqu'un qui n'était pas là pour lui-même ; sans doute jouait-il le même rôle qu'il tient auprès de son ami. Sans tarder une porte s'ouvrit, et à l'appel d'un nom l'homme se leva, passa devant Georges, et rentra dans la pièce d'à-côté. Il n'avait même pas eu le temps de voir la tête du médecin, et il en était bien content. La pièce retomba dans le silence, et il se pencha vers Robert pour lui dire qu'il allait se retirer tout de suite et l'attendre dehors. S'il avait besoin de lui, il n'avait qu'à sortir pour le trouver sur le trottoir d'en face. Encore qu'il fût traversé par l'idée d'essayer de repérer le bar le plus proche !

            Sur le trajet du retour, Robert sans attendre les questions de son ami – il savait qu'il brûlait d'impatience de connaître ce qui s'était passé – lui tendit l'ordonnance sur laquelle il n'y avait que trois petits groupes de mots.

Georges avait compris que Robert n'avait pas l'intention de lui parler de l'analyse qu'il avait commencé à subir, mais qu'il ne consentait seulement qu'à lui monter les anxiolytiques que le médecin lui avait donnés pour le calmer. Retournant l'ordonnance à son ami, il lui lança :

- Merci ! Quand je ne me sens pas bien, j'ai un bon médicament pour me remonter : un bon whisky irlandais. Je te le ferai goutter sans tarder !



Article ajouté le 2007-10-11 , consulté 46 fois

Commentaires


Riviere Georges site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 13/10/2007 à 17:57:52
Tu abordes, dans cet épisode, un sujet sensible. Beaucoup de spécialistes se sont penchés sur le sujet. Il semblerait, en effet, que certains retraités plongent dans la déprime, peu après avoir cessé leur activité. Ce constat a conduit certaines mutuelles à organiser des stages pour leurs adhérents en pré-retraite ou retraités. Pour ma part, je reste dubitatif quant au résultat.

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