Par Aimé LEBON: Errance.

L'homme et la nature, un tout!

Page 10 : L’homme et la nature, un tout !

Photo : Paysage boisé de la périphérie de Marseille, un lieu pour crapaüter.

 

Il était plus de 20 heures quand Robert déposa Georges chez lui. Il s’est excusé auprès de Mimi vu l’état dans lequel ils se trouvaient tous les deux : J’avais besoin de sa compagnie, de son art de vivre, confessa-t-il. Pour ajouter : D’une certaine façon, nous avons un peu fêté des retrouvailles.

Arrivé chez lui, Robert laissa sa voiture en plein milieu de la cour ; il ne s’était même pas rendu compte qu’elle était tout de travers dans une allée. Il ne se sentait pas bien ; ce qu’il avait mangé et bu commençait à le remuer pas mal. Sans dire quoique ce soit à July, il alla tout droit à l’armoire à pharmacie et prit deux cachets effervescents pour faciliter sa digestion. Il savait qu’il n’y avait qu’une stratégie pour supporter les conséquences de la fête : surtout ne pas s’allonger, car tout se mettra immédiatement à tourner, et il se sentira alors encore plus mal ; mais marcher, marcher jusqu’à ce que le médicament fasse son effet. Comme dehors le temps était à la fraîche, il ne lui restait plus en passant par les couloirs qu’à faire en plusieurs fois le circuit séjour, cuisine, salle de bain en appliquant une technique de respiration profonde qui permet de retrouver un peu de tonus : inspirer par le nez en poussant d’abord le ventre, puis la région du sternum, et ensuite fortement la poitrine ; bloquer la respiration pendant quelques secondes ; expirer par la bouche en comprimant d’abord la poitrine avant de passer au ventre. Et bloquer à nouveau la respiration avant de recommencer le processus.

Au bout d’un moment, Robert sentit que le médicament commençait à agir. Il n’avait plus cette envie de vomir qui restait là en permanence sans qu’il ne parvienne à renvoyer ce qui tournait en lui. Il commença alors à boire de l’eau, par petite quantité, tout en continuant à marcher dans la maison. Dans sa jeunesse, les quelques bringues de choc qu’il avait faites ne lui ont pas laissé de bons souvenirs. Il sait depuis ce qu’il faut faire pour ne pas aller jusqu’à « casser la pompe ».

À ce propos, un incident lui est revenu en mémoire, à une surprise-partie organisée le soir même de la dernière journée des épreuves du bac. Les lycéens organisateurs tenaient à marquer l’événement avant que les résultats ne soient proclamés, de façon à entretenir une certaine ambiance entre tous les candidats. Un de ses copains d’alors, fils d’une famille bourgeoise du Sud de l’île, dans un état d’ébriété avancé, n’a pas pu se retenir et a tout renvoyé dans le corsage de sa cavalière, qu’il avait présentée à tout le monde comme étant sa conquête de l’année du bac. Il aurait eu au moins celle-là à défaut de son examen, avait-il clamé auparavant. L’événement avait fait le tour de la ville en peu de temps. La honte que la fille a eue à endurer a été difficile à supporter. La gêne qu’au tout début le garçon a éprouvée s’est vite effacée. Beaucoup de ses amis auraient aimé qu’il s’excusât publiquement une fois son état normal retrouvé, et qu’il fasse ensuite tout ce qu’il pouvait pour aider cette personne à laver cette « tâche ». Non : il préféra retourner l’incident en un fait de gloire.

July s’était accrochée à la télévision pour suivre un film quand le téléphone se mit à sonner. C’était Mimi qui l’appelait :

- Comment ton homme se porte-t-il ? Le mien ne veut pas rentrer dans la maison ; il pleure, mais c’est une habitude chez lui : il se lance dans sa énième promesse de mieux contrôler ses envies de boire et veut en même temps que je lui montre sur mon visage que je le crois sincère. Il est sur un banc de la véranda et refuse de rentrer. Peut-être que si Robert l’appelait, il arriverait à le convaincre de se mettre à l’abri, car ce soir il fait un peu froid et à s’exposer à un temps pareil après avoir bamboché, à coup sûr demain il sera malade.

- Excellente idée, lui répondit July ; aux deux compères de gérer la situation qu’ils ont créée !

            July trouva son mari dans la salle de bain ; il n’arrêtait pas de se mouiller le visage au point qu’il lui apparut tout d’un coup plus fatigué qu’il ne l’était en réalité. Il lui raconta la situation et plaida pour que son mari donne un coup de main à Georges. Mimi était toujours au bout du fil. Robert s’appliqua à jouer le jeu :

- Ne t’en fais pas ! Je crois que je vais arriver à le faire rentrer.

            Il entendit Mimi répéter plusieurs fois à son mari que son copain voulait lui dire un mot avant de dormir ; et, au bout de quelques secondes, ce dernier s’annonça par un raclement de gorge :

- Alors vieille branche, comment ça va ? Tu veux me parler ?

- J’ai pris un médicament pour mon estomac, ça commence à aller mieux. J’ai besoin de toi demain, pour remettre en ordre mon ordinateur : j’ai un logiciel qui se plante de temps à autre, et je me demande si le mieux ne serait pas de tout balayer sur mon disque dur. Reformater l’appareil ! Je compte sur toi pour le milieu de la matinée ; à toi de bien récupérer cette nuit pour être opérationnel demain. Et pour te récompenser, je te ferai prendre une tisane de ma composition ; nous en aurons besoin tous les deux pour nous requinquer un peu.

- Bien trouvé ! Je marche. Mais de ton côté, n’attends pas que je sois sur place pour commencer à chercher tous les CD de tes logiciels !

            Georges avait bien compris la manœuvre ; mais, ce qui lui importait, c’était que les autres pouvaient avoir encore besoin de lui. N’avait-il pas lancé à sa femme dans un moment où il avait trop bu, dans un de ces moments où il se sent coupable et cherche dans les pleurs à retrouver une certaine considération dans le regard des autres :

- Sans la persévérance et la combativité d’un alcoolique comme Winston Churchill pendant la bataille d’Angleterre, le monde libre n’aurait pas pu résister aux attaques de l’Allemagne nazie en 39-40 et aujourd’hui c’est cette idéologie qui aurait dominé l’Europe voire le monde !

Il avait besoin d’un déprimé comme Robert pour le manager, l’aérer quelque peu, comme ce dernier avait besoin d’un alcoolique comme lui pour se supporter dans la période de déprime qu’il traverse. Tout doit être adapté aux circonstances : Par exemple, c’est connu qu’un bon paranoïaque, avec sa méfiance aiguisée et constamment en éveil, peut faire des merveilles dans une situation de grandes négociations commerciales.

            Tout se passa très bien pour Georges ; quant à son copain, s’il a bien dormi une partie de la nuit, il s’est réveillé vers les quatre heures du matin, et il lui fut impossible de refermer l’œil jusqu’au petit jour. Si bien qu’à 6 heures, il descendit dans son bureau pour commencer à chercher les CD pour réorganiser son ordinateur. Il avait de petits vertiges, signe d’un besoin d’une tisane pour se « rafraîchir » : soigner son foie et apaiser l’irritation de ses intestins.

Georges se retrouva à « La Pinol » vers les 10 heures comme promis ; July était dans son jardin, et après quelques banalités échangées, elle lui indiqua que son mari était dans son bureau et qu’il l’attendait avec un intérêt non dissimulé. Alors qu’il s’apprêtait à passer dans le séjour, il entendit Robert l’appeler dans la cuisine. En y entrant, il découvrit son copain en pleine manipulation, une casserole à la main devant un bol fumant :

- Qu’est-ce que tu fabriques ?

- J’en ai presque terminé ; je te sers aussi un bol de tisane et nous allons de suite faire notre petit travail.

- Et là ! Et là ! Tu ne plaisantes pas, toi ! Qu’est qu’il y a dans ce bol ?

- C’est une préparation, plus une infusion qu’une décoction, à partir de stigmates de maïs et de feuilles de romarin. Elle ne peut pas te faire du mal. Il est vrai que tu aurais préféré une de ces macérations qui consistent à utiliser l’alcool ou le vin pour capter les principes actifs des plantes.

- Pas facile à boire, fit Georges qui avait réussi à avaler plusieurs gorgées. Tu aurais dû l’arroser de rhum, et peut-être même y ajouter une bonne cuillérée de miel. Et il n’y aura que ce bol à finir !

- Un en milieu de matinée ; et un deuxième dans l’après midi. Tu sais, il n’y a pas que le choix des plantes et celui de la méthode pour en extraire les molécules actives qui sont à faire, mais aussi celui du moment le mieux adapté pour boire la mixture. On ne se guérit pas en se faisant plaisir. Autrement, ce serait le paradis sur terre !

- Tu es sûr que c’est la meilleure combinaison possible ?

- Si j’étais au pays, j’aurai essayé de me replonger dans une pratique que j’ai connue et expérimentée dans ma famille : D’abord, repérer dans le chemin de charrettes qui passait près de la maison de mon enfance deux belles touffes de « gros chiendent », les déterrer en prenant soin de ramener tout le système radiculaire ; ensuite, cueillir dans le fond du verger trois cœurs de caféier avec des feuilles bien jeunes ; puis, laver les racines et les feuilles à la grande eau au robinet de la cour et les jeter dans l’eau qui bout dans une casserole émaillée ; sans oublier de couvrir aussitôt le récipient pour que la vapeur barbote bien dans l’ensemble - ce que ma mère appelait « touffer » la tisane. Enfin, attendre un petit quart d’heure avant de filtrer le liquide. La tisane était alors prête à boire, à la soif toute la journée, mais en évitant d’en prendre trop près des repas. La même méthode s’appliquait à la venue des premiers signes d’une attaque grippale. Les ingrédients utilisés étaient aussi cueillis dans la cour : trois morceaux de feuilles de citronnelle ; trois feuilles de cannelle ; un demi citron et du miel produit à la maison même. Dans ce cas, il s’agissait de booster les défenses de l’organisme pour faire face à une attaque virale. Les préparations sont multiples, les Réunionnais en ont inventé des plus variés.

- Et pendant le traitement, pas d’alcool je suppose ?

- Tu l’as bien dit ! Mais attention, cette culture en général n’est pas spécifique à mon île. Dans toutes les régions du monde, et de tout temps, l’homme s’est efforcé de trouver dans le coin où il vit de quoi l’aider à supporter ses maladies. D’ailleurs de nos jours, dans toutes les librairies, le retour à la nature fait fleurir les traités de phytothérapie. Les « tisaneuses », lors de notre dernier séjour dans l’île, on en a vues dans tous les marchés. Mais si la science médicale regarde d’un meilleur œil le retour à une plus grande utilisation des produits naturels, il n’en demeure pas moins que c’est à chacun d’adapter cette pratique à son propre cas. À chacun de faire sa propre expérimentation, en partant de l’héritage laissé dans sa famille. Parce que, quelquefois, avec un même produit, il n’y a pas beaucoup de distance entre le remède et le poison.

- Comme à chacun de trouver le meilleur fonctionnement de ses logiciels dans son ordinateur, reprit Georges, pour signifier à Robert qu’il fallait passer à l’autre malade qui était dans son bureau.

 



Article ajouté le 2007-10-04 , consulté 50 fois

Commentaires


Pierre Georges site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 07/10/2007 à 13:25:19
Au lendemain d'une bringue, j'aurais conseillé à ton ami Georges un "bouillon larçon"; plus agréable au goût qu'une tisane il est aussi d'une grande efficacité. Tu peux croire en mon expérience.

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