Georges, ou le sophisme personnifié
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Photo : « La Bonne Mère » qui veille sur Marseille.
Robert passa une mauvaise nuit à son retour de la gare Saint-Charles, où en compagnie de July il avait conduit Mathilde au départ de son TGV pour Paris en fin de journée. Il ne voulait ne pas y aller, mais, après l'orage la circulation est toujours difficile pour atteindre le centre-ville et July aurait eu des difficultés, à l'aller comme au retour, à trouver des itinéraires pour éviter les grandes mares d'eau où les voitures peuvent caler.
En route, il ne parla que lorsqu'il était sollicité par Charly. C'est la présence de son petit fils qui a fait qu'il n'a pas explosé une nouvelle fois quand sur le retour vers la maison July lui a annoncé que son deuxième fils, Emile, selon les dires de Mathilde qui a gardé des relations régulières avec lui, avait quitté son emploi dans une entreprise de bâtiment. Après avoir fait des études sur la structure des métaux dans un l'IUT, pour faire plaisir à sa copine que ses parents n'ont pas encore vue, Monsieur a préféré se recycler dans la restauration. Il travaille dans le bar-restaurant de ses « beaux-parents ».
Encore un qui lui échappait complètement, non qu'il eût voulu faire à sa place ses choix de vie, mais il aurait été récompensé des efforts qu'il avait faits pour l'aider dans ses études s'il avait continué dans une voie plus valorisante à ses yeux. Et qui lui garantissait une certaine liberté personnelle ! C'est pour détendre l'atmosphère qu'il avait donné un point de vue :
- On mange peut-être bien dans « son » restaurant !
Mais July n'a pas été dupe un seul instant de l'humour de son mari à ce sujet.
Robert passa la nuit sans fermer l'oeil sur un divan dans son bureau où il avait l'habitude de faire une petite sieste de temps à autre ; et, en plusieurs fois, il a refusé un somnifère que July, toujours très au fait de l'état de son mari, lui proposait. Ce n'est qu'au petit matin qu'il a réussi à dormir un peu.
Les deux jours qui ont suivi n'ont pas permis à Robert de retrouver sa sérénité. Il ne savait pas quoi faire de tout son temps ; il refusa de mettre de l'ordre dans son bureau - une idée de July -, car il ne s'estimait pas en état de faire le bon tri entre ce qu'il faudrait absolument garder et ce qui devait aller à la poubelle. Il s'essaya à relancer son footing. Sur un parcours qu'il connaissait bien, à l'aller il réussissait à se traîner, mais au retour, non qu'il fût vraiment exténué, il se mettait automatiquement à marcher, parce tout simplement il n'avait plus envie de courir. Les après-midi, il lui arrivait de faire une petite sieste, mais au réveil il n'était toujours pas bien.
Et un matin, ne sachant vraiment pas quoi faire pour s'occuper et n'arrivant pas à calmer une angoisse qui tous les jours se réinstallait dans sa poitrine, il pensa à Georges. Il l'appela, et tomba sur Mimi, sa femme. Cette dernière lui lança tout de go :
- Comment va le nouveau retraité ? Tu as commencé à apprécier ? Tu as jeté ton réveil matin ?
- À vrai dire, lui répondit Robert, je me sens quelque peu dépaysé. Je n'ai pas encore trouvé de bons points d'appui. Je flotte !
Il savait que les informations passaient bien entre Mimi et July, vu les connivences qu'elles ont tissées au fil du temps.
- Normal ! lui répondit Mimi. Quant à Georges, tu le connais, sa nature le porte à tout simplifier à l'excès, alors soit il se cache soit il sort en douce ; il pense surtout à éviter le petit travail que je pourrais lui donner à faire. Mais dès que je poserai la main sur le bonhomme, je lui dirais de t'appeler aussitôt.
La « maladie » chronique de Georges, le sophisme, vint tout de suite à l'esprit de Robert. Et sans doute par un entraînement à résister aux raisonnements habituels de son mari, Mimi avait appris elle aussi à nager dans les mêmes eaux. En parlant de lui de cette manière, elle venait en effet de se lancer dans un sophisme qui s'appuie sur « un jugement de valeur » concernant son mari pour affirmer en déduction son irresponsabilité. C'est bien là un raisonnement faux, qui a l'apparence de la logique, et qui cherche à induire en erreur si on accepte dès le départ le jugement porté. Mais Robert connaissait bien Mimi : une femme extraordinaire, toujours prête à aider la terre entière, une femme qui a été et reste la chance de Georges. Et ce dernier le sait bien !
Robert n'eut pas à attendre longtemps le coup de fil de Georges ; il savait qu'il pouvait compter sur lui pour l'accompagner dans les moments difficiles, lui qui esquive avec une certaine sagesse et sa femme et les pièges de la vie. Il n'avait pas vraiment la réputation d'un angoissé et encore moins d'un dépressif. Il eût fallu pour qu'il le soit qu'on lui retirât un peu de son je-m'en-foutisme.
Georges ne chercha pas à retenir son contentement quand Robert lui proposa de descendre en ville, de déjeuner ensemble et de se balader à travers des souvenirs communs dans l'après-midi. Il était enchanté !
C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent sur la place de la Préfecture après avoir garé leur voiture dans le parking en sous-sol. C'était la fin de la matinée et pas mal de jeunes se pressaient aux alentours des bars, ce qui n'a pas manqué de faire réagir Georges :
- Habillées comme elles sont aujourd'hui, avec tous leurs appâts au vent, il n'y a pas de doute les filles d'aujourd'hui doivent faire l'amour en longueur de journée ; tu te rends compte si dans notre jeunesse on avait eu un tel étalage devant nous !
Robert ne peut s'empêcher de relever le sophisme caractérisé par « une généralisation hâtive ». L'auteur, en partant d'une constatation sur quelques personnes, venait d'épingler toute une catégorie.
Robert avait senti le besoin de marcher :
- Au bout de la rue, tournons tout de suite à droite pour remonter La Canebière ; nous redescendrons de l'autre côté pour ensuite aller manger au Centre Bourse.
- À condition de marcher lentement, lui cria Georges. Je n'ai pas ton souffle ; je dois en garder encore pas mal pour mes clopes !
Ils avaient fait une centaine de mètres quand Georges prit son ami par le bras d'une main et de l'autre lui désigna d'un geste qui décrivait une sinusoïde placée entre les trottoirs de cette avenue des groupes de gens qui y stationnaient :
- Tu vois ! Les « zarabes » ont colonisé La Canebière, et elle en est morte. Il n'y a plus rien de nos grands bars. Rappelle-toi, celui où l'on y allait avant le cinéma ; et dans celui de l'après cinéma, il y avait une ambiance encore différente. À ces belles terrasses notre bande refaisait le monde tous les samedis soir ; et c'est là aussi que des amours s'affichaient et que d'autres se fanaient.
- Tiens ! Dans ce bâtiment, il y avait un magasin richement éclairé où étaient mis en valeur des dessous féminins chics, et tu te souviens comment vers les deux heures du matin notre bande passait à proximité de cette belle vitrine ?
Georges attendit quelques instants, Robert semblait perdu dans ses pensées. Tout d'un coup un large sourire éclaira le visage de son copain, il comprit alors que ce dernier venait de reprendre contact avec la réalité :
- Tu te souviens de Bernard, un mec super intelligent, qui une année glandouillait à la fac et l'année suivante décrochait 4 examens sans pratiquement rien changer à sa vie d'étudiant, en faisant toujours le clown dans les bars et les restaurants, et en picolant sec ! C'était un provocateur. Mais c'était un mec extraordinaire.
- C'était Paul. Mais tu as raison de dire « c'était… », parce que une fois ses études terminées, il s'est rangé, s'est marié, et peu de temps après il s'est tué bêtement dans un accident de voiture. Lui, il aurait cassé le sophisme que tu viens de faire : si la Canebière se déglingue, il faut y voir aussi, et peut-être principalement, la politique des grandes firmes commerciales qui pour des raisons de développement économique délaissent les centres urbains où le stationnement est difficile pour attirer les clients à la périphérie des grandes villes où ils peuvent en très grand nombre facilement trouver de tout sur place. Et Paul, pour peu que tu eusses insisté, aurait encore glissé dans son raisonnement des éléments concrets pour nuancer la nuance. Et de poursuivre :
- Ta présentation de la réalité est incomplète, et par conséquent ta déduction induit l'autre en erreur. C'est de la manipulation !
- Je n'ai que faire des raisonnements compliqués ; je veux simplement attirer l'attention sur une réalité. Tu te souviens ? Plus d'un soir, notre petite bande descendait sur ce trottoir, et à cet endroit, il y en avait un qui prenait toujours l'initiative de la manoeuvre, immédiatement suivi par tous les autres : quitter le trottoir pour marcher carrément sur la route et laisser Paul jouer seul sa petite pièce faite de gestes et de cris obscènes devant cette vitrine. C'était pour bien faire comprendre aux passants, qui rigolaient, que cet individu-là nous était complètement étranger. Et après le clown nous rejoignait un peu plus bas. En fait d'obscénité, à comparer avec aujourd'hui avec ce que l'on peut voir partout, c'était plutôt amusant.
Georges pensa qu'il avait bien réussi à ramener Robert sur terre, et qu'il importait maintenant de laisser de côté ces finasseries de raisonnement :
- Où veux-tu manger au centre Bourse ?
- Tout à fait en haut, lui répondit, Robert.
- Et si on commençait par prendre un petit apéritif tout à fait en bas !
Robert ne comprenait pas pourquoi Georges voulait le faire passer par ce lieu.
En cette fin de matinée, il y avait pas mal de gens attablés dans ce bar d'où on pouvait voir les allées et venues de tous ceux qui faisaient les boutiques. Il y en avait même qui commandaient à manger. Ayant avalé rapidement un premier pastis, les deux amis commandèrent un deuxième aussitôt. Les Marseillais ont l'habitude de dire, pour rire, qu'on marche toujours sur ses deux jambes, et, par conséquent, pour un bon apéritif, il faut deux pastis. Georges venait tout juste de toucher à son deuxième verre quand il invita Robert, toujours avec un geste de la main, à regarder dans la même direction que lui :
- Tu vois les trois Maghrébines qui sont seules à leur table de l'autre côté de l'allée, en plusieurs fois je les ai vues ici, pratiquement à la même place, et toujours en train d'échanger des mots avec le garçon qui servait la rangée. Elles ne sont plus toutes jeunes, mais encore appétissantes, et à voir leur petit manège avec le serveur, je suis sûr que ce sont des femmes qui draguent ici.
- Mais mon gars, ça tu peux le vérifier !
- Inutile de le faire ! Ces femmes-là ont pris une certaine liberté par rapport à leurs attaches communautaires, et elles n'ont plus comme moyen pour la garder que de draguer dans des bars d'un certain niveau.
- Te voilà encore une fois dans un sophisme, ici « de la pente fatale », dans ce que tu présentes comme un penchant naturel mais qui partirait d'une situation que tu assaisonnes à ta guise.
- Tu parles de pente, il y en a une qui doit nous mener au restaurant, mais c'est en haut. Allons-y, nous verrons le sophisme après.
Une fois sur place, ils s'installèrent sur le bord du balcon pour avoir un point de vue sur le défilé des têtes qui passent.
Et à une table voisine deux jeunes mangeaient avec appétit, pendant que leurs enfants s'amusaient entre les tables. Georges montra aussitôt son mécontentement au serveur qui s'approchait pour prendre les commandes :
- Mais comment pouvez-vous recevoir des gens qui viennent s'empiffrer sans se préoccuper de leurs enfants qui polluent tout le restaurant par leurs cris ? Nous ne sommes pas dans une cour de récréation !
Robert était d'accord avec son copain ; voyant une table qui se libérait près du bar, il suggéra au serveur qu'ils étaient prêts à changer de place pour une certaine tranquillité pendant le repas.
Le serveur donna son accord immédiatement, ravi de trouver une solution qui évitait tout affrontement. Il s'empressa d'ajouter, se penchant vers ses deux clients pour leur parler en confidence :
- Vous savez, les jeunes de nos jours, ils font des enfants très tôt, Mais pour ce qui est de les éduquer correctement…
Et les deux amis, après avoir ramassé leurs blousons, se dirigèrent vers leur nouvelle table en lançant dans un éclat de rire : Et encore un sophisme, un !
Robert fit un geste pour faire comprendre au garçon qu'il ne fallait pas tenir compte de cette exclamation.
Et pendant qu'ils dégustaient leurs desserts, nullement préoccupés par les excès de nourriture qui conduisent parfois à la maladie, Georges fit part à son copain de son intention de continuer la tournée jusqu'au soir :
- Soit on continue la visite des principaux lieux de nos exploits d'hier au centre-ville, en se faisant plaisir ; soit on rentre après le déjeuner et, pour éviter d'avoir la femme sur le paletot, l'on se retrouve dans l'obligation de boire quelques coups à la maison pour gérer le temps au calme.
- Dans les deux cas tu picoles assurément ! Te voilà dans un sophisme « à faux dilemme » : les deux propositions conditionnelles et apparemment contradictoires conduisent au même résultat. Il y en a d'autres ! Nous voilà encore une fois dans une logique de manipulation !
- Je ne comprends plus grand-chose : Plus tu bois, plus les sophismes deviennent compliqués.
- Ne fais pas l'imbécile avec moi ! Mais rassure-toi : je ne suis pas en état de conduire, il va donc falloir bouger pour que j'élimine un peu l'alcool absorbé. Je dois te ramener chez toi en un seul morceau et ce quel que soit ton degré d'imprégnation. Alors nous ferons encore quelques ballades à pied ; je suppose que cela doit te satisfaire.
- Tu trouves que je « déconne », mais ce n'est rien par rapport à ce que faisait Paul, qui avait la considération de tout le monde.
- Ce n'est pas parce que notre ami poussait très loin sa propension à casser les cloisons de la société de l'époque que tu peux en toute logique continuer dans les excès. Je ne veux pas être un donneur de leçon, je m'efforce seulement de démonter tes déductions. Tu ne peux pas te cacher derrière « l'excuse de la faute la plus grave ».
- Oui, mais toi toute ta vie, tu t'es forcé à rester dans les lignes conventionnelles qu'impose la société, et pourtant la vie te malmène aujourd'hui, tu es angoissé. Cela ne t'a servi à rien de rester à l'intérieur de ce cadre qui devait te procurer un bon confort.
- C'est vrai, j'ai fait de mon mieux pour que tout marche convenablement. Mais je n'accepte pas « le lien douteux » que tu établis : Je suis déçu par le comportement de mes enfants, mais cela ne veut pas dire qu'en toute logique, à vouloir refaire l'histoire, je devrais adopter une démarche opposée. Ni encore que cette dernière est la seule voie à suivre.
- La tournée se poursuivit dans d'autres bars du Vieux-Port à évoquer des possibilités de voyage à faire ensemble. Georges fit même deux propositions précises : la Bretagne et le pays des Cathares, intéressé qu'il est par les énigmes, les mythes qui s'accrochent à l'Histoire de France.

Commentaires
Riviere Georges site : pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 28/09/2007 à 22:03:39Je salue l'arrivée de Georges, ton nouveau personnage. Tu le décris tellement bien, qu'on a l'impression de l'avoir déjà rencontré.On lui pardonnerait volontiers ses sophismes tant son désir est grand de venir en aide à son ami. A la semaine prochaine, pour un autre commentaire. Amicalement.