Par Aimé LEBON: Errance.

Prière à "La Pinol"

 

Page 8 : Prière à « La Pinol »

Photo : Des letchis de qualité, à la Réunion.

 

Robert était sous son arbre. La pluie commençait à tomber à grosses gouttes et le tonnerre se déchaînait à intervalles réguliers. Mais il ne lui vint pas un instant à l’esprit qu’en y restant il s’exposait à prendre une décharge de la foudre. Son grand pin pouvait en effet faire le lien entre les charges électriques du sol et celles qui sont placées dans les nuages. Il a toujours été attiré par cet arbre, le plus grand des environs. Dès son installation, en restant de longs moments assis à ses pieds, il avait cherché à s’en faire un interlocuteur, un intercesseur qui devait réussir, puisqu’il a traversait le temps et vu tout le paysage évoluer, à mieux installer l’homme dans l’enveloppe de la nature. Il avait pris soin au moment de l’aménagement de la cour de ne pas toucher à son environnement immédiat, ce qui à l’époque ne fut pas du goût de sa femme qui aurait préféré faire place nette pour un nouvel espace de création. Il a dû négocier, lui concédant toute l’initiative dans l’aménagement intérieur de la maison. Dans sa tête, il se remémora alors les mots bien placés choisis et lancés par son oncle quand tout jeune, pendant une corvée d’herbes pour les cabris, presque instinctivement avec son sabre il s’amusait à couper des branches de jeunes arbres qui pourtant ne servaient pas à l’alimentation des bêtes : « Sais-tu combien d’années il faut pour faire un bel arbre, lui avait-il dit ? Et de répondre lui-même : Beaucoup plus qu’il n’en faut pour faire un homme ! »

Et c’est dans cet espace que Robert et les amis de la famille sont allés en « partie » au cours d’une journée d’hiver assez bien ensoleillée et sans vent, c’est-à-dire que tout ce petit monde avait fait un pique-nique en ce lieu pour en quelque sorte prendre possession de cette terre et aller ainsi au-delà de l’aspect purement juridique. Il ne fallait y voir aucun rite de magie, ni aucune attache à une religion quelconque. C’était tout simplement la marque de la fête pour caler un événement dans le temps.

« Phil », le frère de Robert, de son vrai nom Philippe, jusque-là n’avait pas bougé de la Réunion. En ce mois de janvier, il rendait visite à son frère aîné à Marseille qui avait réussi à le convaincre de quitter pour une fois ses cultures, ses bêtes, ses petites « entreprises » qui travaillent presque au noir – un ensemble qu’il appelle sa « poly-activité » - pour venir découvrir un peu la France. Et, à son arrivée, Robert est resté stupéfait devant la quantité et la qualité des produits du pays qu’il avait ramenés dans ses bagages. Si l’avion s’était retrouvé dans l’obligation d’atterrir dans un désert d’Afrique, il aurait été en position de tenir un bon bout de temps. Robert eut l’idée d’en faire profiter au plus vite ses amis, d’autant que Phil était un cuisinier réputé dans la famille, en organisant la petite « partie » sur le terrain qu’il venait d’acquérir. Un vrai repas de fête créole : un rhum arrangé au faham, une petite orchidée sauvage et endémique, à la peau d’orange, à la citronnelle et à la vanille, en apéritif ; un « zembrocal » aux haricots rouges (le riz est cuit avec des haricots rouges, du curcuma, etc.) ; un rougail de saucisses de porc fumées et de l’andouille frite, ces deux plats préparés et épicés selon la tradition familiale où le poivre et le thym dominent ; une sauce pimentée de citrons confits pour fouetter l’appétit ; un pâté créole accompagné d’un punch comme dessert ; et pour compléter le tout, des fruits du verger de Phil : des letchis, et des mangues toutes parfumées de la variété « josée ». Une seule concession faite à la Provence : le repas fut arrosé de « Côtes du Rhône » de qualité.

Et un homme a brillé ce jour-là, par sa personnalité attachante, sa participation entière à cette petite fête en pleine nature où il a tenu à montrer qu’il appréciait tout ce qui venait de la Réunion, et particulièrement les punchs : Georges, le copain de Robert qui était de la même bande au départ, qui a d’ailleurs épousé une étudiante réunionnaise et qui comme lui a fait toute sa carrière à la Sécurité sociale. Les toasts se sont succédé jusqu’au milieu de l’après-midi, et tous les invités, y compris les femmes, se sont aperçus que la bonne ambiance était aussi un facteur qui booste la capacité à boire. Alors qu’on en était au « pousse-café », le dernier rhum du repas en principe, et que les petits verres faisaient tourner pas mal de têtes depuis un bon moment, c’est Georges qui fit le lien entre le pin sous lequel tout le monde avait mangé, les assiettes sur les genoux, et l’alcool. Il formula une proposition qui fut adoptée à l’unanimité : La propriété sur laquelle Robert allait construire sa maison s’appellera : « La Pinol ». Tout le monde était heureux ce jour-là.

Au même endroit, en ce samedi de septembre, quelque 26 ans plus tard, c’est la tempête qui est à l’ordre du jour. La pluie, le vent, les éclairs.

L’eau passait à travers le feuillage du pin, et Robert prenait plaisir à se faire mouiller le visage. Le vent faisait gonfler sa chemise, il avait l’impression de respirer mieux que d’habitude. Il se sentait bien. Sans doute le mauvais temps réduisait les effets de la perturbation qui était dans sa tête depuis son réveil. Il a toujours été à l’aise dans le mauvais temps, qui sans doute rétablissait en lui un certain équilibre.

Il y a eu des orages à « La Pinol », mais jamais jusqu’ici il ne s’était retrouvé dans un état intérieur paradoxalement propice à une autre prise de conscience de la beauté de la nature, de sa force, et en même temps de la faiblesse de l’homme.

Dans la maison, Mathilde et Charly dormaient ; July, préoccupée à la fois par l’état dépressif de Robert et les conditions atmosphériques qui risquaient de compromettre le départ de sa fille pour Paris en fin d’après-midi, se sentait isolée, presque abandonnée. Elle tournait dans toute la maison, et, à un moment, sans qu’elle comprît le changement, elle se retrouva figée, les mains jointes et posées sur un coin de la table dans sa chambre. Elle avait pensé à Dieu et s’était lancée dans une prière. Mais sans utiliser un texte, sans chercher à retrouver toutes ces phrases qu’elle avait apprises dans sa jeunesse et qu’elle avait en grande partie oubliées. Elle essayait tout simplement de sortir de son être, de se raccrocher à l’autre, à l’indéfinissable, à l’imperturbable. À Dieu !

Immobile, elle avait senti que Robert s’approchait d’elle, et, si précautionneux qu’il fût, elle l’avait repéré dès son entrée dans son espace de sensibilité. Le mieux, s’était-elle dit, était de continuer à prier. Elle savait que son mari était en train de s’interroger sur la signification de ce moment particulier et qu’en aucune façon il n’y aurait eu de sa part de reproche et encore moins d’ironie. La question de Robert, attendue, tomba :

- Tu pries ?

- J’ai ressenti tout simplement le besoin de le faire, à ma façon. Ne me dis pas que l’appel à Dieu se fait quand la cause qui le justifie est perdue. Une seule chose me gêne : Ce n’est pas honnête de ma part de me retrouver en position de demandeuse vis-à-vis de Dieu aujourd’hui, alors que depuis des années, depuis la communion des enfants en fait, je n’assiste plus à aucun office à l’église, et que je n’ai plus aucun dialogue avec lui. Je sais très bien que s’il a quelque chose à donner, ce n’est pas vers moi qu’il se tournera. Peut-être qu’il me fera attendre, souffrir même ! Tu connais cette tradition dans la religion catholique, du moins dans la pratique de ma région et encore plus dans celle de ton île, qui veut que l’on doit souffrir d’abord, pour autant que je m’en souvienne. Cette position, je ne l’ai jamais acceptée, il faut y voir une réaction par rapport à l’éducation religieuse que j’ai reçue. Chez mes parents, la religion, on n’en parlait pas, tout était en place, immuable. Cela ne m’a jamais vraiment convenu. Il aurait fallu qu’il y eût un événement très exceptionnel pour que l’on acceptât de discuter et de voir si tel ou tel élément pouvait faire bouger l’interprétation. En fait, je crois que je prie pour moi, pour moi toute seule. Mais qu’est-ce que je voudrais en ce moment pouvoir caler Dieu entre moi et moi-même.

            À « La Pinol », la pluie redoublait d’intensité et se durcissait sous les effets du vent ; à la Réunion, pendant l’été austral, elle crépitait sur le toit de tôle de la petite maison familiale à l’approche d’un cyclone. Robert pensa à sa mère qui, à la première phase du mauvais temps, après avoir senti que son petit monde pouvait être menacé - il n’y avait que quelques relevés météorologiques diffusés à la radio et en tout cas aucun suivi satellitaire précis et continue comme de nos jours -, se dirigeait silencieusement, sans tenir compte des autres, vers sa chambre alors qu’elle avait encore à faire dans toute la maison. Elle prenait dans son armoire une bougie bénite, l’allumait, et la renversait pour la fixer sur la cire qui coulait dans une soucoupe placée sur le bord de sa commode. Ses lèvres commençaient à se remuer au moment où elle prenait une petite branche des paquets de « rameaux » qu’elle avait accrochés au mur sous le crucifix. Le rameau, c’est le buis bénit que toutes les familles ramènent de la messe du dimanche des Rameaux, une semaine avant Pâques. Et, feuille par feuille, brindille par brindille, elle brûlait la petite branche à la flamme de la bougie en récitant ses prières. Dans un recueillement parfait, et une ambiance quasi sacrée, en brûlant les crépitements des feuilles et des petits morceaux de bois séchés répondaient en quelque sorte au bruit des rafales de vent qui projetaient la pluie sur le toit de la maison. Et quand on lui demandait si le cyclone était vraiment prévu, elle répondait toujours : espérons qu’on en aura qu’une aile ou la queue, pour nous faire comprendre qu’avec l’aide de Dieu on devrait pouvoir échapper à la masse centrale et dangereuse du phénomène.

            Cette intercession auprès de Dieu qu’elle a eu à crédibiliser dans son entourage ne la dispensait pas de prendre toutes les précautions nécessaires pour la sécurité de la petite maison. Elle y était prête depuis toujours, et encore plus armée pour le faire depuis qu’elle avait perdu son mari alors que ses deux fils étaient encore très jeunes. Cette sécurité qu’elle a eu à assurer dans ces moments difficiles la rendait encore plus forte pour affronter les autres épreuves de la vie.



Article ajouté le 2007-09-20 , consulté 49 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens


Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever