Le père et la fille, face à face
Page 7 : Le père et la fille, face à face
Photo : Moins qu'avant, mais on continue à se faire photographier dans les escaliers de la gare Saint-Charles à Marseille.
July et Robert retournent du commissariat où ils ont appris que Mathilde n'est pas compromise dans le meurtre qui a eu lieu à la villa des parents de son compagnon à Paris. Vraisemblablement, elle n'avait aucune accointance avec un quelconque réseau de drogue, même si elle a reconnu faire partie d'un groupe d'amis accros à la cocaïne.
Robert est resté silencieux après qu'il eut dit à sa femme que consommer une drogue dans des milieux mondains parisiens n'atténuait en rien la gravité d'un tel comportement. Il a demandé solennellement à sa femme d'user de toute son influence pour que sa fille suive au plus vite une cure de désintoxication. Pour la railler un peu, il lui a assuré que ce n'était pas en s'appuyant sur une telle béquille qu'elle augmentait ses chances de devenir une écrivaine de renom.
Avant de prendre la route qui monte vers la cité où se trouve la « Pinol », Robert, après avoir consulté sa femme - il était en effet trop tard pour se lancer dans une opération de cuisine après les dernières heures qu'ils venaient de vivre ensemble -, s'est arrêté devant une sandwicherie, pour prendre de quoi faire un repas rapide une fois à la maison. Il fit quelques mètres de plus pour aller chercher un pack de bières, il avait envie d'en boire une bonne quoiqu'il fût désolé de ne pas trouver sa marque préférée.
Le temps était en train de se ramasser, le gris du ciel passait au noir, un orage se préparait. Tous les deux avaient hâte de se retrouver à la maison pour essayer de se reposer un peu.
En arrivant dans la cour, ils constatèrent ensemble que la porte d'entrée de la maison était ouverte. Ils n'eurent guère le temps de se demander si elle l'avait vraiment fermée à leur départ, la réponse tomba d'elle-même quand ils virent Charly, leur petit fils, en sortir en courant et venir vers la voiture de ses grands parents en criant de joie.
- Bizarre, dit July, je ne vois pas la voiture de Mathilde ; elle prenait toujours du plaisir à l'utiliser pour le trajet Paris Marseille.
Robert, en réfléchissant à voix haute, fit un calcul rapide : à considérer l'heure du coup de fil de ce matin, le temps nécessaire pour aller de son appartement à la gare de Lyon, les trois heures de TGV pour rejoindre Marseille et le temps du taxi pour venir jusqu'à la « Pinol », une conclusion s'impose :
- Celle-là, très tôt ce matin, savait qu'elle allait venir chez nous. Et même pas un petit texto dans le train pour nous prévenir de son arrivée. Elle n'est pas assignée à résidence, mais a-t-elle le droit de quitter Paris ? Après ce qu'a dit Yves tout à l'heure, il semble bien qu'elle s'était engagée à rester à la disposition de la Police.
July avait compris que la confrontation entre son mari et sa fille était inévitable, programmée. Cet homme-là venait d'opérer en quelques heures un changement radical. Ce n'était plus le rationnel, le calme, quoique ce ne fût pas pour elle une vraie découverte : en plusieurs occasions elle avait compris que c'était un nerveux à l'intérieur. Ce n'était plus celui qui relativisait tout, pour qui toutes les problématiques devaient rester ouvertes. Elle avait compris aussi qu'à trop vouloir le calmer, elle risquait au contraire de le lancer dans un véritable déchaînement de colère. Pas à dire, les caractères étaient inversés : elle était maintenant la raison, la capacité d'anticipation, la réaliste toujours à la recherche de la meilleure solution possible. Robert était passé dans le camp opposé, un camp qu'il n'appréciait pas hier encore. Il y avait bien quelque chose de cassé en lui, et entre eux. Quoi qu'elle fasse, tous les deux entraient dans un nouveau temps.
Mathilde se tenait sur le pas de la porte, légèrement en retrait ; visiblement, elle ne tenait pas à se faire voir de l'extérieur. L'air fermé, elle embrassa ses parents qui entraient dans la maison. Elle regarda sa mère emmener Charly dans la cuisine, et comprit tout de suite que c'était pour la laisser face à face avec son père. Aussi elle pensa que son intérêt était de prendre l'initiative de l'échange plutôt que de subir le roulement des questions. Et mieux : On eût dit même qu'elle avait entendu son père quelques instants auparavant :
- Avant d'entrer sur le fond, je dois dire que je ne pouvais pas vous appeler : pour montrer ma bonne foi, et anticiper sur la procédure, j'ai remis mon portable à la police – et j'ai même donné mes codes de connexion Internet – pour que les policiers fassent au plus vite toutes les vérifications souhaitables. Je compte prendre avant de retourner à Paris un téléphone à carte. Je me devais de profiter du week-end pour mettre Charly au calme ici ; oui, je n'ai pas averti la police de mon départ de Paris, mais j'y retourne ce soir même. Dès demain matin, je pourrais me rendre au commissariat si besoin est. Il n'y a aucune fuite dans ce voyage.
Mathilde marqua un temps d'arrêt, elle pensait que son père allait réagir à la première partie de sa « déposition ». Devant son mutisme, elle enchaîna :
- Sur le plan professionnel, je n'ai aucun problème, si ce n'est que ma vie privée ne m'enthousiasme pas à aller encore de l'avant, compte tenu aussi que je dois être auprès de Charly. Cela fait plus d'un an que je ne vis plus avec Hubert, j'ai déjà fait quelques confidences à maman là-dessus. Hubert est toujours un être charmant, toujours prêt à m'aider, à me rendre la vie plus facile…mais la vie matérielle seulement. Il ne veut pas se fixer sentimentalement ; il ne le peut pas. Après l'avoir laissé filer quelque peu dans un premier temps, j'ai essayé ensuite de le rattraper. Mais j'ai compris que c'était impossible…et tout l'investissement que j'avais consenti, et y compris en acceptant de me couler dans les habitudes de son cercle d'amis - je veux parler entre autres de la drogue -, n'a servi à rien. J'attendais une occasion pour prendre un nouvel appartement, et c'est alors qu'il m'a demandé de préparer et de veiller au bon déroulement d'une petite fête comme il y en a eu avant. Pour moi, c'était le dernier événement avant la séparation complète. Dans ma tête, et tous les amis le savaient, ce soir-là je n'agissais plus en tant que compagne d'Hubert, mais un peu comme une amie qui le rendait service. Un point c'est tout.
Robert restait toujours silencieux, aussi Mathilde continua :
- Quant à Tony, c'est quelqu'un que j'ai connu au Lycée à Marseille et que j'ai retrouvé par hasard dans l'entourage d'Hubert à Paris. Tous les deux semblaient avoir fait les quatre cents coups ensemble. Tony est du genre sympathique dès le départ, toujours disponible, de compagnie agréable, toujours très à la mode, en tout ; le genre de type qui prend sa place dans un groupe sans que personne ne sente le besoin de lui demander des références. Il paraissait même assez indépendant, de tout le monde. Ce sont peut-être ces qualités qui ont été exploitées par des mafieux. Pourquoi a-t-il été tué ? Je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir.
Ce plaidoyer, aussi percutant fût-il, n'a pas moindrement ébranlé la position de Robert ; une pensée dominait en lui : Toi ma petite, tu ne me blufferas pas une deuxième fois. Et le père se résolut à lui donner simplement son sentiment :
- On peut se croire intelligente et réussir à convaincre tout un monde qu'on peut être capable de faire tourner la terre dans l'autre sens, pour peu qu'on le veuille bien. Tu ne m'as jamais impressionné ; la preuve est faite aujourd'hui que tu n'as pas été capable d'évaluer convenablement toutes ces relations quand il le fallait. La balle est dans ton camp : à toi de nous faire une démonstration dans un autre sens !
Quoi qu'on puisse en dire, il était clair que le père n'avait nullement l'intention de jouer au diplomate avec sa fille.
July fut surprise de ne pas entendre la voix de Robert tonner ; il lui fallait aller voir de près ce qui se passait. À son entrée dans le séjour, le père et la fille se faisaient toujours face, debout. Mathilde finissait son plaidoyer :
- En tout cas, voilà la réalité ! Je sais que beaucoup de choses m'ont échappé, que j'ai été aveugle. Tu disais souvent qu'il est toujours possible de se repositionner dans la bonne voie, alors laisse-moi essayer !
Et baissant volontairement la voix, Robert lui répondit :
- Eh bien ! Fais-le ! Mais quelle que puisse être ta volonté de te remettre dans le bon sens, il est plus ou moins certain que tes habitudes parisiennes ne s'effaceront pas d'un coup. Moi je demande à voir. Dis-toi bien qu'ici – il s'arrêta un moment pour prendre July à témoin de ce qu'il allait dire – tu es sous le bouclier que représente de ton fils. Sans lui, je crois qu'il m'aurait été difficile de supporter ta présence dans cette maison.
Robert venait de jeter un froid que seuls les rires de Charly réussissaient à couvrir quelque peu. Il lui semblait bien que les autres ne comprenaient pas son intransigeance, et qu'on pût douter de son objectivité était tout simplement un outrage pour lui.
July demanda à tout le monde de passer à table, en précisant qu'il fallait se contenter du peu qu'il y avait.
- Je prends un sandwich et une bière, et je vais me détendre dans la cour. L'air apparemment absent, il se dirigea aussitôt vers la porte dans un grand silence.
Il se retrouva auprès du grand pin qui trônait majestueux dans la cour, et tourna autour de son tronc en caressant son écorce la tête levée pour regarder le ciel à travers ses branches. Et il se rappela la conversation avec le propriétaire de toutes les terres du coin au moment où il devait choisir sa parcelle.
C'était un paysan qui n'avait plus sa place dans cet espace, il lui faillait abandonner ses terres car la ville montait au fur et à mesure. Il s'était déjà réinstallé à la campagne, là où elle est dominante dans l'environnement, c'est-à-dire au loin, dans le fond de la Provence d'où venait sa femme. Aussi l'homme avait-il décidé de vendre ce qui lui restait ici, poussé en ce sens par ses enfants qui entendaient profiter des opérations immobilières qui se montaient dans cette région.
Robert avait été surpris par les paroles de cet homme qui tombaient avec régularité, pour se soulager le cœur. Je vous laisse ici tous mes souvenirs, disait-il, visiblement content d'avoir trouvé une oreille attentive à l'histoire d'une grande partie de sa vie et de sentir un interlocuteur disposé à prendre en compte un coin de nature tant chéri. Mes parents ont bien vécu dans ces collines, mais moi j'ai vivoté. À peine ai-je réussi à lancer un peu mes enfants. Je vous laisse mon dernier fils, il s'installera en bas ; il n'a pas voulu prendre la parcelle d'en haut, la dernière, là où vous voulez vous enraciner. Pourtant ici, c'est le coin le plus sûr, le mistral n'y entre qu'en douceur et vous n'aurez en aucun cas des problèmes avec les eaux pluviales ; certes, la terre est moins bonne, mais c'est un véritable abri et nous, nous l'avons toujours su : nos bêtes aimaient s'y réfugier par mauvais temps, et même lorsque le feu menaçait en été.
Ce paysan avait convaincu Robert quant au choix de sa parcelle de terrain ; il avait maintenant un coin tranquille pour poser son foyer. Quoiqu'il en soit, on trouvera bien des gens pour dire que ce n'était pas vraiment la bonne implantation pour la maison de ses rêves.
Mais la nature le ramena à la réalité : Il était 14 heures en ce samedi de septembre, et l'orage était déjà sur la colline.

Commentaires
Pierre Georges Riviere le 13/09/2007 à 11:08:42J'ai pris connaissance de ce nouvel épisode avec le même intérêt que pour les précédents. A trop vouloir protéger ses enfants, la Mère ne leur rend pas service et la situation, telle que tu la decris, peut engendrer des conflits dans le couple parental. A partir de là, Bonjour la retraite!
C'est entre autres choses, ce que m'inspire cet épisode.