Drogue: Pas de défausse sur la société
Page 6 : Drogue : Pas de défausse sur la société.
Photo : L'entrée du Parc des Bruyères à Marseille. Les citadins de la ville, à toute heure du jour, y vont faire des promenades et s'oxygéner un peu.
Ils avaient à peine franchi la porte du commissariat qu'un jeune policier en tenue se dirigea vers eux :
- Mme et M. Machand, je suppose ! Le Commissaire Yves Dupuis vous attend dans son bureau. C'est au premier, suivez-moi.
En montant les escaliers, Robert ne put s'empêcher de penser à la machine du temps qui depuis hier soir semblait s'emballer : Que d'événements à endurer, des situations à imaginer et à anticiper sur les effets ; que d'efforts à faire pour essayer de comprendre des gens qui se présentent tout d'un coup sous un nouvel éclairage. Cette première journée de retraite devrait être sans histoire. Pour la première fois de sa vie, il se retrouvait dans des locaux de police ; et, dans cette situation, un petit serrement restait coincé dans sa poitrine : la recherche de la petite zone d'ombre. Qui peut se dire vraiment parfait ?
C'est en ami qu'Yves accueillit Robert et sa femme. Il commença par s'excuser pour la soirée d'hier à laquelle il n'avait pas pu assister. Il les invita à s'asseoir et prit soin de déplacer son fauteuil pour se mettre à côté d'eux de façon à détendre l'atmosphère. Il proposa du café à tout le monde, le policier qui était encore à la porte du bureau fut prié de les préparer au plus vite. Robert eût préféré un whisky avec une eau minérale, mais il ne fit part à personne de son envie soudaine d'alcool à cette heure de la matinée.
Le commissaire commença sa présentation des derniers événements :
- Je suis sûr que vous avez hâte de savoir de quoi il retourne vraiment. D'abord comment se présentait le dossier à la demande d'enquête de « Paris » ?
Lors d'une fête organisée à la villa des parents d'Hubert Beaulieu, compagnon de Mathilde, un certain Tony Ciano a été découvert poignardé dans la cour. Ce sont des invités qui exploraient le petit jardin de la maison en amoureux nocturnes qui ont découvert le corps. Ils ont instinctivement appelé la police, avant même d'en avoir informé leurs hôtes. D'où la rapidité d'intervention des policiers. Ces derniers se sont bien vite rendu compte que la cocaïne avait circulé lors de cette petite fête et ont emmené tout ce petit monde au poste. Et pour arranger le tout, la victime était déjà connue des services de police, et suivie en raison d'une appartenance plus que probable à un réseau de drogue dont les racines prennent vraisemblablement naissance à Marseille. Mathilde était donc bien au centre de cette affaire.
Yves avait exposé les premiers éléments en sa possession sans qu'aucun de ses « invités » ne manifestât la moindre envie de réagir. Il poursuivit :
- Ensuite, comment l'affaire a-t-elle évolué dans les heures qui ont suivi la découverte du corps ?
D'autres éléments m'ont été communiqués suite aux premières vérifications qui ont été faites après les témoignages recueillis ici et là. Il en ressort que Mathilde était bien trop présente et affairée à tous les moments de cette soirée pour avoir eu le temps de poignarder qui que ce soit. Cependant, elle a reconnu faire partie de ce petit cercle de consommateurs de coke mais ne s'est jamais préoccupée de la provenance du produit. Enfin, nos convictions, à mon collègue parisien et à moi-même, mais l'enquête n'est pas terminée, c'est qu'elle n'est pas pour grand-chose dans cette affaire…si ce n'est ce qui pourrait passer pour une organisation de consommation de drogue en réunion. Elle a été laissée libre tout au début de journée à la condition de rester à la disposition de la police. En revanche, c'est une tout autre histoire pour son compagnon pour qui la garde-à-vue se poursuit.
- Bien entendu, je n'ai pas d'enquête à faire sur vous, et je l'ai dit à « Paris ». Ce qui d'une certaine façon dédouane encore plus votre fille, c'est qu'elle ne vit plus vraiment en couple depuis quelque temps bien qu'elle n'ait pas encore changé d'appartement. Ses déclarations à ce sujet ont été confirmées par M. Beaulieu. Donc rien de bien grave. Si j'ai autre chose, dans un sens ou dans un autre, je vous appelle.
Le retour à la « Pinol » se fit par les mêmes moyens de transport qu'à l'aller.
July était soulagée ; mais elle sentit très vite que ce n'était pas le cas de Robert qui semblait tout remué par quelque chose qu'il n'arrivait pas à digérer. Et ce n'est qu'une fois en voiture que son mari se libéra, avec une certaine rage :
- Tu te rends compte, ta fille Mathilde, une consommatrice régulière de cocaïne ! Quand elle vient passer à la maison ses petites vacances avec son fils Charly, est-ce qu'elle emmène ses doses ? Ne me dis pas que toi aussi tu sniffes ? Et dire que je n'ai rien remarqué jusqu'ici…Ah ! la Mathilde ! Celle qui voulait briller dans le monde, qui s'est déniché un diplomate mais qui finalement n'a même pas été capable de se construire un foyer solide. C'était sans doute pour faire moderne. Branchée !
Et Robert ne se gêna pas pour accuser July de manque de vigilance. Tu as laissé ta fille glisser vers la délinquance. Mais vous parlez de quoi tout le temps que vous passez ensemble. Tu n'as rien vu venir, et tu étais bien placée pourtant. Tu te rends compte, nous passons pour qui aujourd'hui ? Certainement pas pour une famille de pauvres chômeurs qui n'a plus les moyens de contrôler l'éducation de leurs enfants, qui sont livrés à eux-mêmes, sans repère. Pour Mathilde, c'est bien plus grave encore, elle qui a réussi ses études et qui a maintenant les moyens de vivre honorablement !
- Tu exagères, dit July. Aucune éducation, si bonne, si complète qu'elle soit ne met personne à l'abri de dérives vers des situations dangereuses. On ne peut pas enfermer ses enfants ni couper toutes leurs relations et surtout anticiper vraiment sur celles qui risquent de mal tourner et de leur porter préjudice. Nos enfants ne peuvent pas naviguer dans la vie avec nos yeux et notre expérience de vieux. À eux de perfectionner leur propre sens critique !
- Mais alors qu'ils supportent les conséquences de leurs actes jusqu'au bout, qu'ils soient responsables ! Et totalement ! Qu'est-ce que c'est cette liberté des jeunes qui veulent tout transgresser en comptant sur les filets de protection que sont les parents ?
- July : tu sais très bien que les parents de nos jours finissent le plus souvent par porter une bonne part du fardeau de leurs enfants.
- Je ne veux pas m'incliner comme ça, devant ce que tu présentes comme une fatalité des temps modernes, ajouta Robert.
- À t'écouter parler, tu n'aurais en aucune façon eu l'occasion de t'approcher de la drogue ?
- Soyons clair : Toucher aux drogues dures, c'est impardonnable, c'est entrer dans un système irréversible. Même le cannabis qui est présenté comme une drogue douce et par conséquent sans effet sur la santé par de soi-disant grands défenseurs de la liberté individuelle est dangereux ; heureusement que des spécialistes ont fait un travail sérieux sur cette question, ce qui fait que l'opinion publique aujourd'hui ne s'en laisse plus conter. Non, je n'ai jamais touché à tout cela !
Robert se rendit compte tout d'un coup qu'il venait de commettre…un petit mensonge. Mais il ne regretta rien, car il était persuadé que s'il avait reconnu qu'il avait pris une taffe à une cigarette particulière quand il était jeune, July se serait servi de cet aveu pour lancer triomphante : Tu le vois bien ! Tout peut arriver, et cesse d'accabler les autres ! Ou du genre : Que celui qui n'a pas tiré, au moins une fois sur un joint me jette la première pierre !
En effet vers les dix-sept ans en compagnie de deux copains, à la Réunion, dans les hauts de Bois de Nèfles Saint-Paul, il posait de la colle dans un champ de géranium pour attraper le moutardier, un oiseau au beau plumage et qui en cage continue à déployer son ramage. Un oiseau très coté par les connaisseurs. C'est là qu'il a eu un contact avec le « zamal », le cannabis local.
En effet, un planteur de géranium, bien connu sous le petit nom de Binan, leur avait permis l'accès à son jardin. Les balais de fleurs des choux de chine en se transformant en balais de graines attiraient les moutardiers qui en étaient très friands. Il suffisait alors d'y attacher un bâton de colle, de se cacher et d'attendre dans le plus grand silence que ces oiseaux arrivent sur le site. Aujourd'hui il ne pourrait même pas leur arracher une seule petite plume, aussi il sentit un petit frisson le gagner à la pensée qu'il fallait en attraper une dizaine pour réussir à garder vivant dans une cage deux ou trois seulement. Et pourtant, si les agents de l'ONF s'étaient présentés dans le coin et que les colleurs eussent pris de bons procès-verbaux, personne à l'époque n'aurait sauté de joie. Bien au contraire !
À la limite de son champ, Binan avait placé son alambic sur le bord d'une petite ravine. Il y avait construit une retenue qui lui fournissait l'eau pour la cuve, qui à l'état de vapeur entraînait l'essence contenue dans les feuilles et les tiges, mais aussi l'eau pour le bac de réfrigération. Il utilisait en bonne intelligence le fumier constitué naturellement à partir des résidus de la cuisson du géranium après l'extraction de l'essence pour planter un peu plus loin dans un petit jardin des petits pois, des « brèdes » de choux de chine, des artichauts, des gros piments et autres légumes. Sur ce fumier, après une nuit d'été où le degré d'humidité de l'air montait à un bon niveau, il pouvait aussi ramasser un plein panier d'un champignon très prisé par les Réunionnais, à condition d'arriver très tôt sur son exploitation et en tout cas avant qu'un promeneur n'ait eu la bonne idée de passer par là. Pendant que les coupeurs récoltaient les tiges bien feuillies de géranium (le pied fait au maximum 50 cm), que d'autres travailleurs les transportaient à l'alambic et remplissaient la grande cuve en foulant aux pieds cette masse verte et odorante, que Binan lançait le four à bois d'acacia récoltés dans une parcelle d'à côté pour démarrer la « cuite », surveillait l'étanchéité du col-de-cygne avec le serpentin du bac de réfrigération et récupérait avec précaution l'essence qui flottait au-dessus de l'eau dans le vase florentin, les poseurs de colle un peu plus loin attendaient patiemment, l'oreille tendue, l'arrivée des oiseaux.
Le four bien chaud servait aussi à la préparation du repas pour tous ces gens venus ce jour-là en solidarité aider l'homme à faire au plus vite son essence de géranium destinée à l'exportation vers les industries pharmaceutiques et les parfumeries. Et les enfants qui accompagnaient leurs parents, qui fournissaient aussi leur part de travail, ne rataient pas l'occasion de glisser dans la cendre chaude quelques patates de songe et autres patates douces pour caler un petit creux qui se faisait toujours sentir en fin d'après midi avant de redescendre au village.
Et un peu avant midi Binan est venu rendre visite aux jeunes qui déjeunaient dans leur coin d'un morceau de pain et de sardines en boîte. Ce petit repas pas cher et facile à transporter déclencha le rire sonore et saccadé du planteur :
- Quoi des sardines à manger après avoir fait cette longue montée pour arriver jusqu'ici et passer une grande journée ! Pas de « carri la faiblesse » dans mon champ ! Il voulait simplement dire qu'un repas si peu consistant ne pouvait pas soutenir longtemps un travailleur. Si tant est que ces jeunes colleurs d'oiseaux pussent être pris pour de vrais travailleurs des champs. Venez manger avec nous, dit-il encore.
La ballade en forêt avait creusé les appétits, et ce repas préparé au feu de bois en pleine nature, composé de viande fumée, de divers légumes dont une préparation de fonds d'artichauts, de riz et d'une sauce très pimentée de petits oignons verts, tombait bien. Il y en avait en quantité et en qualité ; le piment faisait couler quelques larmes tellement il était fort, mais il excitait l'appétit. Robert et ses camarades ont fait honneur à l'invitation de Binan.
À la fin du repas, pensant faire plaisir à leur hôte, l'un des jeunes avait offert à tout le monde ses cigarettes à bout doré. D'un seul geste, ils avaient tous calé la cigarette offerte derrière l'oreille sans rien dire, mais Binan, lui, avait explosé à nouveau dans un grand rire :
- Ha, ha, ha ! les grands fumeurs ! il vous faudra tâter à autre chose aujourd'hui.
Et il sortit de la poche de sa chemise une petite boite en fer-blanc qui contenait des petites feuilles séchées et à moitié écrasées, il roula rapidement trois cigarettes, les alluma et les tendit à ses jeunes invités, sous le regard des autres qui souriaient en attendant un je-ne-sais-quoi :
- Voilà de la bonne ! Un excellent coup de fouet. Gouttez-en et vous verrez.
Robert se souvient encore de l'instant : dès que l'homme les avait allumées, ces cigarettes dégageaient une odeur particulière, elles ne brûlaient pas normalement. Mais le choc se produisit à la première bouffée que tous les trois avaient voulue ample et profonde pour montrer à ces solides gaillards qu'ils étaient aussi de vrais fumeurs. Tout de suite, l'étouffement, le vertige, et une forte envie de renvoyer. Aucun des trois jeunes ne tenta une deuxième bouffée malgré les encouragements venus de toutes parts.
Ce n'est que le lendemain en relatant à d'autres amis l'expérience qu'il avait vécue que Robert sut qu'il avait fumé du zamal. Des années plus tard, lors d'un séjour de vacances dans l'île, à un grand bal, pour aller mieux respirer dans la cour l'établissement, il avait retrouvé cette odeur bizarre en traversant un groupe de jeunes gens assis par terre, et, se touchant le nez quelques mètres plus loin en regardant son frère qui l'accompagnait, il s'entendit dire un seul mot : Zamal. Ni à l'internat du lycée, ni dans les cités universitaires, il n'a eu de contact avec ces plantes hallucinogènes.

Commentaires
Riviere Georges le 06/09/2007 à 19:00:02Cette drôle de chasse aux moutardiers me ramène de nombreuses années en arrière si ce n'est que le "zamal" n'avait pas droit de cité, même à titre expérimental, chez les jeunes. Les champs de géranium, l'alambic et tout le reste n'ont fait que raviver la nostalgie de cette époque.Merci de ne pas ralentir la cadence et:A bietôt.