Les innocents ont peur de la police
Page 5 : Les innocents ont peur de la police
Photo : Le Vieux-Port de Marseille par temps gris, vu du bas de la Canebière.
Robert s'était engagé auprès de son ami le Commissaire à être dans son bureau aux alentours de 10 heures. Il avait compris que son intérêt était de faciliter l'enquête que la police avait à mener sur sa fille Mathilde, compromise à un degré à éclaircir dans une affaire de meurtre et de drogue à Paris. S'adressant à July :
- Nous devrions nous préparer rapidement, il faut du temps pour aller au centre-ville. De toute façon, je n'aurai pas fait mon footing, je ne me sens pas d'attaque ce matin ; il est vrai que j'aurai bien aimé commencer ma retraite en reprenant les habitudes que j'avais à une époque pas si lointaine d'ailleurs où je cultivais mon endurance, mais pour aujourd'hui c'est une reprise bel et bien foutue.
Et July de proposer :
- Le mieux serait de laisser la voiture au parking à la station de métro qui se trouve en bas et pas trop loin de chez nous et d'éviter ainsi les embouteillages ; à coup sûr nous serons plus rapidement sur le Vieux-Port. Il nous restera pas grand-chose à faire pour nous rendre au bureau d'Yves. Une petite balade à pied nous fera du bien.
July pensait surtout à tous ces longs moments pendant lesquels Robert n'aurait pas à conduire et qui pourraient alors être utilisés à la préparation de cette rencontre. Elle craignait qu'un interrogatoire poussé ne perturbe encore un peu plus son mari.
Elle le chercha dans la maison pour partir, mais il n'était nulle part. Fermant une dernière fenêtre qui donne sur le jardin, elle le vit en train de discourir face à son pin. Comme un peu tout le monde à un certain âge il lui arrive de parler tout seul. Elle sortit de la maison après avoir bouclé la porte d'entrée et constata que Robert n'avait pas changé de posture : il parlait toujours à son arbre, tout seul, à haute voix, en faisant des gestes, tellement concentré sur ce qu'il faisait qu'il ne s'est pas aperçu que sa femme s'était rapprochée de lui.
- Tu parles tout seul ; tu t'entraînes à déclamer un discours à Yves.
Robert se sentit mal à l'aise ; il aurait voulu en rire parce que sa femme avait vu juste, mais le rire bien que présent dans sa tête ne parvenait pas à en sortir physiquement. Il se mit alors à penser qu'il était peut-être sur les traces de son grand-père, en tout cas d'après ce que racontait sa tante Lucie à qui il avait fait remarquer un jour qu'elle ne se gênait pas pour parler toute seule même quand d'autres personnes pouvaient s'en rendre compte.
Pour répondre à July, il décida de lui tenir dans les grandes lignes la réponse que sa tante lui avait faite à ce moment-là :
- Je continue à suivre le sillon laissé par mes parents. Ils ont vécu une grande partie de leur vie dans les montagnes où chacun trouve en la nature un bon partenaire pour dialoguer ; un partenaire qui accepte le discours, qui se laisse convaincre et avec qui les disputes sont faciles et sans conséquence. C'est peut-être la raison qui fait que ces gens-là ont éprouvé plus que d'autres des difficultés à communiquer avec leurs proches. Beaucoup de temps à passer seul dans les champs, dans la forêt, avec les animaux ou dans la cuisine pour la femme, alors la nature devient un allié idéal. D'autres (dans cette nature ?) choisissent Dieu lui-même comme interlocuteur. Alors ils crient leurs peines, leurs incompréhensions, font et refont leurs argumentations, interpellent tout le monde en faisant et les questions et les réponses. Tout ça pour apaiser les tensions qui sont en eux et qu'ils n'arrivent pas à évacuer. Mon père, disait-elle encore, était un champion de ce que l'on pourrait appeler aussi une thérapie de résistance et d'adaptation à la vie : on l'a souvent vu revenir des champs, son paquet d'herbes pour les animaux et de bois secs pour la cuisine sur la tête parlant à haute voix, s'arrêter tout d'un coup, hausser le ton comme pour tenter une dernière fois de convaincre, jeter sa charge à terre et se mettre en position de combat. Puis exécuter avec rage les différentes phases d'une bataille contre un adversaire invisible mais parfaitement identifié dans sa tête. Pour repartir au bout de quelque temps apaisé comme si le problème en cours avait été réglé par le kata parlé et truffé de jurons qu'il venait de s'offrir.
- Chacun sa culture, son cadre et ses choix de vie, ses problèmes, sa façon de réagir, mais tout le monde passe plus ou moins par là, dit July.
Elle renouvela sa proposition de prendre le métro et de finir par un petit parcours à pied pour arriver à la police. Robert accepta, pensant lui aussi c'était se donner du temps pour réfléchir à ce qu'ils allaient sortir au commissariat.
Au moment où la voiture quittait « La Pinol », la maison qu'ils habitaient depuis 26 ans, il se fit plus précis :
- Il y aurait comme une petite préparation psychologique à faire, car ce que l'un écarte habilement l'autre peut le laisser transparaître, et il faut compter avec les policiers pour faire de bons recoupements. En effet, il n'est pas impossible qu'on nous interroge séparément. Je soupçonne les policiers de ne pas se gêner pour écraser quelque peu les innocents, et arriver aux objectifs qu'ils ont fixés préalablement. Et le métier de ces hommes, c'est de tout faire pour rester constamment en position de domination.
- Tu as raison : Ce sont des flics, je ne les aime pas, même si dans le tas il y a ton ami. Voilà un point sur lequel je suis restée jeune.
Robert se fit alors plus pédagogique après qu'il eut garé sa voiture dans le petit parking de la station de métro et avant qu'il ne vînt à July l'idée de chercher à imposer une stratégie hasardeuse :
- Quand on est manifestement en position de faiblesse, il faut rester concentré pour ne pas perdre de vue trois dispositions, et ce quelle que soit la tournure des événements. Une économie de paroles : tu parles le moins possible et tu ne commentes pas les faits que tu aurais à connaître, il pourrait y avoir une provocation, une manipulation. Un refus poli de suivre les hypothèses formulées : tu leur retournes diplomatiquement une formule que la justice utilise tout le temps : tenons-nous en aux faits, rien qu'aux faits. Une gestion du temps : tu ne dois pas laisser penser, par des gestes d'impatience, que tu as hâte d'en finir : c'est lorsque l'on a l'impression d'en avoir fini que l'on lâche suffisamment de choses, permettant ainsi à l'autre de connaître ta position exacte. Une dernière règle, pour prendre une image sportive : tu dois mettre le temps de ton côté et rester toujours en dedans – ainsi, pendant une longue marche en montagne, il importe de garder en réserve de l'énergie surtout quand on ne sait pas exactement où se trouve l'arrivée. Si tu as envie de parler, tu peux broder, mais à côté ! À l'interrogateur de revenir sur ce qui l'intéresse, ce qui l'amène à se découvrir.
July l'arrêta car la rame arrivait, il fallait monter au plus vite pour avoir des places. Et une fois tous les deux bien assis :
- Tout ça c'est de la théorie. Il faut être capable de les appliquer tes recommandations.
- Tu as raison, lui répondit Robert. Seuls des professionnels, des gens entraînés, peuvent bien se comporter lors d'un interrogatoire serré. Et il poursuivit :
- Chacun de nous peut développer une part de comédie. Nous avons un avantage, et nous en sommes bien conscients : nous ne savons rien sur la question ! Mais préparons-nous quand même à tomber de haut. Qui sait ?
- Le mieux, dit July, c'est de rester nous-mêmes, mesurés et très sceptiques sur tout ce que l'on pourrait nous apprendre.
July prit alors Robert par le bras, elle voulait retenir un moment son regard, son attention :
- Nous sommes là pour défendre Mathilde, quoiqu'elle ait pu faire. Nous sommes ses parents.
- Bien sûr, dit Robert, mais tant que nous ne connaîtrons pas exactement les faits, réellement, nous devons plutôt montrer notre scepticisme. Tu rappelais toi-même tout à l'heure, en citant je ne sais quel auteur : « Pour un policier, tout innocent est un coupable qui s'ignore ». Une fois l'instruction terminée, les pressions que des innocents ont eu à souffrir sont vite oubliées par les interrogateurs ; mais les regards des gens de l'extérieur que ces mêmes innocents ont eus à supporter s'effacent difficilement de leur mémoire.

Commentaires
Pierre Georges le 01/09/2007 à 03:40:26Pour t'encourager à poursuivre, cette citation de Félix Leclerc - né au Québec, en 1914 -
"Seule est vraie l'écriture. Et l'écriture est un vrai bateau qui résiste à toutes les tempêtes et ne prend pas l'eau."
Bon vent, sur l'océan de l'écriture et: A bientôt.