Par Aimé LEBON: Errance.

Une affaire de police dans la famille

 

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Une affaire de police dans la famille

Photo : Des escaliers de la gare Saint-Charles, une rue de Marseille qui plonge vers la Canebière.

Le petit déjeuner était vraiment le bienvenu en ce samedi matin de septembre. July et Robert en avaient presque fini quand la sonnerie d’un téléphone portable se fit entendre. Robert à son réveil avait enlevé son GSM de la charge et l’avait machinalement déposé sur la table de la cuisine. Il sursauta aux premières notes de la mélodie qui pourtant était agréable et discrète. Il resta un moment bloqué, incapable de se saisir de l’appareil ; peut-être qu’il redoutait que le monde entier ne vienne lui demander des explications sur les événements qui se déroulaient en ce moment.

July avait compris que son mari était quelque peu troublé, et elle s’empara du téléphone sans regarder s’il y avait un nom qui s’affichait sur l’écran. Elle pensait que c’était Mathilde qui tenait à avoir cette fois son père pour recadrer la situation. Robert qui n’avait pas bougé de sa chaise, le regard dans le vague, entendit seulement sa femme dire : il est tout près, je te le passe. Et cachant l’appareil entre ses mains :

- C’est Yves, ton ami le commissaire de police. Il demande à parler à Marc – c’est le deuxième prénom de son mari.

Elle se rendit compte tout à coup que le commissaire n’était pas de la fête hier soir. Sans doute voulait-il seulement taquiner le nouveau retraité, lui qui était déjà à son travail alors qu’il était à peine 8H30.

Robert avait tout juste lancé un oui pour établir le contact qu’il sentit les mots venir tout de suite taper durement à son oreille.

- Au Central, dit Yves, sans entrée en matière, nous avons reçu dans la nuit une demande d’enquête rapide de Paris pour « situer » ta fille, ton aînée Mathilde, qui est suivie comme témoin important – voire plus ! – dans une affaire de meurtre et de réseau de drogue. Yves avait choisi la méthode du résumé choc dès le départ, c’est le moins qu’on puisse dire.

Robert qui le connaissait bien - il appréciait même son côté direct, sa franchise - eut le réflexe de faire comme s’il ne l’avait pas bien entendu, pour commencer à réfléchir à la suite afin de faire face à « son » commissaire qui à l’instant même était sans doute en train de le jauger, l’ami s’effaçant mécaniquement devant le professionnel.

- Une seconde, je range cette tasse et cette théière, dit-il ; en fait, c’était un prétexte pour demander à July de se rapprocher de l’appareil. Il était préférable de la mettre tout de suite dans le bain. Autant lire sur son visage ses premières impressions pour si possible réunir les énergies et faire face ensemble à la situation.

Et tous les deux, se regardant sur le côté pour lire instantanément la réaction de l’autre, entendirent Yves répéter son message sur le même ton et avec pratiquement les mêmes mots.

Robert sentit qu’il lui fallait couper court pour gagner du temps :

- Donne-moi une heure pour me préparer et faire le point. Et avec une pointe d’émotion dans la voix, il ajouta :

- Mathilde n’est pas à la maison, et tu peux envoyer quelqu’un le vérifier. Vers les 10 heures, je passerai te voir à ton bureau. Promis.

Le commissaire donna son accord, et Robert mit fin à la communication. July, elle, était restée sur sa faim, et d’une voix d’où perçait l’agacement :

- Tu aurais dû le fouiller un peu. Tu as été plat !

- Tu n’as pas compris que Yves était un peu trop officiel, lui répondit-il ; peut-être qu’il appelait de son bureau en présence d’autres collègues ou de son patron ? Je me devais de rester au même niveau, en citoyen ordinaire, on verra bien après.

Marc et Yves se connaissent depuis longtemps ; ils venaient du même village, Bois de Nèfles Saint-Paul, et étaient au lycée Leconte De Lisle à Saint-Denis, le seul lycée que comptait alors la Réunion. Aujourd’hui, l’île en compte quarante en enseignement général et en enseignement professionnel, deux en enseignement agricole, et deux autres relèvent du privé. Ils ont fait ensemble l’internat de la seconde à la terminale. Ces trois années qu’ils ont vécu dans ces conditions ont forgé des liens solides entre eux ; et les engueulades qu’ils ont vécues côte à côte dans le bureau du Surveillant général ont, d’une certaine façon, aiguisé leur sens des responsabilités. Yves est le fils d’une famille de fonctionnaires métropolitains installée dans l’île à la fin des années cinquante. C’est son père qui l’a placé là, en interne payant, pour mieux le contrôler, alors que Marc était un interne boursier.

À l’internat, quand les coups à faire étaient dans l’air, il ne fallait pas pousser Yves longtemps pour qu’il se rangeât aussitôt dans le camp des « déconneurs ». Par exemple, le veilleur de nuit faisait plusieurs rondes sur tout le territoire où se dressaient les bâtiments du lycée. Et il se devait de passer sous la fenêtre de la salle où se trouvaient les lavabos, un espace fermé attenant au dortoir et situé au 3e étage. Un petit nombre d’internes qui avaient l’habitude de bachoter dans cette salle d’eau avaient fini par repérer les heures de passage du gardien. Tout en révisant à la lampe électrique leurs exercices pour le lendemain, ils attendaient l’homme pour lui balancer sur la tête des bombes à eau. Naturellement, les chenapans regagnaient ensuite et au plus vite le dortoir dans le noir et se glissaient en silence dans leurs lits. Ni vus ni connus. La loi du silence était respectée par tout le monde, quitte à subir une petite punition collective. Bien entendu, Yves et Marc, et pas seulement une fois, ont fait partie du petit commando d’arroseurs.

Ce n’était pas la première fois que Robert expliquait à sa femme cette histoire d’utilisation de ses deux prénoms ; lors de certaines rencontres avec des Réunionnais de passage qui l’ont bien connu, c’était toujours Marc – qui est le premier prénom de son premier fils, et son prénom usuel - qui revenait.

Dans sa famille, dans son village, c’est son deuxième prénom, Marc, qui était toujours utilisé. C’était aussi celui de son grand-père, du côté de sa mère. Quant à son premier prénom, Robert, sa mère l’a sans doute pêché dans une petite brochure d’histoires à l’eau de rose qu’elle avait dénichée à l’époque auprès de ses amis.

Quant à l’utilisation de ces prénoms, il se dit aussi que dans certaines familles de la Réunion – Robert, lui, écarte cette explication pour ce qui est de la sienne – utiliser le deuxième prénom d’un enfant, c’est le protéger du mauvais sort que pourrait lui jeter un esprit malin, qui bien entendu cible toujours sur le premier. Pour Marc, à son arrivée au lycée l’Administration de l’établissement a retenu d’emblée son premier prénom pour figurer sur les documents officiels, et depuis il est Robert. Quand quelque part il est interpellé en tant que Marc, il sait que c’est forcément quelqu’un qui l’a bien connu dans sa jeunesse, avant le lycée, dans son village.

Une affaire de police dans la famille, Robert ne l’aurait jamais imaginé. Aussi il n’arrêtait pas de s’interroger : Mais qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Ou que je n’ai pas su faire ? Ou encore que je n’ai pas fait suffisamment ? Et dire qu’hier soir encore ses collègues n’arrêtaient pas de lui souhaiter une retraite paisible !



Article ajouté le 2007-08-23 , consulté 66 fois

Commentaires


Riviere Georges le 24/08/2007 à 18:05:34
Ecrire n'est pas chose facile - Je suis bien placé pour le savoir - Te connaissant, je ne doute pas un seul instant que tu puisses aller au bout de cette aventure. L'intrigue est prometteuse et le lecteur pressé de t'accompagner jusq'à son terme. Courage et à bientôt.
Aimé Lebon le 28/08/2007 à 14:41:37
À Georges Rivière :
Merci pour tes encouragements. Se lancer dans un roman est une entreprise difficile, pour l’écriture en elle-même mais aussi pour sa construction : la cohérence de l’ensemble n’est pas facile à garder quand on compose des personnages qui baignent dans des souvenirs multiples. On y trouve malgré tout un certain plaisir à avancer, en pensant entre autres à Albert Camus : « J’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir ».


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