Par Aimé LEBON: Errance.

Quand Mathilde trouble la quiétude familiale...

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Quand Mathilde trouble la quiétude familiale…

Photo : Villas cachées dans le paysage provençal.

Résumé de la page précédente : Robert, pour sortir de la misère dans une petite île de l'Océan Indien, La Réunion, département français d'outre-mer, s'est armé de tout son courage et de toute sa volonté pour « sauter la mer ». Il a tenté sa chance à Paris, puis à Marseille où il a réussi une bonne intégration sociale. Quand arrive la retraite, il comprend qu'un voile se déchire, lui livrant une réalité qu'il n'a pas perçue jusque-là.

Lors de la cérémonie officielle pour le départ à la retraite, July avait fait preuve de beaucoup de diplomatie pour que le premier cercle d'amitié et de camaraderie autour de son mari acceptât ses excuses : elle ne pouvait pas assister au repas privé qui s'en suivait ; et il ne fallait pas que son mari parût comme étant celui qui avait pris la décision d'écarter sa femme de la partie assurément la plus intéressante de cette fête. Elle savait bien qu'il avait de tout temps besoin de moments de liberté, que cette soirée lui appartenait pleinement pour en quelque sorte sortir de son monde professionnel. Un monde autour duquel toute sa vie était structurée. Il lui fut en effet facile de trouver toute une batterie de prétextes.

Au réveil, le lendemain matin, ils avaient tous les deux paressé au lit quand la sonnerie du téléphone les sortit de leurs réflexions matinales. Robert prit la communication, l'appareil était sur sa table de nuit. Au bout du fil, Mathilde, l'aînée de ses enfants.

- Je te passe maman, dit Robert. Il venait presque de couper la parole à sa fille, pensant sans doute qu'elle voulait principalement s'adresser à sa mère, souvent la mieux placée pour répondre aux préoccupations de la fille, même si elle est adulte aujourd'hui.

July écouta longuement sans pratiquement intervenir, sinon par des « et », des « pourquoi », et des « alors », etc. Au bout d'un moment elle finit par clore la conversation volontairement à haute voix :

- Tu me rappelles dans la matinée…pour me dire comment l'affaire s'est déroulée. Et surtout comment tu vois la suite. Tu as la liberté de le faire au moins ?

Et elle se leva, suivie immédiatement par son mari. Elle l'invita à aller dans cuisine pour l'aider à préparer le petit déjeuner, lui faisant comprendre que ce serait plus commode pour en parler.

Robert avait senti que la situation n'était pas habituelle, et qu'elle était peut-être même grave. En un rien, il passa en revue la situation de ses enfants, dans ce qu'ils pouvaient présenter de faiblesse par certains côtés de leur nature, ou par des réactions qu'ils avaient gardées, chacun à sa manière, suite à l'éducation qu'ils avaient reçue, bref par les mauvaises habitudes acquises par les uns et les autres.

Mathilde en cette année 2 007 a 29 ans. Depuis son concubinage avec un administratif des Affaires étrangères, elle vit et enseigne à Paris, mais reste encore attachée à la maison familiale puisqu'elle y passe toutes ses vacances ; elle emmène toujours son petit garçon mais jamais son homme – un véritable mystère pour Robert qui a toujours considéré que tout ce qui touchait à Mathilde était du domaine réservé de sa maman. Appeler si tôt le matin, ce n'était pas pour un rien ; et la conversation tournait bien autour d'elle. S'il s'agissait d'un problème rapportant à l'un de ses deux garçons et par conséquent si elle ne servait que de relais, sa mère aurait insisté pour avoir immédiatement tous les détails de la situation. Marc, son frère cadet, 27 ans, travaille au Canada, tout en y faisant de la recherche en physique - de ce côté, c'est la stabilité, l'organisation ; mais, ses parents ne l'ont pas revu depuis son mariage et ils n'ont eu qu'une photo du petit qui vient d'arriver. Mathieu, le dernier garçon, 26 ans, a fini par réussir à sortir d'un Institut de technologie à Aix-en-Provence mais ne veut pas poursuivre ses études dans une école d'ingénieur ; il veut travailler au plus vite – et là, à croire des confidences faites par sa sœur, il faut y voir la patte de sa copine, qui n'a jamais été présentée ni à maman ni à papa. Et aujourd'hui, à regarder July, il était clair que ce n'était pas une bonne nouvelle. C'était bien Mathilde qui était au centre de la tension qui avait en quelque sorte envahi la maison au tout début de cette journée.

Ce n'est qu'une fois le café et le thé prêts sur la table que July commença à donner le contenu de la communication qu'elle venait de recevoir :

- Mathilde est convoquée au commissariat de son arrondissement à Paris ; elle doit être entendue dans le cadre d'une affaire de meurtre et de drogue.

- Entendue ? Et à quel titre, demanda Robert ?

July fut incapable d'apporter des précisions, de donner le degré d'implication de sa fille dans cette affaire.

C'est bien le genre de nouvelle qui peut mettre en émoi bien des parents, qui pensent toujours que cela ne peut arriver qu'aux autres, que les siens sont protégés parce que placés dans un bon environnement éducatif et par conséquent à l'abri de tels événements pouvant déboucher sur des malheurs. Dans beaucoup de familles les deux parents travaillent, les enfants sont à l'école, mangent à la cantine et construisent leur propre monde dans lequel les adultes entrent de moins en moins. C'est d'ailleurs en partie pour cela que July a pris un temps partiel pour se donner des moyens en disponibilité de façon à entretenir des contacts réguliers avec ses enfants, à cultiver des petites attentions et des précautions lors des échanges. Il faut dire aussi que pas mal d'enfants de cette génération venant de parents ayant réussi convenablement leurs vies professionnelles ne quittent pas vraiment le confort du nid familial avant la trentaine. Trop gâtés dans leur jeunesse pour s'envoler définitivement.

Robert ne se comprenait pas tout d'un coup : il ne paniquait pas, mais se sentait mal à l'aise ; il n'arrivait pas à prendre suffisamment de distance avec ce coup de fil, et malgré des efforts pour se raisonner, il ne pouvait s'empêcher de bâtir dans sa tête toutes sortes d'hypothèses toutes plus déstabilisantes les unes que les autres. Était-ce encore la brume de la fête d'hier soir qui le mettait dans cet état ? Il sentait l'angoisse monter en lui, et se jeta sur ses biscottes et avala pas mal de thé bien chaud.

Mais quand même se disait-il : July, toujours très proche de sa fille, semble ne pas cerner complètement la situation. Il y a un enchaînement qui m'échappe et qui me met en déphasage de plus en plus large par rapport à tous les autres.



Article ajouté le 2007-08-17 , consulté 48 fois

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