Par Aimé LEBON: Errance.

De Paris à Marseille

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De Paris à Marseille

 

Résumé de la page précédente : Dès le premier matin de sa retraite, Robert a commencé à jeter un autre regard sur sa vie, sur son parcours, sur son environnement. Sur tout ! C'est son monde qui semble vouloir renaître. Par une envie soudaine de tout redécouvrir…Peut-être aussi par peur de voir s'effriter des constructions acquises.

 

Photo : Marseille : une partie de la ville vue d'une colline ; au loin Notre Dame de la Garde, « La Bonne Mère » des Marseillais.

 

Ce matin-là July était dans l'attente. Pourtant, elle était certaine qu'il n'y avait aucune zone d'ombre dans la vie de son mari. Robert n'a jamais été gêné quand elle lui demandait d'évoquer sa jeunesse passée dans cette île de l'Océan indien à laquelle elle n'aurait jamais accordé d'importance, même à la suite d'une actualité peu ordinaire rapportée en force par les médias, si elle ne l'avait pas rencontré. Si dans la petite bande de l'époque au lieu du fonctionnaire réunionnais elle avait choisi le scientifique toulonnais – qui l'impressionnait vraiment par l'étendue de ses connaissances -, elle aurait été sans doute incapable aujourd'hui de placer la Réunion sur la carte du monde.

De ses origines plus que modestes, il en était fier ; il y puisait toute une énergie qui le rendait plus fort dans les moments difficiles. Son métissage était pour lui une richesse : il répétait à plaisir qu'il descend de « petits blancs » métissés dans les Hauts de l'île. Un de ses ancêtres avait épousé une esclave malgache, selon un processus naturel lors peuplement de l'île, qui était vierge avant qu'elle ne devienne sous le contrôle de la Compagnie des Indes l'Ile Bourbon, qui s'appellera plus tard La Réunion. Ainsi à son deuxième enfant qui ne comprenait pas pourquoi sa peau était brune tandis que celle des autres enfants de la famille était franchement blanche, au lieu d'insister sur la génétique, il n'hésitait pas à y ajouter un peu d'humour par une petite histoire du genre : « Mon arrière arrière-grand-père s'est choisi une esclave bien noire pour compagne ; c'est que dans les montagnes il avait bien cavalé derrière la belle, qui s'est laissé rattraper, devenant ainsi mon arrière arrière-grand-mère ».

Pour lui, sortir d'un monde rural simple et difficile, où les conditions d'existence pour les petits exploitants agricoles qui n'étaient même pas propriétaires de leurs terres dépendaient des aléas climatiques, était l'objectif premier. Qu'il pleuve, qu'il vante ou qu'il tonne, le salaire du fonctionnaire tombe toujours, disait sa mère. Pour beaucoup de parents, voir leurs enfants intégrer une Administration, et donc avoir la garantie d'un revenu sûr, était un grand et magnifique rêve. Robert, sans entrer dans toutes les facettes du développement d'un pays, fait partie de cette petite élite des régions de l'Outremer français que l'ascenseur social républicain a permis de sortir de la misère.

Et pour beaucoup de Réunionnais la promotion sociale passait souvent par la migration vers la France métropolitaine. Mais pour Robert, ce sont les circonstances qui lui ont imposé, avant d'atterrir à Paris, un passage à Madagascar dans une région créée de toutes pièces par la France pour des petits planteurs volontaires venus de la Réunion afin de mettre en valeur sur les hauts plateaux malgaches, dans les environs de Tananarive, d'immenses terres jusque-là incultes. Pour réussir cette expérience de coopération franco-malgache, à « La Sakay », il fallait bien des écoles et des enseignants pour les enfants de ces fermiers réunionnais.

Son bac en poche, Robert voulait travailler au plus vite pour devenir quelqu'un, selon l'expression d'une de ses tantes, et, justement, les services de l'Education nationale à la Réunion proposaient à des jeunes volontaires d'aller faire leurs premières armes dans l'enseignement à « La Sakay ». Il se précipita sur cette offre, persuadé que de toute façon il ne pouvait que sortir gagnant de cette aventure. Mais, peu de temps après son arrivée dans la grande île, le durcissement du pouvoir politique à Madagascar à la suite d'un changement de Président à la tête du pays allait rapidement ébranler cette expérience. Sans qu'il fût possible de rafistoler les accords en cours tant la volonté de rupture était nette du côté des nouvelles autorités malgaches. Et tous les personnels qui servaient à la Sakay – et particulièrement les jeunes - n'avaient alors plus le choix qu'entre un retour à la Réunion ou une tentative d'intégration en France Métropolitaine. Tandis que la plupart des fermiers se devaient de chercher au plus vite à leur retour à la Réunion une parcelle en colonat pour survivre. Ces familles n'ont rien ramené des investissements de toute nature qu'ils ont développés là-bas. Ils se sont fait surprendre par l'Histoire qui a galopé soudainement un peu trop vite. Et beaucoup de ces bonnes volontés se sont laissés dépérir dans l'indifférence d'une bonne partie de la population réunionnaise.

Robert choisit Paris. Il avait aussi compris qu'il lui fallait poursuivre ses études. Ayant obtenu une bourse, et une chambre dans une cité universitaire, il opta pour le droit, en ayant toujours pour objectif l'entrée dans l'Administration.

Il a fallu s'accrocher à ces études ; en effet, deux échecs successifs conduisaient à la perte de la bourse avec toutes les conséquences sur le plan du logement particulièrement. Et après qu'il eut obtenu sa licence, il a dû s'attaquer à plusieurs concours pour réussir son entrée dans une grande Administration. L'étudiant moyen qu'il était ne pouvait pas fixer de parcours précis pour sa formation ; dans son périple, il a dû tenir compte de toutes sortes d'événements. Il n'y avait donc pas de plan pensé dès le départ, ce sont les circonstances qui ont décidé pour lui. S'adapter, toujours s'adapter, telle était la ligne à tenir.

Le choix de Marseille après les études était dû simplement à une ouverture de postes importants dans une Caisse Régionale de Sécurité Sociale. Rien n'avait été programmé, comme il n'y a pas eu plus tard de recherche ciblée pour une implantation particulière de sa maison dans cette grande ville. Il a tout simplement sauté sur l'occasion quand il s'est trouvé devant la possibilité de placer sa maison en haut d'une colline, avec vue sur une bonne partie de la ville, en pensant un peu à ses grands parents qui pour survivre se sont accrochés à un îlet entre deux montagnes dans le cirque de Mafate à la Réunion. Est-ce que cela cadrait avec sa nature ? Allez savoir ! Chez lui, tout n'est peut-être que diversion, surtout quand il s'enfonce dans de grandes phrases pour contourner des mots, des louanges voire des insultes.

 



Article ajouté le 2007-08-15 , consulté 53 fois

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