Par Aimé LEBON: Errance.

La retraite, un autre temps pour se regarder

Page 1 : La retraite, un autre temps pour se regarder

 

 

 

Photo : En Provence, un village adossé à la montagne semble regarder le temps qui passe.

 

En ce matin de septembre, Robert ouvre les yeux et jette un regard à sa montre – elle ne quitte jamais son poignet gauche, sauf quand il se douche. Il est 6 heures. Toujours le lever réflexe, se dit-il. Je suis toujours programmé pour me réveiller tôt ; c'est que j'ai toujours aimé avoir du temps devant moi le matin, pour me retourner et retrouver certains appuis avant d'aller travailler.

Robert est à la retraite ; hier, c'était son dernier jour en activité. Les collègues de son service ont donné un pot à l'occasion de son départ. Lui, il aurait aimé partir sur la pointe des pieds et laisser les uns et les autres découvrir au fil du temps qui passe qu'une autre personne travaille bien désormais à plein temps dans son bureau. Il n'a pas pu échapper à un discours de son chef. Il entend encore les mots convenus dans de telles circonstances : une retraite paisible et méritée ; et le vœu bien formulé de voir ceux qui sont en poste s'inspirer d'un modèle de sérieux, de dévouement à la bonne marche du service, etc. Robert avait réussi à lui faire accepter qu'il lui importait peu de se lancer dans une description chronologique de sa carrière. Une carrière de fonctionnaire à la Caisse générale de Sécurité sociale des Bouches-du-Rhône qu'il n'a pas vraiment choisie puisque les deux autres concours qu'il avait réussis le faisaient rester à Paris, et qu'il voulait, lui, changer de cadre de vie après des études de droit dans la capitale. Il avait d'ailleurs noté sur la plupart des visages de ses collègues une certaine impatience à voir le discours se terminer alors que depuis un moment il lui semblait que les verres tendaient les bras aux invités. Le plus important pour lui, après le côté officiel, a été de fêter l'événement lors d'un dîner entre amis où les discussions tournaient autour de tout et de n'importe quoi sauf du travail et de la retraite.

Ce matin-là July est aussi réveillée, mais elle se retient de le faire sentir à son mari. C'est à lui de déclarer ouverte cette première journée, car tous les deux maintenant ne sont plus astreints à des horaires fixes ; cela fait deux ans qu'elle travaille à la maison pour un éditeur, après avoir enseigné l'anglais dans un lycée – elle a pu prendre une retraite anticipée en raison des trois enfants qu'elle a élevés.

Elle sentait bien qu'il lui fallait laisser l'initiative, se disant que celui qui en apparence suit l'autre peut en réalité lui inspirer l'essentiel du mouvement. La veille, au pot de départ, lors du discours du directeur, elle avait redouté que ce dernier ne l'interpellât pour conforter un jugement concernant la place que son mari avait occupée, une place sculptée dans l'efficacité de l'organisation d'un service, dans la qualités des relations humaines, pour reprendre à peu près les mots que tout le monde écoutait par politesse. July se souvint justement qu'un après-midi, Robert avait rédigé une petite fiche que son patron lui avait demandée justement pour préparer son discours, et qu'il avait manifesté sa détermination à passer rapidement en diagonale dans son parcours professionnel. Et la justification qu'il avait présentée : « Toi qui connais l'Histoire, qui y habites même pour tes travaux de traduction, tu sais très bien que dans les faits rapportés il y a toujours une part d'interprétation qui donne un éclairage particulier au chemin emprunté ». July se souvint même du petit discours qu'il avait tenu, et à y penser maintenant, c'est donc qu'il avait de l'importance pour son mari. Robert à qui il arrive d'être un peu grandiloquent avait enchaîné ce jour-là : On s'arrange toujours avec les faits. Les souvenirs ne sont en fait qu'un slalom à travers ce que l'on a bien voulu retenir, souvent sous la pression des peurs. Tout n'est qu'un arrangement avec soi-même. Et une vie suffit à peine à se découvrir ! Et encore ! Le plus souvent cet arrangement n'est guère réussi.

Ce petit discours l'avait intriguée ce jour-là. Elle allait le comprendre encore plus quelques mois plus tard.

 



Article ajouté le 2007-08-13 , consulté 36 fois

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