Par Aimé LEBON: Errance.

Perdu dans sa ville

 

Page 43 : Perdu dans sa ville

 

Photo: Le Vieux-Port, à Marseille

Quand Robert arrive à la gare Saint-Charles, il est 20H15. Il est pile à l’heure ce TGV, mais on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure.

Pendant tout le voyage il a somnolé, rêvassé sur tout et n’importe quoi, et à chaque fois qu’il émergeait de sa somnolence, il est allé prendre une bière au wagon bar-restaurant ; et presque à tous les coups, il se trompait de sens de déplacement quand il fallait retourner à sa place. À chaque fois il a dû faire un effort pour bien caler dans sa tête que le sens de déplacement du train et le sens de son déplacement dans le train pour aller boire étaient différents. Il faut dire qu’il était mal à l’aise dans ce wagon : il avait du mal à rester perché sur un tabouret, et il se fatiguait à rester debout parce qu’il se sentait plus ballotté que d’habitude, et que le bar était trop bien fréquenté durant ce voyage.

La vérité, c’est qu’il n’était toujours pas bien, et la raison était évidente, comme s’il ne pouvait pas y penser tout simplement : cela faisait trois jours qu’il ne prenait plus aucun antidépresseur, et le pire c’est qu’il n’avait même pas emporté une ordonnance. Trop compliqué, se disait-il ; il aurait fallu qu’il s’expliquât longuement devant un médecin qu’il ne connaissait pas et qui aurait sans doute soupçonné qu’il était tout simplement un peu drogué. Une fuite même devant la maladie mais qui n’allait pas durer longtemps. L’instinct de conservation.

C’est en arrivant dans la gare qu’il ressentit un besoin pressant d’aller encore une fois aux toilettes. Il n’avait pas réussi à trouver des pièces au fond de sa poche pour « payer » son passage devant « la dame », qui, comprenant bien qu’il était un voyageur quelque peu désemparé, l’invita d’un geste à passer sans payer.

Il est loin le temps où il débarquait seul sur le quai d’une gare, sans un ami ou un parent à l’attendre mais où en arrivant il respirait tout son avenir ; certes, aujourd’hui, il se retrouve dans la même situation à la différence qu’il ne sait pas quoi faire et qu’il n’arrive pas à décider où aller. Alors il commença à retourner sur ses pas mais il se rendit compte presque aussitôt que cela aussi ne menait à rien. Pas un seul instant il ne songea à rentrer chez lui, à la « Pinol » ; dans sa tête, il était seul au monde, sans résidence, sans famille, sans amis. Il ne pouvait compter sur personne. Le néant l’envahissait.

Comme deux autres voyageurs quelque peu perdus eux aussi, sans doute des étrangers qui ne connaissaient pas du tout les lieux, il chercha à attraper un taxi, mais quelques passants leur firent comprendre qu’il fallait descendre à la station qui se trouve au niveau inférieur. Il suivit alors machinalement ces étrangers. Constatant l’absence de taxis à quai, à croire que tout le monde en avait besoin ce jour-là, il sortit du bâtiment et se retrouva dans les grands escaliers de Saint-Charles. Il marchait, sans regarder personne, et d’ailleurs personne ne faisait attention à lui. Il prit instinctivement la direction du Vieux-Port, il n’avait qu’à suivre la pente naturelle du terrain. Quelle différence avec le fringant séducteur qui avait promené Marthe il y a peu de temps dans ce même quartier !

Sur le Vieux-Port Robert longea le quai à droite après avoir descendu la Canebière, où des bateaux de luxe étaient amarrés, passa devant la mairie de Marseille, ne répétant pas cette fois la phrase qu’il avait l’habitude de lancer à ses amis de passage : Cet arrondissement au centre mérite mieux que cette vieille bâtisse. En levant la tête, sur sa gauche, il pouvait voir Notre Dame de la Garde, mais aucune pensée quant à sa bienveillante protection n’effleura son esprit. Tous les bancs étaient occupés. Il finit par en repérer un ; il y avait un petit vieux portant une casquette usée qui se rinçait la gorge en cachette. L’homme qui buvait vraisemblablement du vin ou de la bière, sa bouteille cachée dans un sac en papier, indifférent aux allées et venues sur la place, était bien campé dans le décor. Il s’y laissa tomber sans même saluer celui qui allait devenir un précieux compagnon pour la nuit. Tout en s’appuyant sur sa petite valise qu’il avait posée près de lui, non qu’il voulût donner l’impression que des précautions devaient être prises pour proteger son précieux contenu, mais parce qu’il avait tout simplement besoin d’un appui.

Devant le mutisme de Robert, sa prostration, Arthur, son voisin de banc, visiblement intrigué par le comportement de l’arrivant, poussé aussi par un besoin personnel de communiquer se présenta tout d’un coup mais sans le regarder ni lui tendre la main, pour lui signifier qu’il ne voulait pas non plus le forcer à la conversation.

- Arthur, pêcheur à la retraite depuis pas mal d’années qui prend un peu de bon temps avant de rentrer chez sa femme et subir sa loi en silence, lança-t-il de façon péremptoire.

Puis, tournant la tête vers Robert, sur un ton plus doux :

- Tu as l’air bien fatigué, mais cela se voit que tu n’es pas quelqu’un qui est à la rue.

- …

- C’est peut-être la première soirée d’une nouvelle vie sous le grand ciel qui commence ? Tout peut arriver mon gars ! On ne sait pas toujours pourquoi, mais ça arrive.

- …

- Ne reste pas comme ça, viens prendre une bière avec moi, il y a derrière ces bâtiments un petit bar qui reste ouvert jusqu’à tard. Viens, tu peux compter sur moi ; j’ai bien compris que tu es dans une passe difficile.

- Je te suis, dit faiblement Robert, comme si prononcer ces quelques mots lui demandait de gros efforts.

            Arthur était de loin le plus âgé des deux, et c’est pourtant lui qui aida l’autre à traverser les quatre voies qui longent le Vieux-Port. Robert avait du mal à apprécier le mouvement des choses, à évaluer des distances et à prendre en conséquence des décisions. En vérité, il a peur de tout ce qui bouge. Au coup d’œil le marin avait bien cerné les difficultés de son compagnon, et pour ne pas trop le gêner en pointant davantage ses difficultés il poursuivit sa présentation tout en marchant :

- D’habitude, je ne prends que deux bières avant de rentrer, mais, ce soir, je crois que je vais aller plus loin et prendre tout mon temps, je ne veux pas rater l’occasion de t’aider. Il faut bien que je résiste à ma femme, si je ne veux pas me retrouver dans l’obligation de me mettre carrément à la rue pour mieux respirer.

 



Article ajouté le 2009-10-20 , consulté 19 fois

Commentaires


Riviere Georges site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 23/10/2009 à 21:05:33
Cet épisode n'est pas sans rappeler"L'Aveugle et le Paralytique"de Jean de La Fontaine. Restons optimistes.

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