Resserrer la famille
Page 42 : Resserrer la famille

July était disposée à ne pas déroger de la ligne qu’elle s’était fixée : laisser l’homme filer, car c’était la meilleure façon d’agir pour qu’il revienne une fois qu’il aura expérimenté à tout prix cette quête forcenée et vaine de nouveautés entreprise depuis qu’il est à la retraite. Mais, cette fois-ci, c’était une femme qui entrait dans ce que l’on pourrait appeler son jeu, et elle ne croyait pas pour autant que Robert fût disposé vraiment à casser tout ce qu’il avait entrepris et réussi dans sa vie. En un mot, elle gardait toujours au fond d’elle-même une large part de confiance à son mari. Il reviendra ! Ils reviennent toujours, pour peu qu’on ait la patience de les attendre, disait sa mère, forte de ce qu’elle avait vu dans son entourage. Mais July avait peur qu’il ne finisse par mettre vraiment en péril sa santé.
Toute la question était : comment intervenir ? Personne ne veut le faire, connaissant Robert qui en aucun cas n’acceptera que l’on vienne s’immiscer dans sa vie ; et puis, le remède risque d’être pire que le mal.
Bien sûr elle s’appuyait sur Marie qui depuis le début de ce bouleversement était très souvent à « La Pinol », passant même la nuit auprès de son amie. Mais July avait besoin en plus de resserrer sa petite famille, et c’est ainsi qu’au bout de quelques jours d’absence de son mari, sans aucune nouvelle, même en passant par Georges, elle se résolut à appeler sa fille Mathilde qui avait fini avec ses cours et qui était déjà en vacances :
- Je ne sais pas si tu as arrêté une date pour passer quelques jours à la maison comme tu le fais régulièrement à la fin de chaque année scolaire, je pense que tu devrais venir au plus vite. J’ai besoin de toi, de ta présence surtout.
- Tu es malade ? C’est papa qui ne va pas toujours très bien !
July n’avait pas l’habitude de finasser avec Mathilde, car elle savait sa fille très intelligente et suffisamment solide pour faire face aux moments difficiles de la vie :
- Ton père est parti vivre une aventure amoureuse avec une femme relativement jeune, la nièce d’une de mes amies de l’époque qu’il a rencontrée par hasard à Marseille. Tout un concours de circonstances. Je te donnerai plus de détails sur place.
- Je descends demain, répondit aussitôt Mathilde, cela fera aussi plaisir à ton petit-fils Charly. Ne t’en fais pas, je suis avec toi.
- Ne te fais pas de bile non plus, j’ai Marie qui m’épaule…
C’est ainsi que le lendemain soir les trois femmes, July, Marie et Mathilde se retrouvèrent dans la cuisine, à dévisser de la question tout en préparant le repas pendant que Georges, le mari de Marie, sirotait son pastis dans le séjour, assis devant la télé allumée, mais l’air totalement absent.
- Est-ce que quelqu’un l’a appelé sur son portable, dit Mathilde ? Il n’est quand même pas interdit d’essayer de prendre de ses nouvelles. Si tu es d’accord maman, je l’appelle tout de suite !
- Inutile, répond Marie. Georges, poussé par July et moi-même, a essayé en plusieurs fois. Son portable reste fermé. Malgré les messages qu’il a laissés, il n’y a eu aucun retour.
- J’ai compris : vous voulez dire qu’il ne nous reste plus qu’à nous habituer à une telle situation. Parfait ! Alors organisons-nous pour ne pas en dépendre totalement ; nous devons pouvoir échapper à une situation que nous n’avons pas créée, la vie ne doit pas être figée ; quand on ne peut pas influer sur les événements, il faut avancer quand même, en attendant qu’un paramètre finisse par bouger favorablement.
C’est ainsi qu’elles essayèrent de trouver des sujets de conversation pour s’occuper, mais le plus souvent les discussions s’arrêtaient faute d’une vraie motivation dans le groupe. Cependant, Mathilde suscita un brin d’intérêt quand elle déclara en s’adressant particulièrement à July :
- Maman, ça y est, j’ai participé au mouvement, et j’ai déjà mon nouveau poste. Je te l’ai déjà dit que, contrairement à beaucoup de collègues à Paris, mon souhait n’était pas de me rapprocher des meilleurs coins de la Côte d’Azur. J’ai formulé tous mes vœux pour…Allez, allez, qui a une idée ?
- Le Canada, dit Georges, qui était à la porte, qui avait tout entendu et qui voulait faire son entrée dans la conversation – non qu’il fût vraiment intéressé par le bla-bla-bla des femmes, mais à rester trop longtemps à l’écart il aurait pu rater une information importante concernant Robert. Lui aussi vivait difficilement ce départ, il a toujours eu besoin de Robert, une branche sur laquelle il s’appuyait, quelles que fussent les circonstances.
- Un lycée français quelque part dans le monde, dit Marie. J'espère que ce ne sera ni l’Asie ni le Moyen-Orient. À ta place, j’aurais choisi les pays nordiques, au moins pendant un été nous pourrions faire le déplacement de façon à visiter ces coins enchanteurs pendant cette saison.
Devant le non de la tête que faisait Mathilde, July s’élança, comprenant bien que sa fille attendait qu’elle se prononçât avant de dévoiler la bonne réponse :
- J’espère pour toi que tu ne t’es pas rabattue sur un point perdu du globe où la sécurité pose problème, qu’on se l’avoue ou pas. J’ai déjà assez de soucis comme ça !
- J’ai postulé pour cinq postes à la Réunion, dit-elle d’un coup, et j’ai été nommée dans un lycée de l’ouest de l’île, sur la côte. C’est un peu la région de papa, de son enfance.
Ce fut le grand silence dans la cuisine pendant une longue minute. C’est Georges qui rompit cette gêne quasi générale :
- j’aurais bien aimé que Robert entende une telle nouvelle. Sa réponse nous aurait intéressés… J’ai comme l’impression qu’il en aurait été lui aussi un peu étonné au départ. Mais est-ce que l’on connaît bien les gens aujourd’hui ?
Georges ne souffrait pas que Mathilde pût ainsi placer son père en porte à faux, lui qui n’avait pas besoin de cela en ce moment. Et après avoir soutenu son regard un moment, July se décida à intervenir. S’adressant à sa fille :
- Mais dis-moi, je ne t’ai jamais entendue parler d’un quelconque attachement à la Réunion ; tu y as fait seulement quelques séjours de vacances. Mais là, tu dois t’apprêter à supporter un minimum de trois ans avant de participer de nouveau au mouvement des personnels de ta catégorie. J’avoue ma surprise ; il doit bien y avoir quelque chose d’autre là-dessous.
- Heu ! Plus ou moins, répondit Mathilde, quelque peu gênée.
- Sans aucun doute, plutôt plus que moins, lâcha Marie.
Mathilde avait compris qu’il fallait qu’elle se livrât un peu plus pour satisfaire la curiosité des autres. Elle aurait dû choisir un autre moment pour mettre au courant sa famille de sa décision de muter dans un DOM, et qui plus est pour l’île d’où son père est originaire, mais jusqu’ici elle avait reporté cette décision plusieurs fois, alors qu’aujourd’hui en vérité elle n’était pas loin du tout de son départ pour l’Océan Indien. Aussi elle se permit d’avancer un peu plus dans son information.
- C’est toujours un collègue qui entraîne l’autre, dit-elle d’un air évasif, comme pour banaliser cette information.
- Un certain collègue ? risqua Marie.
- Beaucoup de chance pour que ça soit un peu plus qu’un collègue, dit Georges qui avait repris goût à la conversation et qui avait réussi à faire sourire July et sa fille.
- Ne croyez pas, répondit Mathilde, que je vais donner une conférence de presse sur le sujet.
Les autres en convinrent, en se renvoyant des regards pleins de sous-entendus ; l’atmosphère s’était franchement détendue. Mathilde avait réussi à créer une autre ambiance.
- On va manger, lança July, affichant ainsi qu’elle n’était pas mécontente de la tournure des événements, ce qui rassura du coup Mathilde qui l’observait du coin de l’œil. La mère savait bien que sa fille viendra sous peu lui raconter sa nouvelle aventure amoureuse. Mais elle désespérait que la dispersion fût toujours de mise dans la famille. Il est difficile d’embrasser la terre entière et de garder les siens à sa portée.
Tout le monde pouvait alors compter au cours du repas sur Georges pour passer à d’autres sujets et faire diversion. Mathilde pensait déjà à rencontrer au plus vite Mathieu, son jeune frère, qu’elle a toujours plus ou moins pris affectivement son aile, pour qu’il se rapproche de la mère et la soutienne. Un sérieux travail de préparation à entreprendre avant son départ pour la Réunion.

Commentaires
Riviere Georges site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 23/10/2009 à 20:47:49Ravi de retrouver July et les autres. Robert ne devrait pas tarder à retrouver les siens. Affaire à suivre...