Le retour à Marseille
Page 41 : Le retour à Marseille
Photo : La Place de l’Etoile.
Il n’était pas encore 8 heures quand Robert quitta son hôtel. La nuit a été mauvaise ; il ne supportait plus sa chambre, il lui fallait sortir au plus vite pour retrouver le grand air. Il avait hâte de revoir la rue, un besoin de marcher, de marcher, pour se sentir mieux. Il se dirigea tout droit vers le pressing pour récupérer des vêtements propres ; il savait qu’il pouvait se changer dans les toilettes payantes de la gare ; et il avait pensé aussi à caser sa valise à la consigne pour la journée. Il avait bien senti et enregistré les urgences en ce début de journée, mais pour après ?
Après avoir bu un café et manger un croissant, debout à proximité des quais comme un voyageur qui n’allait pas tarder à monter dans son train, il quitta la gare pour s’enfoncer dans les couloirs du métro, destination les Champs-Élysées. Ce fut presque comme un réflexe, sans qu’il y ait de but autre que de descendre et de remonter les champs, comme les cyclistes à la dernière étape du tour de France. Comme ceux qui découvrent cette belle avenue tant vantée dans le monde. Et pourtant, Dieu sait qu’il connaît les Champs ! Pour peu qu’il eût été en bonne santé, cette voie il l’aurait arpentée les yeux fermés en nommant toutes les enseignes qui s’y trouvaient.
Il éprouva au bout d’un moment un peu de fatigue au point qu’il s’empressa de s’asseoir sur un banc sous les arbres, tellement qu’il sentait que ses pieds voulaient s’enfoncer dans le trottoir. L’air y était plus frais, et il n’était pas le seul à chercher à en bénéficier. Mais le fait de rester plus ou moins immobile lançait dans sa tête tout un mécanisme qui faisait défiler une série de questions : Que vais-je faire aujourd’hui ? Je ne peux pas rester tout le temps à Paris ? Il ne me reste plus qu’à retourner à Marseille, mais pour aller où ? Le fait de les lister déclenchait chez lui un petit tremblement qui marchait dans tout son corps. Bien sûr, il le retrouvait au niveau des lèvres, mais il était habitué à de petites crises de spasmophilie, mais cette fois, ses mains étaient plus que touchées puisqu’il n’arrivait pas à le maîtriser par une série de petites rotations de ses poignets. Mais plus grave encore, il le ressentait dans sa chair, et cela n’avait rien à voir avec la température de l’air, bien au contraire ! Il se décida aussitôt à reprendre sa marche en direction de la place de la Concorde.
Et tout le film depuis le soir de son départ à la retraite recommença à défiler. Aurait-il pu faire autrement, sur d’autres terrains, avec de nouvelles relations ? Non, il avait tout essayé, y compris une tentative de retour dans son île. Non, il n’y a plus rien à faire ! Et c’est dans de telle situation que des gens totalement déconnectés de la réalité se suicident. Robert avait prononcé cette phrase à voix haute, en articulant parce qu’il commençait aussi à avoir la langue un peu lourde, au point que plusieurs personnes qu’il croisait s’étaient retournées sur de son passage. Il ne désirait vraiment pas qu’un promeneur bon observateur et animé des meilleures intentions se penchât sur sa personne. Il voulait rester seul dans son monde.
Arrivé sur la place de la Concorde, le passage de l’autre côté de l’avenue, pour remonter ensuite vers l’Etoile fut vraiment difficile pour lui. Surveiller les feux, s’engager dans le passage piéton, sans se faire surprendre par une autre file de voitures qui vient de je ne sais où fut quelque peu traumatisant. C’était comme s’il avait vieilli de 10 ans. Il s’est dit alors qu’il arrivait peut-être au bout du rouleau, et qu’il lui fallait consulter un médecin. La décision la plus naturelle, par pur instinct de conservation, se présenta à lui : regagner au plus vite Marseille, son port d’attache pour ainsi dire.
Toute sa concentration se porta alors sur le trajet qui devra le mener à la gare de Lyon et sur la nécessité de ne pas perdre du temps de façon à trouver une place dans un TGV cet après-midi même. Il lui fallait d’abord aller chercher sa valise à Montparnasse, et ne pas perdre du temps en remontant jusqu’à l’Etoile. Il devait donc passer par le métro dès la prochaine station. C’est ce qu’il fit sans difficulté, il y avait une ligne directe pour aller récupérer sa valise. En revanche, il craignait de s’embrouiller au changement indispensable entre Montparnasse et la gare de Lyon, au Châtelet. Il comprit alors que la seule règle à respecter, d’autant qu’il était fatigué, c’était de prendre son temps pour bien se repérer. Et, bien sûr, il a fait la queue aux guichets de la SNCF, à croire que tout ce monde avait décidé de voyager en catastrophe, pour finir par dénicher une place dans un train qui arrivait à Marseille à 20 heures 15. Mais en cette saison, à cette heure, il fait jour, il pourrait encore faire de bons choix. Il était de plus en plus incapable d’anticiper, fuyant de plus en plus les questions difficiles. Pour lui, le seul moment qui comptait, c’était de sentir que le train quittait le quai. La destination, une autre histoire. Tout était ramené aux événements immédiats. Il était en comportement de survie, mais uniquement sur des tranches de temps qu’il choisissait machinalement.

Commentaires
RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 03/08/2009 à 22:21:29Il est temps pour Robert de retrouver sa famille. L'accueil risque de surprendre plus d'un. C'est tout l'avantage d'une séparation. L'avenir nous dira si je me suis trompé.