Laure
Page 34 : Laure

Photo: La Faculté des Sciences de Marseille Saint-Charles.
Laure
L’anesthésie locale ne produisait plus ses effets, Robert avait mal mais pouvait marcher. Il lui fallait bien conduire sa voiture pour rentrer à la maison car il s’était obstiné avec July à se débrouiller seul pour aller faire cette petite intervention au pied. Il sortait en marche arrière de son aire de stationnement quand un autre conducteur exécuta le même mouvement à partir de la rangée de places d’en face, et bien qu’il eût réussi à arrêter son véhicule et à klaxonner, vigilant qu’il était vu son état, l’autre voiture a continué son mouvement jusqu'au choc.
Robert sentit une sourde colère monter en lui, il avait oublié son pied et se préparait à apostropher ce conducteur qui avait manœuvré comme si le parking était à sa seule disposition. Du moins, c’était l’idée qu’il s’en faisait à ce moment-là. Une femme quelque peu décontenancée s’approcha, et il se prépara à lui manifester quand même un peu de son mécontentement. Mais quand il la vit les deux mains ouvertes et tournées vers le haut, levant les yeux au ciel, il se recomposa vite un autre visage de façon à pouvoir lui montrer qu’il était prêt à examiner sereinement tous les éléments de l’accident, et même à prendre une part des responsabilités, ce qui était plus que juste vu que les deux conducteurs avaient exécuté la même manoeuvre, dans les mêmes conditions. À peine à un mètre de lui, la femme s’arrêta brusquement, le dévisagea avec attention, mais aucun son ne sortait de sa bouche légèrement ouverte ; il se concentra lui-même sur ce visage pour comprendre la situation sur le moment, et c’est alors que tout s’éclaira :
- Mais c’est Laure…
- Robert ! Quel hasard ! Il y a bien d’autres lieux pour se retrouver !
- Je viens de subir une petite opération au pied, rapidement fait et bien fait, du moins je l’espère ! Et toi ?
- J’accompagne une vieille tante qui vit ses derniers moments – nous avons dîné un soir chez elle avec toute la bande, à Aix, pas trop loin de notre maison familiale. Rappelle-toi, c’était au moment du festival annuel de musique de la ville. Nous y avons passé plus d’une nuit à faire, entre autres, notre éducation musicale.
Robert avait vite retrouvé ses repères, mais ce qui l’intéressait, c’était une autre femme qui sortait de l’auto. Brune, de taille moyenne, jeune, bien qu’elle n’était plus une toute jeune fille, elle s’approcha de Laure, et finit par sourire en direction de Robert quand elle se rendit compte que l’atmosphère était à la détente et que tout allait même se régler dans un bon climat.
Ce que Laure venait de lui dire, et sur un ton presque désinvolte, le glaça quelque peu. Pour l’instant, en tout cas, Robert ne sentait plus la petite douleur qu’il avait au pied. D’un même élan, ils se firent la bise. Et ils restèrent tous les deux silencieux un court moment, ne sachant ni l’un ni l’autre par quel bout commencer, chacun désirant laisser à l’autre le soin de lancer la conversation.
Laure avait tout de suite compris l’intérêt que Robert portait à sa nièce ; et la petite gêne que cette dernière manifestait signifiait aussi qu’elle n’en était pas insensible. Elle fit les présentations :
- Je te présente Marthe, ma nièce. Tu as dû sentir tout de suite qu’elle a quelque chose des îles ; le physique, certainement ; le caractère, je n’en sais rien, mais je crois que tu es mieux placé que moi pour le sentir. C’est son père, mon vieux frère, qui a quelque peu bourlingué dans la Caraïbe, et le résultat est devant toi.
Maligne comme elle l’est, Laure avait vite compris qu’elle pouvait influer sur un rapprochement entre ces deux-là, rien que pour reprendre un rôle qu’elle jouait à merveille quand elle était jeune, rien que pour titiller July, sa grande copine qui s’est tournée vers Robert du temps de la bande – déjà elle sentait qu’il fallait qu’elle le fasse.
Comme vraisemblablement Laure et Marthe se devaient de quitter le parking de l’hôpital, Robert leur proposa de prendre un pot dans un petit bar situé non loin de la sortie du bâtiment – c’est qu’il fallait, au minimum, consacrer un certain temps pour rédiger un constat à l’amiable pour les assurances.
- Trouve une place à l’extérieur et emmène tes papiers, lança Robert à Laure.
Durant ce bref échange et au moment où elle s’en allait, Robert eut le temps de bien l’observer, pour s’apercevoir vite qu’elle avait bien résisté au temps, et conservé un air dégagé qui montrait une grande disponibilité pour les autres, comme hier quand elle montait des projets de sortie pour les week-ends : simples pique-niques ; cinémas ; visites de sites culturels, festivals de musique classique ou de jazz, etc. Elle était l’organisatrice, toujours volontaire pour arrondir les angles dans toutes les relations du monde ! Et faciliter les liaisons dans le groupe. Comme elle n’était pas vraiment courtisée – elle n’était pas belle au sens où elle n’attirait pas les regards -, il avait toujours pensé que c’était un capital qu’elle avait reçu en compensation, qu’elle utilisait pour rester dans le groupe où prédominaient les jeux de l’amour. Cette personnalité attachante, indispensable à la vie de ce petit monde, Robert l’avait remarquée ; au-delà des apparences, de la surface des choses, il y avait sans aucun doute une femme de valeur qui ne demandait qu’à être découverte. Mais, July, qui l’accompagnait partout et la dominait par son éclat, l’avait repoussée dans l’ombre. Et July l’avait choisi, lui, et il l’avait suivie. Laure ne comptait pas pour lui, et n’avait vraiment jamais compté.
Mais aujourd’hui, Robert se devait d’une certaine façon de refaire la conquête de Laure pour pouvoir approcher Marthe. Il ne faisait pas beau, et pourtant, il y avait quelque chose qui venait de s’éclairer en lui.
Robert arriva le premier à la terrasse du café et s’y installa pour avoir une bonne vue sur la rue. Il avait choisi l’extérieur pour s’éloigner du bruit que faisaient une bande d’étudiants à l’intérieur. Il lui fallait de l’air et de l’espace pour retrouver la considération de cette femme. Un choix qui plut à Laure :
- Ah ! la terrasse des bars à Marseille ! dit-elle en arrivant devant Robert ; et, en elle-même, toute ragaillardie : Nous voilà partis dans la machine à remonter le temps ! Les jeux vont reprendre. Tout d’un coup, elle aussi s’est sentie rajeunie.
Et, malicieusement, elle lança, pour éprouver Robert tout de suite :
- Que devient July ? Et comment vont les enfants ? Cela fait des années que je ne vous ai pas vus. Mon Dieu, comme le temps passe !
Robert laissa échapper un soupir, qui déjà laissait apparaître une attitude de désabusé sur la réponse à donner. Laure, pour lui laisser la parole, s’empressa d’appeler le serveur pour les commandes.
- Dans l’ensemble ça va, dit-il ; les enfants sont se débrouillent, ils ont les moyens de vivre leurs indépendances, mais la maman fait tout pour entretenir un fil de contact. July est toujours la même, elle veille – trop sans doute ! – sur son petit monde.
Et changeant de ton, son regard allant de l’une à l’autre :
- Quant à moi, je suis à la retraite depuis peu, et, à vrai dire, je n’ai pas encore trouvé de nouveaux et bons appuis. J’ai découvert en quittant la vie active que je vis cloîtré dans un monde qui ne bouge pas ; je veux pousser bien plus loin mon horizon, mais cela ne se décrète pas. Je voulais me réimplanter plus ou moins à la Réunion, July était prête à me suivre, mais le pays n’est plus ce que je croyais qu’il soit encore. Alors, je suis en attente, en recherche…Je crois que July a compris la situation dans laquelle je me trouve.
Laure avait compris le message : Robert voulait dire à tout le monde qu’il est en quelque sorte disponible. Mais, pour ne pas chercher à précipiter les choses, elle préféra un retour au passé :
- Après 1968, notre groupe s’est naturellement cassé ; les études terminées, chacun se devait de tracer son propre chemin ; vous êtes les seuls à ne pas avoir changé de terrain, avec July tu t’es établi à Marseille. Quant à moi, j’ai quitté Aix pour suivre un Canadien dans son pays – j’avais fait sa connaissance grâce à une amie, et cela s’est décidé rapidement. Je voulais, moi aussi, être dans le vent qui emportait les uns et les autres aux quatre coins de la terre. Notre petit monde d’étudiants et d’affiliés de cette époque avait atteint ses limites dans toutes ses dimensions, chacun se devait de reconstruire le sien. Cette période Canada, c’était bien ; J’ai perdu mon mari il y a deux ans. Je pense que la maladie de ma mère était pour une bonne part dans la forte envie que j’avais de rentrer au pays. J’ai réinvesti la maison familiale à sa mort ; me voici revenue dans mon pays, déterminée à faire repartir mes racines dans cette région. Mais je n’ai rien à regretter de mon aventure au Canada ; j’y ai pas mal de relations, une belle cabane, la fille de mon mari avec qui j’ai d’excellentes relations ne rate pas l’occasion de venir me rendre visite ici quand elle peut se dégager de son travail. D’ailleurs, moi-même, question de m’aérer, je vais la voir de temps à autre ; je pense que j’ai toujours besoin de ces souvenirs que j’ai laissés dans le paysage canadien.
Laure avait parlé d’une bonne partie de sa vie sans émotion aucune, l’air complètement détaché. Robert ne put s’empêcher de le lui faire remarquer :
- J’ai toujours admiré la facilité avec laquelle tu te glissais dans les situations. Toi, tu es à l’aise partout, et par tout temps. Si seulement tu pouvais me passer un peu de cette faculté…
- Confidence pour confidence, répondit-elle, j’ai toujours voulu avoir un peu de ton assurance, de ton organisation de vie, de la méticulosité dont tu faisais preuve dans tout ce que tu entreprenais.
À la suite de cet échange, Robert resta un moment songeur, en se disant au fond de lui-même :
- Qu’est-ce que les gens sont complexes ? Le tout d’une personne n’est pas ce qu’elle affiche le plus souvent. Quelque éclatantes que fussent les apparences que je projetais dans ma jeunesse, je n’ai jamais réussi à être pleinement satisfait de ma vie.
Il revint à la table quand il vit que Marthe en le regardant fixement essayait de lire ses pensées.

Commentaires
RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 06/12/2008 à 18:46:03L'irruption, dans ton roman, de ces deux nouveaux personnages laisse pressentir une intrigue qui ne manquera pas de piquant, j'en suis persuadé. A très bientôt pour la suite.