Montparnasse, et demain?
Montparnasse, et demain ?
Photo : La vigne, dans l’attente des vendanges.
Il était 19 heures passées quand Robert débarqua à la gare Montparnasse, et il n’eut qu’à faire quelques centaines de mètres pour trouver un hôtel. Il était alors en pleine une terre connue, sécurisée – dans sa jeunesse, le samedi soir sa bande de copains avait le quartier pour camp de base. Il a dû insister pour avoir une chambre au premier étage, parce qu’il s’est découvert une nouvelle peur : être perché en haut d’un immeuble et à ne pas pouvoir en redescendre en cas d’incendie. Il eut une autre satisfaction en entrant dans sa chambre : la fenêtre donnait sur une autre petite rue : d’ici, se dit-il en ouvrant les volets, je pourrai par mes propres moyens retrouver le trottoir en cas de problème. Il était rassuré. Ce soir, il devrait pouvoir bien dormir ; il allait « essayer » son lit quand il se ravisa : s’il s’allongeait, il s’enfoncerait rapidement dans un lourd sommeil, au risque de se réveiller en pleine nuit, l’estomac vide, à ne pas savoir quoi faire pour vaincre l’insomnie et se retrouver dans l’obligation d’attendre le jour. Chez lui, à Marseille, il lui arrivait de faire un tour dans le jardin quand il se trouvait dans une telle situation.
Robert ouvrit sa valise, et pensa tout de suite à remettre sur des cintres des vêtements qu’il avait déjà enfilés, et d’autres carrément au pied du lit pour se rappeler de l’urgente nécessité à trouver demain un pressing express. Il ne se posa même pas la question de savoir ce qu’il fera demain. Il se résolut à sortir immédiatement.
C’est alors qu’il eut une pensée pour Georges : s’il était là, ce soir nous aurions pu faire une petite fête ensemble, se dit-il en franchissant la porte de l’hôtel ! Mais il ne lui vint même pas à l’idée de l’appeler sur son portable. Sa tête s’était complètement vidée de tous ces personnages qui avaient gravité autour de lui ; il était dans la rue et descendait vers un restaurant qu’il connaissait bien.
À quelque vingt mètres du restaurant, au moment où il se retrouva devant un cinéma, il changea d’idée, l’affiche d’un film l’avait accroché. Il entra aussitôt dans le hall pour vérifier l’heure de la prochaine séance, et constata que compte tenu de temps consacré aux publicités diverses il ne lui restait plus qu’une vingtaine de minutes, il opta pour le bar d’à côté qu’il connaissait bien aussi. Un bon sandwich et deux pressions feront l’affaire, le dessert sera la glace au cinéma. Un scénario bien rodé depuis longtemps. Il vérifia qu’il lui restait quelques billets dans son portefeuille, il n’aimait pas utiliser sa carte bancaire pour de petites dépenses.
Il y a toujours de l’animation dans ce quartier, toute la semaine et par n’importe quel temps, c’est la gare qui dessert tout l’ouest de la France qui la fait. En ce lundi soir, le bar était bien plein, Robert se sentait capable de reconnaître sur le visage un habitué accroché au bar, un voyageur qui préférait attendre le départ de son train loin des bruits de la gare ou simplement quelqu’un de passage qui buvait un coup avant de rejoindre son quartier, sa famille. Heureusement qu’un couple quittait une table, car cela faisait presque une minute qu’il scrutait tous les recoins de la salle pour en dénicher une. Il s’y précipita, car il n’était pas le seul à l’affût, sans demander l’avis du serveur qui visiblement était quelque peu débordé.
Il se sentait bien, n’avait pas peur de tout ce monde qui bougeait autour de lui, il se sentait même protégé. À voir les regards qui de temps à autre balayaient son coin, il y avait des chances pour qu’il fût pris pour un habitué du paysage. Il retrouvait cette faculté qu’il avait à s’y glisser. Bizarrement, il n’avait pas peur de la foule contrairement à beaucoup de dépressifs. Il finissait sa deuxième bière quand il songea à jeter un œil à sa montre : il fallait se bouger au plus vite s’il ne voulait pas rater le début du film.
Robert fut réveillé par le bruit d’une fusillade dans la salle. La première chose qu’il fit en se réveillant c’était de voir s’il y avait encore du monde autour de lui, et d’essayer ensuite de savoir où en était le déroulement du film. C’était un policier très classique qui avait commencé par une partie où la psychologie des différents personnages était posée un peu trop lourdement, ce qui ne faisait pas avancer l’intrigue, et qui expliquait que dans une atmosphère de silence presque total il s’était laissé partir dans un petit sommeil. Il esquissa un sourire, car il avait l’habitude de dire que dans un film il y a toujours presque un tiers de comblement et qu’on pouvait reprendre le fil de l’action après en avoir sauté une bonne partie. Heureusement qu’il avait pris la précaution de prendre une petite bouteille d’eau minérale, qu’il retrouva sur le siège voisin, car il avait soif : la bière et la grosse glace qu’ils s’étaient payées pesaient un peu trop sur son estomac. Il en avala presque la moitié, secoua la tête et entreprit alors à recoller à l’action. Ce qu’il réussit à faire en moins de cinq minutes, d’autant que l’intrigue devenait intéressante – il y a toujours un acteur qui dans certaines circonstances finit par récapituler l’essentiel.
Au sortir du cinéma, il se sentait d’attaque et se jeta dans la foule qui passait devant lui comme s’il était sûr que le flot le mènera à une destination qu’il avait inconsciemment choisie. Le quartier était toujours très animé, et à cette heure les restaurants et les bars tournaient pas mal. C’est ainsi qu’il se retrouva, sur un grand boulevard, devant un restaurant célèbre que fréquentaient jadis des artistes célèbres et des personnages du grand monde. Il resta un moment sur le trottoir rien que pour admirer deux couples qui entraient après avoir débarqué d’une grosse et belle voiture. Cela sentait l’argent et la réussite sur tous les plans. Oh ! il n’avait aucune envie de les suivre, parce que c’était très cher et qu’il n’était pas habillé pour la circonstance. Mais, malgré tout, comme tout homme qui n’a pas réussi à monter jusqu’en haut de la grande pyramide de la réussite, il regrettait qu’il ne se fût pas trouvé sous de tels regards admiratifs.
Tout à côté, il y avait un bar de grande classe, qui sans doute faisait partie du même établissement, avec une terrasse derrière une baie vitrée. Il resta un bon moment sur place à observer les gens attablés, en faisant comme s’il attendait quelqu’un avec qui il avait rendez-vous. À aucun moment il ne lui vint à l’esprit qu’à l’intérieur des consommateurs n’étaient pas loin de se poser des questions à son sujet ; pour lui, tout était comme si le réel était fait de compartiments complètement isolés les uns des autres. Il se décida à revenir sur ses pas pour se retrouver au même endroit où il avait mangé avant le cinéma.
Il eut une hésitation en s’accoudant au bar pour commander, il aurait bien voulu d’un alcool fort, mais par prudence – il savait qu’il ne pourrait pas se contenter d’un seul verre, parce qu’il avait à épuiser un certain temps avant de retourner à son hôtel – il opta pour du vin rouge. Et en entendant le barman annoncer à haute voix : Bordeaux, côtes du Rhône ou vin de Loire ? il choisit le Vin de Loire, pour sortir de ses habitudes. Le vin était bon ; il demanda un autre ballon et fit un signe au serveur pour lui indiquer qu’il allait s’asseoir à une petite table tout près. Par la vitre, il remarqua une fois de plus des jeunes qui n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le film à voir en groupe. Non, non et non ! je ne vais pas repartir au cinéma, dit-il. Peut-être demain ? Et c’est la première fois depuis qu’il est arrivé à Paris qu’il se posait la question du lendemain. Eh oui ! demain, qu’est-ce que je vais faire demain ? Il refoula immédiatement cette question.
Il se leva, régla ses consommations et reprit la direction de son hôtel. Passant devant une petite boîte à sandwiches qui exposait ses préparations sous le nez des passants, il commanda une crêpe à la confiture qu’il mangea tout en marchant. Demain ? la question lui revenait sans cesse à l’esprit. Mais, il ne pouvait pas réfléchir, il n’en avait ni la force ni la volonté. À une dizaine de mètres de son hôtel, il entra à nouveau dans un bar, s’assit directement à une table et appela le serveur qui à quelques pas était tout à l’écoute : Un verre de vin rouge, du vin de Loire s’il vous plait ! Et cette fois, il ne lui proposa que des côtes du Rhône, ce qui ne l’a pas dérangé, car c’était le vin qu’il buvait le plus souvent à Marseille. Avec ses camarades de bureau, tous les ans, il partait chez de petits producteurs de la vallée du Rhône pour ramener des échantillons de leurs productions.
Je ne vais pas partir d’ici sans avoir pris un 2e verre ; à Marseille, on rappelle toujours que l’on marche sur deux jambes. Et il en but d’autres, bien entendu. C’est en se rendant aux toilettes qu’il se rendit compte qu’il était ivre. Il se lava le visage, rassuré quand même de savoir qu’il ne lui restait pas beaucoup de chemin avant d’atteindre son lit. En entrant à l’hôtel, il fit quelques petits exercices de respiration, pour se donner une contenance au moment de prendre la clé de sa chambre à la réception…quoique les veilleurs de nuit de ces établissements, mine de rien, sont capables d’un coup d’œil à la dérobée de voir si tel ou tel client rentre avec du vent dans les voiles. De toute façon, il ne s’attendait pas à ce qu’il y eût dans cet hôtel de rencontres heureuses, à cette heure, un lundi soir. Il préféra monter par les escaliers, il était au premier étage.

Commentaires
RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 11/05/2009 à 19:50:27Il semblerait que Robert n'ait plus le choix. Je lui conseillerais de prendre le prochain train, pour retrouver son épouse et son couple d'amis.