Par Aimé LEBON: Errance.

Dans le sillage de Marthe

 

Page 39 : Dans le sillage de Marthe

 

Photo : Un petit château, dans une petite ville de la banlieue parisienne.

 

Quand le TGV entre en gare de Lyon, Robert se dit tout d’un coup qu’il n’aurait jamais pensé qu’il serait capable de se jeter de cette façon dans l’inconnu. Dans la valise qu’il a emmenée, il n’a de quoi se vêtir que pour deux ou trois jours, et il ne sait pas où il va. Suivre Marthe, c’est s’en remettre complètement à elle, et s’il est une nouveauté il l’a bien trouvée celle-là. La contradiction lui vient alors à l’esprit : Se libérer de l’encadrement de July – si en encadrement il y a eu –, qui lui paraît maintenant si oppressant, pour tomber dans une dépendance totale vis-à-vis de Marthe, voilà qui est complètement nouveau pour lui. Il préféra renoncer à analyser la situation. Il fuyait toujours, partout et sur tout. Tout simplement.

            C’était déjà un autre homme qui suivait Marthe dans les couloirs du métro pour rejoindre dans la banlieue un joli petit pavillon dans une cité d’un bon niveau social ; une jolie maison entourée d’un petit jardin et de haies bien entretenues. Un joli cadre et un intérieur très moderne qui redonnèrent un peu de tonus à Robert qui avait senti un coup de fatigue en arrivant à Paris.

            Marthe avait tenu à lui faire visiter sa petite ville de banlieue où l’on trouvait tous les services de proximité dont des commerces, des bars et des restaurants en tout genre, et une belle animation au centre le soir. Ils avaient d’ailleurs « mangé chinois » le soir de leur arrivée. Robert avait remarqué pendant qu’ils se promenaient au centre-ville que Marthe prenait plaisir à saluer les gens sur leur parcours ; il fut même présenté plusieurs fois comme un ami, sous des sourires entendus. Elle était donc connue dans ce coin. Il commençait déjà à avoir l’impression qu’il était devenu un objet, assurément de bonne compagnie, un objet servant d’appui à des relations sociales – allez savoir pourquoi ? – mais un objet quand même ! Il pensait déjà aux longs moments qu’il aurait tous les jours à l’attendre. Et même plus grave : il était peut-être devenu en peu de temps un numéro 2, un vieil amant que l’on cache loin de l’animation de la grande ville de Paris, des réseaux et des relations de surface. Il aurait dû rencontrer une Marthe dix ans plus tôt, mais, il y a dix ans, Robert n’était pas dans les mêmes dispositions ; mais il aurait eu alors plus de champ devant lui pour s’entendre avec une telle personne : sur le plan des conversations, de la façon de partager le temps…à supposer qu’il n’y aurait pas trop de comédie des deux côtés, bien entendu. Curieusement, il se mit un instant à penser que Marthe ressemblait à July du tout début – Non ! July avait une tout autre dimension, je suis en train de me détraquer, finit-il par reconnaître.

            Après ces deux soirées du week-end passées en amoureux, arriva lundi, le premier jour depuis leur rencontre où Marthe devait reprendre son travail. Il avait fallu se lever à 6H, avaler tous les deux un petit-déjeuner léger à la même cadence. Robert, après qu’il eut pris connaissance des dispositions à prendre pour attraper un train qui mène à une station du RER et du temps restant pour rejoindre le centre de Paris, et considérant qu’il ne voyait pas trop quoi faire seul dans cette grande ville, annonça à Marthe qu’il préférait passer la journée dans le coin, qu’il trouvait d’ailleurs charmant, ce qu’elle accepta aussitôt. Il pensait qu’il allait trouver de quoi s’occuper dans cette banlieue ; en fait, il allait découvrir que l’ennui faisait aussi partie de l’aventure.

            Robert déambula dans le centre-ville, but un café à la terrasse d’un bar où il se concentra sur pas mal d’articles du « Monde », soulignant ce qu’il approuvait et notant avec des points d’interrogation ce qui lui paraissait léger ou incomplet ou même contestable. Cela fait bien longtemps qu’il n’avait pas lu un journal à presque 80 % de son contenu. Il continua sa ballade, prit un apéritif dans un autre établissement, et se décida pour le repas sur place vu que c’était une brasserie qui avait une belle carte, mais qui en fin de compte donnait de moins bons les résultats dans l’assiette. Mais qu’importe !

Il aurait bien voulu reprendre sa promenade l’après-midi, il y avait plus loin une partie du village qui semblait attrayant, sans doute le vrai et vieux village du coin, de petites cités modernes avancent aujourd’hui dans les champs de betteraves et de colza. Un petit château restauré l’attirait, sans doute la demeure d’un gros propriétaire terrien de la région. Il n’aurait alors que peu de temps à l’attendre chez elle ; il n’aurait pas pu le faire à la gare, pour ne pas donner trop d’importance à cette femme qu’il connaissait en fait depuis peu. Ce qui est sûr, c’est que la réalité commençait à lui peser sur le dos. Il se refusa à imaginer la monotonie dans laquelle il aurait à s’installer pour toute la semaine, ne se sentant pas en sécurité dans cette situation où il se retrouvait dépendant d’une personne étrangère, loin de ses repères habituels. Non, le temps pourrait lui manquer ; décidément, le temps lui échappait en tous lieux et en toutes circonstances.

Il repassa par la maison de Marthe, elle lui avait montré où elle avait l’habitude de cacher ses clés. Après un moment d’hésitation – bien que cela ne soit pas dans ses habitudes de fouiller dans les affaires des autres, au contraire – il se décida à inspecter les lieux d’un peu plus près. Sans vraiment rien toucher si ce n’est qu’entrebâiller quelques portes et tirer à peine quelques tiroirs – il pensa à ces films policiers qu’il adorait : mais je vais mettre mes empreintes partout ! J’espère que je ne vais pas découvrir un cadavre dans la penderie, et il essaya d’en rire. Cela le réconforta un moment. De ce petit coup d’œil il en tira une conclusion : Marthe n’habitait pas vraiment ici ; il n’y avait pas assez d’affaires de femmes, de chaussures, de robes, de produits de maquillage ; cette maison était trop bien rangée pour quelqu’un qui ne doit pas avoir beaucoup de temps à sa disposition sur place après une journée de travail, à Paris, rien qu’en comptant la durée pour le trajet matin et soir. Il se pouvait qu’il eût tort, mais c’est ainsi qu’il jugeait la situation : Il y avait beaucoup de chance pour que ce lieu soit plutôt un point de repli, de repos voire de cache ; vraisemblablement sa vie de tous les jours était à Paris. Il désespéra de ne pas trouver des vêtements masculins, pour que les choses fussent claires, explicables. Une idée lui apparut tout d’un coup : Il lui fallait décamper, pour ne pas passer pour un perdant – ça, il ne se le pardonnerait jamais ! Il opta pour un retour rapide à Paris. Il allait laisser le trousseau de clés dans la cache qu’elle lui avait indiquée quand il se décida à rentrer dans la maison. Il trouva rapidement une feuille de papier machine sur laquelle il inscrivit un seul mot : « Merci », signé Robert. Il resta un moment devant la porte du jardin car il n’avait pas de clé pour la refermer, et cela lui parut bizarre. Tant pis, se dit-il, il avait besoin d’un bon quart d’heure pour rejoindre la petite gare, et ensuite prendre un train jusqu’à une station du RER. Il ne devait pas perdre une minute s’il voulait arriver en fin d’après-midi à Montparnasse. C’est un quartier qu’il avait bien fréquenté, il fut un temps où c’était pour lui et ses copains un lieu de rencontres le samedi soir. Il avait dans l’arrondissement une bonne chance de dégotter une chambre d’hôtel à un prix convenable pour la nuit.

Jamais il n’avait supposé que cette aventure eût pu être aussi rapide ; d’ailleurs eût-il ressenti la nécessité de supputer dès les premiers instants les perspectives d’une telle escapade qu’il l’eût refoulée au plus vite tellement il était happé par cette recherche du plaisir dans l’instant.

 



Article ajouté le 2009-04-15 , consulté 27 fois

Commentaires


RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 18/04/2009 à 19:05:50
Drôle de bonhomme ce Robert.La suite nous aidera,sans doute,à mieux cerner sa personnalité qui depuis le début n'a cessé de poser problème à son entourage.

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