Marthe et Robert
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Marthe et Robert
Il était plus de 9 heures quand il se réveilla le lendemain, July était déjà partie je ne sais où, puisqu’il ne la trouvait pas dans la cuisine à cette heure. Il eut l’idée de jeter un œil à l’endroit où elle avait l’habitude de coller ses messages et découvrit une petite note qui indiquait qu’elle avait décidé de rendre visite à Mimi, la femme de Georges. Elle précisait même qu’elle comptait rentrer tard, en fin de matinée. À moins que ce ne fût qu’un prétexte pour aller faire les magasins et n’en revenir qu’avec des achats totalement imprévus.
Robert fit rapidement le tour de la situation : Le plus difficile pour lui était de quitter la « Pinol » pour suivre Marthe à Paris, et comme sa femme était absente, la situation se présentait bien, elle se simplifiait, au premier abord. Il n’avait que quelques petites dispositions matérielles à prendre, lui qui d’habitude pour le plus petit des voyages se préparait comme pour une expédition militaire où tout devait être listé, coché sur papier et vérifié avant le départ. Il lui fallait donc pour cette fois réunir au plus vite l’essentiel. Il sentit monter en lui une angoisse d’une nature qu’il ne connaissait pas encore, qu’il réussit à dominer en se disant qu’il n’avait qu’à se concentrer sur une seule chose pratique à la fois, toutes les grandes questions étaient renvoyées. Il aurait bien voulu aller au supermarché du coin s’acheter une petite valise à roulettes, ne voulant pas toucher au matériel de la maison qui faisait trop voyage en famille, mais il se rendit compte que l’heure tournait vite et qu’il n’en aurait pas le temps. Apparemment, il faisait face à la situation à merveille : Parfaitement maître de lui, avec un cerveau qui tournait bien compte tenu de l’urgence et du fait qu’il fallait profiter de l’absence de July pour partir comme s’il n’avait aucune explication à fournir à qui que ce soit, il arrivait à faire abstraction de tout ce qui concernait sa femme qui était jusqu’ici partie prenante de tous les événements qui se préparaient dans sa vie.
Après qu’il eut appelé un taxi, il a été vite informé au standard de la compagnie qu’il y en avait un tout près de chez lui qui revenait d’une course, il boucla sa valise et vérifia ses papiers, carte bancaire comprise. Tout tombait bien, si l’on peut dire. Au sortir de la maison, le taxi buta pratiquement sur une autre voiture qui s’apprêtait à rentrer dans la cour sans précaution. C’était Georges qui débarquait. Comme il s’ennuyait entre deux femmes chez lui – July était donc bien chez Mimi –, il a préféré venir voir son ami. Voyant Robert en chemise blanche, rasé de près, et une valise sur la banquette arrière du taxi, il l’interrogea d’une voix forte en fronçant les sourcils. Robert après avoir échangé quelques mots brefs avec le chauffeur descendit de la voiture, et tout en en entraînant son ami autour du taxi en le tenant par les épaules, le mit rapidement dans la confidence, compte tenu de l’urgence. Il se sépara aussi vite de lui avant que se déclenchât l’avalanche de questions qui ne demandaient qu’à tomber de la bouche de son ami. Mais Robert qui était déjà dans son taxi ne put que lui lancer :
- Tu laisses ton portable ouvert tous les jours, et, avant de partir, tu regardes si j’ai fermé les fenêtres à arrière de la maison. Tu te souviens bien de l’endroit où je planque mes clés. Tu les remets ensuite en place, je ne sais pas si July a emmené les siennes.
S’il avait senti moindrement une telle évolution de la situation, Georges se serait rendu au plus vite auprès de son ami. Mais eût-il été en mesure de le convaincre d’arrêter sa fuite en avant qu’il se serait gardé de sous-entendre le moindre reproche. Les gens sont toujours trop compliqués pour lui.
De sa maison pour aller à la gare Saint-Charles, il fallait traverser une bonne partie de la ville, et endurer les embouteillages habituels. Robert eut tout le temps d’appeler Marthe pour lui dire qu’il était du voyage à Paris, en faisant le vœu fort qu’il trouvera une place dans « son » TGV – il prit soin de bien noter l’heure exacte du départ et le numéro du train et lui donna rendez-vous dans la salle d’attente. Il avait encore presque une heure devant lui.
Et de penser aussi à son ami Georges à qui il avait confié le soin d’informer July de la situation, lui donnant qu’une explication : J’essaie de me sortir d’un cadre que je ne comprends plus et qui m’étouffe. Il savait qu’il pouvait compter sur lui – il entend encore l’exclamation de son ami : Tu ne pourrais pas me faire un autre cadeau, s’il te plait !
Poussée par une curiosité qui a bien résisté au temps, Laure ne s’était pas gênée pour débarquer ce jour-là à la « Pinol » ; elle aurait pu croiser Robert qui justement venait de partir à la gare. C’est qu’il était indispensable pour elle de remonter son réseau de relations, de l’élargir, après une longue absence de la région. Elle n’avait pas cessé de penser à July depuis qu’elle avait revu Robert, en espérant que le temps avait laissé plus ou moins intacte la base de l’amitié qui les liait toutes les deux, et que s’il fallait faire pousser de nouvelles racines, il n’y avait pas de raison de laisser tomber celles qui avaient donné de bons résultats hier. Le piment de la situation, étant donné qu’elle est un peu pour quelque chose dans la tournure des événements, ne la gênait pas. Bien au contraire ! Il y avait matière à faire tout un cinéma avec July, et elle adorait ça !
Sur place, elle avait préféré laisser sa voiture dans la rue. Comme le portail était ouvert et que seul le chien du voisin se manifestait, elle s’était aventurée dans l’allée. Elle vit un peu plus loin dans la cour un personnage qui se baladait, en faisant des grands gestes, cigarette aux lèvres, en lançant force de fumée et de soupirs. C’était sans aucun doute un familier de la maison.
Ne sachant pas trop quoi faire, elle resta plantée en plein milieu de l’allée ; et c’est au moment où elle voulait se retourner pour se dégager de cette cour sur la pointe des pieds qu’elle vit que l’homme en question découvrait sa présence et se dirigeait d’un bon pas vers elle. Et comme il lui souriait en s’approchant, elle se détendit à son tour pour s’apercevoir que c’était une vieille connaissance. Elle prit alors les devants :
- L’imperturbable Jo ! Elle l’a toujours appelé Jo. Et en elle-même : Le cercle des amis d’hier va-t-il se reformer vraiment ? Et elle lui tendit ses bras, pour s’entendre dire :
- Je l’avais bien dit ; je l’avais prédit, tous les bateaux reviennent au port. Georges se doutait bien, après les confidences que Robert a faites à son départ, que Laure ne tarderait pas à réapparaître – il faudrait qu’il en informe Mimi au plus vite – ; c’est ainsi qu’il avait mis très peu de temps pour bien caler l’image en mémoire après l’avoir aperçue dans l’allée.
Il y eut ensuite un silence entretenu des deux côtés, il y avait tellement de choses à se dire à cette occasion, sans compter que le contexte immédiat était pour le moins délicat. Et pourtant, tous les deux ne pouvaient pas ne pas parler de July et de Robert puisqu’ils étaient chez eux, dans la cour de leur maison ; l’une devait arriver incessamment et l’autre était parti je ne sais où et peut-être pour un temps assez long. Sans aucun doute, Georges aurait souhaité pouvoir rembobiner le film du temps et le relancer de façon à tomber sur un autre moment pour redécouvrir Laure. Et celle-ci n’avait jamais supposé qu’il fût possible de renouer des relations de jeunesse dans une telle situation.
Mais la marche du temps est ce qu’elle est. En effet, pendant que les deux amis se retrouvaient, Robert arrivait à la gare Saint-Charles.
Il descendit en quatrième vitesse du taxi et se dirigea immédiatement vers la salle des guichets pour prendre son billet ; il dut patienter un bon quart d’heure avant que son tour ne vienne. C’est une fois le billet en main qu’il se remémora ses voyages : il ne se souvenait pas avoir pris un aller simple, que ce soit pour le train ou l’avion. Partout où il allait, sa femme et/ou ses enfants l’accompagnaient et le retour était toujours programmé. Cela lui faisait un peu bizarre, il n’y aurait donc pas de retour ? Il repoussa aussitôt cette idée car il avait hâte de savoir si Marthe l’attendait vraiment – se faire ramasser dans un canular d’étudiants à son âge eût vraiment porté atteinte à son image.
En poussant la lourde porte de la salle d’attente, il la vit et éprouva aussitôt une petite satisfaction : elle semblait impatiente, car elle arpentait le fond de cette salle où il n’y avait que quelques voyageurs qui visiblement se fichaient pas mal de ce que les autres faisaient en attendant leur train, trop préoccupés qui à fouiller dans une valise qui à manger un sandwich qui à fixer des yeux le panneau qui annonce que tel ou tel train était à présent à quai, prêt pour le départ. Tous ces gens accaparés par les petits événements qui survenaient autour de leurs propres situations n’avaient pas le temps de se préoccuper longtemps des autres. Un rapide coup d’œil à sa montre lui fit comprendre qu’il ne leur restait qu’à peine cinq minutes avant le départ de leur TGV, où sans aucun doute bon nombre de voyageurs s’y étaient déjà installés et qu’il leur fallait embarquer au plus vite. Il y emmena Marthe, en espérant pouvoir s’arranger à l’intérieur pour avoir deux sièges à côté, parce qu’au guichet il ne pouvait rien demander de précis : il n’avait pas le numéro de la voiture dans laquelle elle était placée ni celui de son siège.
Robert suivit Marthe dans sa voiture. Ils attendirent le départ du train pour repérer les places libres, qui devaient le rester durant tout le trajet puisque c’était un direct Marseille-Paris. Ils en furent quittes pour un peu d’appréhension car ils eurent même un choix assez large : il n’y avait pas beaucoup de voyageurs dans les voitures de première classe, sans doute parce que le train arrivait à Paris en fin d’après-midi, à une heure peu intéressante pour qui veut traiter une affaire dans la Capitale ou même reprendre une correspondance pour une autre grande ville. Bien entendu, il y en a qui sont dans l’obligation de partir pour l’autre bout du pays, quelles que soient les circonstances, et qui doivent atteindre leurs destinations, quitte à s’épuiser complètement.
Ils passèrent ainsi trois heures à se sentir bien l’un contre l’autre, à feuilleter un magazine emprunté, à regarder les paysages de la campagne ; à s’imaginer la vie dans les petits villages isolés, ramassés autour de l’église et, le plus souvent, de ce qui reste d’un château, collés dans l’immensité des champs ou des pâturages, que le train faisait défiler devant leurs yeux ; à discuter de tout et de rien au wagon-bar devant un café et une bière. Robert n’a atterri dans la réalité non fabriquée qu’en voyant les panneaux présentant un vignoble produisant un célèbre rosé de Provence, mais son esprit retourna bien vite dans le petit monde qui l’intéressait depuis peu. Il ne cherchait pas à comprendre les intentions de Marthe et encore moins à anticiper sur les événements qui l’attendaient une fois à Paris. Au moins, au départ, il ne semblait pas qu’il y ait eu de grande tromperie : c’était une aventure qui commençait, dans laquelle Robert jouait le gros de ce qu’il avait construit dans sa vie, tandis que Marthe ne songeait peut-être qu’à introduire un vieux beau comme nouveauté dans sa vie sentimentale, et sans grande conséquence pour son avenir. À quel niveau de conscience pour le premier, qui ne s’effrayait pas qu’une femme eût réussi en quelques heures à le tenir en laisse ? Et quelle était ainsi la part de jeu pour la seconde, qui ne souhaitait pas savoir pourquoi un homme bien rangé fût encore capable de se donner une telle disponibilité pour la suivre si loin de son port d’attache ?

Commentaires
RIVIERE site : http://pierre-georges-riviere.blog4ever.com | le 10/01/2009 à 18:26:01Lâche ou courageux ce Robert? Peut-être un peu des deux... C'est la question qu'on peut se poser à ce stade de ton récit.